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Pour un éveil de la conscience écologique

Dina Darwich, Lundi, 27 janvier 2020

Lancée récemment par le ministère de l'Environnement, l'initiative Ithaddar lel Akhdar (prépare-toi au vert) tente de créer une nouvelle conscience écologique auprès des Egyptiens. Face à un quotidien plein d’infractions, la mission paraît difficile et nécessite des efforts conjugués de toutes les parties. L’intérêt porté par les jeunes offre une lueur d’espoir.

Pour un éveil de la conscience écologique

L’egypte commence-t-elle à se pencher sur les questions écologiques? Face à un tableau peu reluisant, le choix semble s’imposer. Un simple retour sur les chiffres montre en effet une image plutôt sombre de la situa­tion écologique en Egypte. Un citoyen égyptien consomme 300 litres d’eau potable par jour (120 litres par indivi­du dans les pays développés), ce qui explique pourquoi l’Egypte occupe la première place au monde arabe en ce qui concerne la consommation en eau potable (chiffre de la Société Holding pour l’eau potable et l’assainisse­ment). 12 millions de véhicules circu­lent dans les rues provoquant une pol­lution sonore, surtout durant les heures de pointe (chiffre de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques en 2019). Les habitants du Caire respirent des particules fines, les PM2,5, les plus dangereuses, 11,7 fois plus que le niveau recommandé par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Et ce n’est pas tout. Avec 22 millions de tonnes d’ordures jetées annuellement par les Egyptiens, des quantités d’immondices continuent de joncher les rues et ont transformé les villes, surtout la capitale, en décharge publique, et ce, face à un mouvement qui fait écho à travers le monde pour atteindre l’objectif « zéro déchet ».

Il suffit aussi de se pencher sur les habitudes quotidiennes pour com­prendre que les Egyptiens n’ont géné­ralement pas de réflexes écolo: utili­sation abusive de gobelets, de paille, de papier, etc. Juste un exemple repré­sentatif : selon les chiffres du minis­tère de l’Environnement, 11 milliards de sacs en plastique sont consommés chaque année. Bref, un quotidien affli­geant et des scènes d’infractions envi­ronnementales privant les citoyens de vivre dans un univers où les normes écologiques sont respectées.

Résultat : en 2018, l’OMS a placé Le Caire en deuxième position dans la liste des villes les plus polluées au monde, et ce, en se basant sur 6 fac­teurs déterminants ayant trait à la pol­lution de l’air: particules solides en suspension, dioxyde de souffre, dioxyde d’azote, monoxyde de car­bone, ozone et plomb. Quant au quota de l’eau par individu en Egypte, il ne dépasse pas aujourd’hui les 600 m3 par an, selon les chiffres officiels contre 2000 m3 en 1959, ce qui veut dire que l’Egypte souffre d’une pénu­rie d’eau. A noter que la consomma­tion par individu, selon les normes mondiales, est estimée à 1000 m3 par an. Une situation qui risque de s’ag­graver avec la crise du barrage de la Renaissance et la croissance démogra­phique galopante. Quant aux quantités de déchets en plastique qui souillent les mers et les océans, elles risque­raient de dépasser le nombre d’orga­nismes marins, d’ici 2050, et tuer près d’un million d’oiseaux et 100000 mammifères marins en un an.

Cibler les plus jeunes

Pour un éveil de la conscience écologique
Les jeunes s'engagent de plus en plus dans les projets de protection de l'environnement.

Face à cet état des lieux et aux risques à venir, le ministère de l’Envi­ronnement a décidé de réagir. Une initiative a récemment été lancée sous la houlette du président Sissi afin de remédier à ce constat amer. L’objectif est de réduire les particules à un taux inférieur à 10 micromètres, d’ici 2030, d’éveiller la conscience des citoyens aux problèmes écologiques et de par­ler de l’importance de l’environne­ment et des dangers qui le menacent. Intitulée Ithaddar lel Akhdar (prépare-toi au vert), cette initiative a été lancée en décembre 2019 et a élaboré un plan d’action sur trois ans ayant pour objec­tif d’aborder les sujets liés à l’environ­nement et l’écologie avec les élèves et les étudiants dans les différents gou­vernorats de l’Egypte. D’après Dr Yasmine Fouad, ministre de l’Envi­ronnement, le ministère choisira un thème chaque mois, pour que les jeunes puissent le débattre: comment réduire l’utilisation des sacs en plas­tique, par exemple, ou parler de l’im­portance des arbres et des espaces verts et du danger des déchets indus­triels, etc. Ce qui va permettre aux jeunes d’acquérir des connaissances en matière d’écologie.

Car le ministère a bel et bien recon­nu que l’absence de conscience écolo­gique fait partie des défis auxquels l’Egypte doit aujourd’hui faire face pour protéger l’environnement. Mais pourquoi ce manque d’intérêt envers l’environnement alors que la question touche des questions vitales du quoti­dien des citoyens comme la santé, la nourriture, le climat, l’économie, etc. bref, la qualité de vie ?

D’abord, parce que « la sensibilisa­tion de l’individu doit commencer très tôt, ce qui ne se fait pas chez nous », répond Chadi Khalil, activiste dans le domaine de l’environnement et fonda­teur de l’entreprise sociale Greenish et l’initiative Verynile. « Il existe, partout dans le monde, une certaine éducation écologique et l’enfant apprend, dès son jeune âge, à connaître la nature et l’environnement qui l’entourent comme les genres d’arbres, d’oiseaux, de poissons et d’animaux, etc. L’enfant se rend compte tôt de l’importance de la biodiversité, des espaces verts, de l’écosystème en général. Tout cela ne se fait pas en Egypte. Et donc, l’enfant égyptien n’est pas au courant des dan­gers qui menacent l’écosystème, comme la disparition de certaines espèces d’animaux ou bien l’absence d’espaces verts qui ont un impact positif sur la santé physique et men­tale », ajoute-t-il.

En effet, les enfants ne semblent pas savoir grand-chose, même des bases élémentaires. Aux alentours des écoles, notamment dans les quartiers populaires, des infractions sont constamment commises, portant atteinte à l’environnement, comme le témoigne Karima, femme de ménage qui habite le bidonville de Haggana. Les enfants jettent par terre le plus simplement du monde, mais ils ne font qu’imiter leurs aînés. « Dans notre quartier, il n’y a pas de bennes à ordures dans les rues. Du coup, les gens jettent un peu partout, n’importe où. Pire encore, on brûle ces ordures sur place, l’air devient irrespirable et c’est nocif pour la santé des enfants. Mon fils souffre d’allergie et toute l’année scolaire, il n’arrête pas de tousser », témoigne Karima, femme d’un gardien et mère de trois enfants. Karima a entendu parler de la cam­pagne à travers les spots télévisés. « On nous parle de l’importance des arbres pour réduire la pollution, alors que les espaces verts sont quasiment absents dans les quartiers popu­laires », déplore-t-elle.

Il faut donc commencer par les plus jeunes et par les petits gestes, insiste Nabil Mahrous, président du conseil d’administration de la fondation Izra3 chagara (plante un arbre), qui a lancé une initiative visant à planter 1,2 mil­lion d'arbres dans les écoles partout en Egypte et qui participe aussi à l’initiative lancée par l’Etat. « Comment l’Egypte qui a enseigné au monde les notions d’agriculture en arrive-t-elle à ce stade où les habi­tants ne se rendent pas compte de l’importance des arbres pour la pré­servation de l’environnement ? », s’interroge-t-il. « On a complètement délaissé les espaces verts depuis de longues années, résultat: ils se sont réduits comme une peau de chagrin. Il suffit de savoir qu’il existe 1,2 m2 par individu en Egypte, contre 25 m2 aux Emirats, un pays à la géographie bien plus désertique que l’Egypte », affirme-t-il.

Vulgariser le discours

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Les jeunes s'engagent de plus en plus dans les projets de protection de l'environnement.

Auparavant, rappelle-t-il, certaines notions d’écologie étaient transmises aux écoliers. Sur la couverture des cahiers, on pouvait lire de telles phrases : « Ne cueillez pas les fleurs. Ne jetez pas d’ordures dans les rues. Ne laissez pas les robinets ouverts. Ne polluez pas l’eau du Nil », etc.

Or, si l’école est le premier anneau dans cette longue chaîne, les médias sont aussi concernés. « A la télé, on répète un discours abstrait sur la pré­servation de l’environnement. Mais c’est souvent loin et déconnecté de notre quotidien difficile. Personnellement, je ne suis pas ce type de programme difficile à comprendre. Epuisé par mon travail au milieu du tintamarre horrible des machines, une fois à la maison, je veux seulement regarder un feuilleton ou un film comique pour me distraire et oublier ma rude journée de travail », explique Sayed, ouvrier de 45 ans, qui pense que l’environnement, quoiqu’impor­tant, ne doit pas être la priorité des priorités. « L’Etat doit d’abord fournir aux citoyens un service sanitaire et éducatif adéquat avant de lancer de telles initiatives », pense-t-il.

« Le discours médiatique est à la fois élitiste et complexe », avance de son côté l’activiste Chadi Khalil en ajou­tant que les termes écologiques utilisés doivent être simplifiés. « On arrive à créer une conscience écologique si on s’adresse à chaque catégorie suivant le jargon et les intérêts de chacun. En d’autres termes, si on parle à une com­munauté d’agriculteurs, il ne faut pas leur dire que l’effet de serre est une menace pour la planète, mais plutôt leur expliquer qu’à cause de l’éléva­tion de la température, ils ne pourront plus cultiver certains légumes ou céréales. La même approche pourrait être utilisée avec les pêcheurs en leur mentionnant l’importance des récifs coralliens, par exemple, dans la vie maritime et la préservation de la richesse piscicole », explique Khalil.

Outre l’initiative gouvernementale, certaines ont été lancées aussi pour remédier à cette catastrophe écolo­gique. Nabil Mahrous affirme que le dernier stage organisé récemment par sa fondation située dans le quartier de Hadaëq Al-Qobba et auquel ont assisté une quarantaine de femmes a réalisé un grand succès. « Au cours de ce stage de sensibilisation, on faisait cir­culer aux participantes des informa­tions utiles pour les recettes de cuisine tout en leur fournissant des informa­tions importantes et étroitement liées à leur quotidien. Par exemple, on leur a indiqué l’importance du romarin qui entre dans la fabrication d’environ 3 % des médicaments. Nous avons appuyé sur l’importance de cultiver cette plante chez elles », poursuit-il.

Plusieurs vecteurs

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Les jeunes s'engagent de plus en plus dans les projets de protection de l'environnement.

Dalia Abdel-Salam, rédactrice en chef du site « Lé Al-Elm » (pour la science, version arabe) et ancienne journaliste spécialisée dans l’environ­nement, propose que le discours utilisé par les médias soit plus subtil. « Il faut plutôt inculquer la culture écologique à travers plusieurs vecteurs, directe­ment et indirectement. Pour que tout un chacun commence à agir, il faut d’abord qu’il comprenne le danger que comportent ses propres agissements sur sa santé et celle de ses enfants », dit-elle.

Autre constat, les questions écolo­giques sont absentes du discours reli­gieux. Les prêches des mosquées et les sermons des églises peuvent servir de base pour sensibiliser les gens. Pourtant, il est rare qu’il y soit question d’environnement. Heureusement, les choses commencent à bouger. Certaines églises s’y penchent comme celle de Saint-Cyrille à Héliopolis où le père Rafik Greich a lancé depuis une année une initiative dont l’objectif est d’inciter les femmes à utiliser des sacs en tissu ou en papier, ou même des couffins au lieu des sacs en plastique. « Quand je fais mes courses, je prends toujours mon propre sac en tissu avec moi, mais le marchand insiste pour glisser mes provisions dans un sac en plastique. Il faut donc lancer une cam­pagne et aller sur le terrain pour cibler les vendeurs à tous les niveaux, du simple marchand ambulant au grand supermarché afin de les sensibiliser du danger du plastique qui est nocif pour l’environnement », avance Hanaa, une femme au foyer.

Au-delà des initiatives personnelles, certains préconisent une législation plus contraignante et surtout plus sévère, comme Dr Emad-Eddin Adly, président du Forum égyptien pour le développement durable et chef du bureau arabe pour les jeunes et l’envi­ronnement. Selon lui, la loi sur l’envi­ronnement numéro 4 pour l’année 94, réformée en 2009, doit être appliquée fermement afin de transformer la conscience écologique en comporte­ment. « La loi va sans doute obliger les citoyens à respecter les normes écolo­giques. On le voit ailleurs, par exemple, aux Emirats arabes unis où j’ai vécu, les citoyens ne jettent rien dans la rue car ils savent qu’ils risquent gros car la loi est sévère et elle est appliquée et sans distinction », avance Dr Mohamed Salama, professeur à l’université.

Mais la loi seulement ne suffit pas, répondront d’autres. Il faut aussi créer un système efficace qui présente à son tour des alternatives afin que les citoyens adoptent un comportement respectueux de l’environnement. Or, ces solutions sont souvent bien coû­teuses. Exemple: en 2010, la question du ramassage des ordures avait besoin de 10 milliards de L.E. pour être réso­lue, alors que le budget qui y était consacré à cette époque ne dépassait pas le milliard …

Agir à tous les niveaux, telle est donc la solution face à ce sombre tableau. Et la principale lueur d’espoir est que les jeunes semblent être de plus en plus mobilisés dans les questions écolo­giques. « Dans les grands événements qu’on a organisés pour le nettoyage du Nil, on a remarqué une participation importante de la part des jeunes, conscients du fait que ce sont eux qui vont vivre sur la planète plus tard et ce sont eux qui traceront l’avenir de la planète. Et c’est cela le plus impor­tant », conclut Chadi Khalil .

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