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Travailler ensemble, accepter la différence

Dina Bakr, Mardi, 08 octobre 2019

A Alexandrie, un café spécial a ouvert ses portes, il y a quelques mois. Il emploie des personnes avec un handicap mental ou cognitif, qui travaillent côte à côte avec leurs collègues non handicapés. Un bel exemple d’intégration, qui compte en inspirer bien d’autres.

Travailler ensemble, accepter la différence
Hicham, chef du rang, insiste sur les attitudes qu'ils doivent adopter au travail. (Photo : Dina Bakr)

Près de la gare de Sidi Gaber, à Alexandrie, se trouvent de nombreux restaurants, cafés et gargotes qui accueillent les habitants, les voyageurs et les visiteurs. Il suffit d’un petit quart d’heure de marche pour arriver à Do Art Lounge. Ce café, le premier du genre en Egypte, s’est donné pour mission d’intégrer les personnes trisomiques dans un environnement de travail ordinaire, tout en offrant un menu qui ne diffère pas des autres établissements.

Le café, qui a ouvert ses portes, il y a 5 mois, a recruté des serveurs trisomiques pour travailler côte à côte avec des garçons de café non handicapés. « L’idée m’est venue alors que je me trouvais dans un centre commercial avec l’autre co-fondatrice, Dalia. Nous avons été les témoins d’une scène choquante : un homme trisomique, qui était accompagné de son frère, a voulu papoter avec des clients. Tout en plaisantant avec eux, il s’est mis à rire de manière hystérique. Plusieurs personnes se sont éloignées, craignant qu’il ne leur fasse du mal. La scène s’est tragiquement terminée. Un voile de tristesse s’est abattu sur le visage du trisomique, surtout après qu’il avait été brimé par son frère, qui lui a ordonné de ne plus adresser la parole à des inconnus », raconte Omnia El Bahr Darwich, co-fondatrice du café et ancienne enseignante pour personnes handicapées. Avec son commerce, elle veut transmettre le message que les personnes trisomiques et non handicapées peuvent vivre et travailler ensemble normalement.

Selon le magazine Lelelm (pour la science), en Egypte, un nouveau-né sur 600 est atteint du syndrome de Down. « Mon objectif, avec mon café, est de créer un endroit pour montrer les différences. Et de dire : comme on peut croiser des citoyens non handicapés, on peut rencontrer des personnes obèses, maigres, d’une autre couleur de peau ou handicapées. La diversité n’est pas seulement une question d’ethnie et de religion. Nous luttons contre toute forme de discrimination », déclare Omnia.

Do Art Lounge, le nom du café, a un double sens. DO est formé de la première lettre des prénoms Dalia et Omnia et doit aussi désigner les personnes atteintes du syndrome de Down. « Art »indique que le café organise des ateliers destinés aux personnes handicapées : cours de cuisine, jeux ou coloriage. Quant à « Lounge », cela désigne un lieu de détente. « Le coin des activités est utilisé également pour des séances de formation, ce qui permet notamment d’évaluer le degré de handicap de chaque personne trisomique. C’est suivant l’interaction avec chacun que l’administration décide si la personne est apte ou pas à ce travail », explique Ahmad Abdel-Wahab, l'un des responsables du café. Il ajoute que 4 trisomiques n’ont pas pu être acceptés pour le travail, car ils ne disposaient pas des compétences minimales requises.

Sur la porte d’entrée vitrée du café, qui se situe à Bahaeddine Al-Ghatouri à Smouha, figure un écriteau qui souhaite la bienvenue aux visiteurs avec le mot « Hello » et une citation de motivation « Inspiring you to do more (inspirer à faire davantage) ». A la lecture de ces mots, on ne peut s’empêcher d’avoir envie de découvrir l’endroit. Une atmosphère bon enfant règne à l’intérieur. Hicham, chef de rang, est en train de former 5 jeunes hommes trisomiques, dont certains deviendront peut-être des employés du café. Après leur avoir montré comment mettre la table, il remet tout en désordre, le numéro de la table, la sucrière, les tasses, les serviettes en papier et le cendrier. Hicham répète l’exercice plusieurs fois. Une fois que le garçon de café a appris comment dresser la table, il entame la deuxième étape de l’apprentissage : la façon de maintenir l’équilibre en transportant un plateau contenant les commandes. « Même si certaines personnes se montrent plus aptes que d’autres, on utilise toujours des ustensiles en plastique durant l’apprentissage pour éviter les dégâts au cas où quelqu’un perdrait son équilibre », explique Hicham. Les jeunes suivent attentivement ses instructions. Le chef de rang insiste aussi sur les attitudes à adopter, leur demandant par exemple de baisser la voix en parlant aux clients.

Des personnes motivées

« Les critères de recrutement des personnes ayant un handicap mental ou cognitif, c’est d’abord d’être capable de bouger et de se déplacer dans la salle sans perdre l’équilibre et, surtout, d’avoir une bonne mémoire pour retenir les commandes », explique le chef Tareq Mohamad. Le café emploie aujourd’hui 2 trisomiques et un autiste. Karim constitue un exemple de serveur trisomique qui réussit dans son travail. C’est grâce à l’association Wassilet Kheir (le moyen de bienfaisance) qu’il a connu ce café. « Karim réunit force et compétence à la fois. Il a évolué grâce aux différentes activités sociales et sportives qu’il a pratiquées. Il est devenu solide et adroit, ce qui n’est pas le cas des enfants trisomiques qui restent enfermés chez eux », déclare Randa Al-Bastawissi, PDG de l’association.

Durant ses horaires, qui ne dépassent pas les 4 ou 5 heures de travail par jour, Karim porte toujours un uniforme bien propre et repassé et s’adresse aimablement aux clients. Dès qu’il remarque un peu de liquide répandu par terre, il se dépêche de nettoyer l’endroit avec son balai éponge. « Karim est avec nous depuis le début, il a facilement appris le métier. En 2 semaines, il avait tout assimilé. Je le trouve plus motivé que les personnes sans handicap ; il éteint son portable lorsqu’il est au travail, il comprend que le boulot, c’est du sérieux et qu’il ne faut pas déranger les clients en bavardant inutilement avec son collègue », explique Tareq. Et d’ajouter : « Au début de chaque journée de travail, j’énumère à Karim les genres de jus frais qui sont disponibles. C’est vrai qu’il ne retient pas toute la liste, mais il arrive à en citer la moitié et je suis satisfait du résultat ».

Quant au père de Karim, il a remarqué des changements sur son fils depuis que celui-ci avait travaillé comme serveur. Il est devenu plus mature et plus heureux, ce qui lui a permis de tisser des liens avec des jeunes de son âge, alors qu’avant, ses copains étaient bien plus jeunes. « J’ai fait de la natation et ai appris à monter à vélo pour partager avec mon fils ses activités préférées et l’encourager à aller de l’avant pour développer sa personnalité », explique-t-il.

D’après Madeleine Azmi, superviseure au centre SETI (Stand for Support Education Training for Inclusion), les personnes atteintes du syndrome de Down peuvent travailler comme serveur, agent de stockage dans un magasin, un supermarché ou une pharmacie, employé dans un ascenseur, opérateur de photocopie ou aide-jardinier. « Les personnes atteintes du syndrome de Down peuvent exercer ces métiers, car ils sont capables d’imiter les gestes correctement et sont d’habitude très sociables », dit-elle.

Depuis son ouverture, le café s’efforce de prendre des mesures permettant à chacun de travailler en sécurité et dans les conditions qui lui conviennent. Mahmoud, par exemple, n’a aucun contact avec les clients. Il travaille dans le service de comptabilité. « C’est la première fois que je travaille avec une personne autiste. Je n’ai plus besoin de recourir à l’ordinateur, Mahmoud possède une excellente mémoire, il me rapporte l’état du stock en mentionnant les dates et les heures », affirme Ahmad Abdel-Wahab, gestionnaire du café. Mahmoud n’aime pas qu’on le touche ou qu’on plaisante avec lui. Il suffit en revanche de lui montrer qu’il est important dans ce travail pour qu’il se plonge dans les chiffres.

Plus d’autonomie

Au moment de la pause du groupe en formation, Omnia, la co-fondatrice, est allée s’asseoir à côté des mères venues chercher leur fils trisomique après la séance de formation. Tout en prenant des notes, elle demande à chacune le plat préféré de son fils et s’il souffre d’une allergie à un aliment ou à une boisson, afin de ne pas les servir au moment des repas fournis par le café. Les mamans sont ravies de cette expérience et d’avoir trouvé un endroit qui accepte d’employer leurs enfants tout en tenant compte de leur différence. « Mon fils a déjà suivi des séances d’apprentissage dans un supermarché. Il a également reçu une offre d’emploi dans une usine à Borg Al-Arab avec un salaire de 2 500 L.E. par mois. J’ai refusé, car sa journée de travail devait commencer à 7h et finir à 20h, ce qui est éreintant », rapporte Zeinab, maman de Chérif, jeune homme trisomique de 30 ans. Elle trouve que 4 heures de travail par jour sont largement suffisants pour son fils.

Rendre leurs enfants autonomes et leur donner une assurance financière, tel est le voeu des parents. Chérif, par exemple, veut travailler et faire des économies pour se marier. Il estime que le fait de se rendre tous les jours au travail va lui permettre de perdre ses kilos superflus.

Le café accepte les employés trisomiques à partir de 18 ans. Mohab, 15 ans, est venu avec sa mère pour s’entraîner seulement. « Je l’ai amené dans ce café pour lui permettre de s’intégrer davantage dans la société », dit Mervat Galal, sa maman, fonctionnaire dans un club. Elle a remarqué qu’à chaque nouvelle activité, son enfant retrouvait son énergie. Le café pense aujourd’hui augmenter à 10 le nombre de serveurs atteints d’un handicap. Randa Al-Bastawissi estime toutefois que l’objectif sera difficile à réaliser. « J’ai inondé les associations et les centres spécialisés avec des annonces à l’occasion de l’inauguration du café. Sachant qu’il y a des milliers de personnes trisomiques, la réaction m’est apparue faible. Les familles avaient des réserves et n’acceptaient pas que leurs enfants deviennent des serveurs, surtout les filles. D’autres veulent juste toucher le salaire, sans envoyer leurs enfants », explique-t-elle.

Quant aux clients du café, même si certains sont surpris par la présence de serveurs trisomiques et posent des questions, la plupart réagissent positivement. A l’instar de Dalia Yousri. « Je pense que l’intégration des personnes atteintes du syndrome de Down est importante. Ils méritent de vivre dans une société où l’égalité règne sur tous les plans, sans aucune discrimination. Lorsque j’étais à l’université, je participais à des activités sociales, et dans ce cadre, j’ai visité un orphelinat pour handicapés. J’ai découvert à quel point ils étaient isolés et négligés. Ce café montre que les personnes trisomiques ont les mêmes intérêts que les gens non handicapés ».

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