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Divertissement ou productions commerciales ?

Nada Al-Hagrassy, Mardi, 18 juin 2019

Les émissions ramadanesques ont soulevé un vif débat cette année. Certains y voient des productions « purement commerciales », tandis que d’autres, au contraire, les considèrent comme « amusants ». Etat des lieux.

Divertissement ou productions commerciales ?
Le programme Cheikh Al-Hara a fini par être suspendu.

« Scandaleux, médiocre, manque de professionnalisme, de piètre qualité », telles sont les critiques adressées par certains téléspectateurs au talk-show Cheikh Al-Hara, diffusé sur la chaîne satellite égyptienne Al-Qahéra Wal Nass. Lors des quatre premiers épisodes, diffusés au début du mois du Ramadan, le programme a invité, séparément, l’actrice Somaya Al-Khachab et son ex-mari, le chanteur Ahmad Saad, pour parler des raisons de leur divorce. Ceux-ci ont chacun accusé l’autre en utilisant des mots « inappropriés » et parfois grossiers, poussés par la présentatrice Basma Wahba.

Ces épisodes ont indigné plus d’un téléspectateur. Mais le programme allait prendre une allure encore plus « malsaine ». Invité, le footballeur Ibrahim Saïd n’a pas hésité à attaquer l’actrice Rania Youssef, quand celle-ci a déclaré qu’elle préférait les hommes libanais aux Egyptiens accusant ces derniers de « manque de propreté ». « Ils n’aiment pas se baigner », a-t-elle déclaré. Le joueur a utilisé les pires qualificatifs en parlant de l’actrice. Cet épisode a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux, le public estimant qu’on tentait de semer la zizanie entre les deux peuples, égyptien et libanais. Cela n’a toutefois pas incité les responsables du programme à changer de concept et l’animatrice a continué à recourir aux mêmes méthodes pour faire parler ses invités. Dans un autre épisode, l’invité, l’acteur Magued Al-Masri, a tenu des propos jugés « humiliants et blessants » envers les Africains au moment où l’Egypte préside l’Union africaine et se prépare à accueillir la Coupe d’Afrique des nations. Les téléspectateurs ont envoyé des messages sur les réseaux sociaux, exprimant leur mécontentement, et des plaintes ont été adressées au Conseil suprême des médias pour dénoncer le programme, accusé d’utiliser un « langage inapproprié » avec ses invités pour les provoquer. Le Conseil suprême des médias a alors suspendu le programme.

Divertissement ou productions commerciales ?
Ramez est le programme de divertissement le plus attendu.

De son côté, le syndicat des Médias audiovisuels a déposé plainte contre la présentatrice Basma Wahba qui n’est pas membre du syndicat. Selon un communiqué du syndicat, publié par le quotidien Al-Shorouk, les articles 88 et 89 du règlement du syndicat stipulent que toute personne qui pratique ce métier sans autorisation du syndicat risque une peine de prison et une amende. L’article 89 prévoit, par ailleurs, une sanction pouvant aller jusqu’à la fermeture pour toute institution médiatique qui embauche des personnes n’étant pas membres du syndicat des Médias. Ces mesures ont poussé le propriétaire de la chaîne Al-Qahéra Wal Nass, Tareq Nour, à tenter de vendre les épisodes de ce programme à la chaîne satellite émiratie Horus. « C’est une attitude bizarre de la part du propriétaire de la chaîne », s’étonne la sociologue Nadia Radwan. Elle estime que l’unique objectif de tels programmes est de faire de l’argent, quelles que soient les conséquences. « Ce genre de programme peut avoir un impact négatif sur les téléspectateurs. Il permet aux célébrités d’acquérir plus de notoriété à travers leurs scandales et non leurs oeuvres », pense la sociologue.

Le propriétaire de la chaîne se défend et affirme avoir vendu les épisodes de Cheikh Al-Hara aux chaînes satellites émiraties Horus et Al-Zofra avant que le Conseil suprême des médias ne décide de suspendre le programme. Tareq Nour explique également que les chaînes émiraties ont commencé la diffusion des épisodes dès le début du mois du Ramadan, comme cela est indiqué sur leur site électronique. Les autorités émaraties ont contacté les deux chaînes leur demandant d’arrêter la diffusion du programme après la décision du Conseil suprême des médias. Enfin, Tareq Nour menace d’avoir recours à la justice « si la diffamation contre lui et contre la chaîne persiste ».

Mona Al-Hadidi, professeure à la faculté de mass médias à l’Université du Caire, partage l’avis de Nadia Radwan, « Nous assistons à la faillite intellectuelle des concepteurs de ces programmes qui devraient mieux réfléchir avant de les diffuser », souligne-t-elle. Selon Al-Hadidi, l’objectif des programmes de talk-show est de réaliser un taux d’audience important. « Ce genre de programme repose en général sur une idée que le metteur en scène développe et c’est à l’animatrice de la mettre en oeuvre. Ce qui n’est pas le cas dans Cheikh Al-Hara, où deux personnes sont assises l’une en face de l’autre et discutent de questions qui n’intéressent personne », dit-elle, avant d’ajouter : « Pour combler ce spectacle visuel, le metteur en scène présente en gros plan la coiffure, le maquillage et les accessoires de la présentatrice, qui va utiliser la provocation ».

Des spectateurs pas toujours amusés

Cheikh Al-Hara n’est pas la seule émission à avoir soulevé un tel débat pendant le Ramadan. Un autre programme de divertissement présenté par l’acteur Ramez Galal fait lui également l’objet de critiques acerbes depuis son lancement il y a neuf ans. Dans cette émission, Ramez Galal invite chaque année des personnalités célèbres et les met dans des situations incongrues et parfois assez périlleuses, afin de rire de leurs réactions. Intitulé cette année Ramez Fil Challal (Ramez aux cascades), le programme a invité les célébrités sur l’île de Bali, en Indonésie, sous prétexte de filmer des publicités. Une fois ses invités sur place, Galal mettait à exécution son plan. Déguisé en gorille, il sortait de la forêt et faisait semblant de les attaquer. Les invités, apeurés, se jetaient ou tombaient dans l’eau. L’objectif était d’amuser les téléspectateurs qui étaient toutefois nombreux à ne pas croire au spectacle. On pouvait ainsi lire sur les réseaux sociaux des réactions, comme : « Ils font semblant de nous divertir et l’on fait semblant de croire à ces niaiseries ». Le commentaire « C’est ridicule » revenait aussi souvent, tout comme la critique qui accuse Ramez de « louer des actrices à 100 000 dollars pour lancer des cris stridents en faisant semblant d’avoir peur. Quelle mascarade ».

Beaucoup de téléspectateurs se sont plaints de l’animateur Ramez Galal qui utilise, selon eux, un langage portant atteinte à la morale publique. Dans le premier épisode de cette année, l’invitée était la célèbre danseuse Fifi Abdou, qui a traité Ramez de tous les noms. L’épisode était, par conséquent, rempli de sifflements pour couvrir les injures proférées par l’actrice. Quelques plaintes ont par ailleurs été adressées au Conseil suprême des médias, non pas à cause du langage ou de l’inutilité du programme, mais pour le manque de sécurité pouvant mettre en danger la vie des invités. En effet, l’épisode no27 n’a été diffusé qu’en partie, car l’invité, le célèbre critique de cinéma Tareq Al-Chénnaoui, sexagénaire, s’est grièvement blessé en se jetant à l’eau. Il a crié : « Sauvez- moi ! » avant de s’évanouir. Le tournage a été arrêté pour le secourir. Cependant, en dépit des critiques adressées à Ramez Galal, le programme continue et a ses fans qui le suivent d’un Ramadan à l’autre.

Divertissement ou productions commerciales ?

Au contraire, Tareq Mansour, un quinquagénaire et père de famille, affirme : « Ce programme me permet de me détendre après une longue journée de travail ». Chérine Fahmi, pharmacienne, partage son avis. « Je ne peux plus me concentrer sur quoique ce soit de sérieux. Je veux me distraire, essayer de ne penser à rien. Le programme de Ramez Galal me permet de me vider la tête », dit-elle.

L’objectif du divertissement ne semble pas être clair dans l’esprit des producteurs, selon Mona Al-Hadidi, l’émission Howa wa Hiya (lui et elle), diffusée à la télévision égyptienne dans les années 1980, offrait tous les éléments du divertissement. « Il y avait de la musique, une ligne dramatique, parfois de la comédie sans offenser le téléspectateur par des paroles ou des termes inappropriés. Alors que les chaînes satellites de nos jours sont censées diffuser des programmes intéressants, divertissants et éducatifs, c’est la médiocrité qui prime sur la qualité », poursuit Mona Al-Hadidi. Medhat Hassan, porte-parole de la chaîne MBC Masr, productrice du programme de Ramez, explique pourquoi la chaîne continue à produire ce programme. « La société de sondage française Ipsos a déjà fait des études en 2017 sur ce que les téléspectateurs préfèrent voir pendant le mois du Ramadan. Le programme de Ramez était en tête de liste des programmes préférés des Egyptiens ».

Et d’ajouter, qu’après Ipsos, une unité de sondage dépendant de Maspero a aussi effectué un sondage sur les programmes préférés des téléspectateurs en 2018. Ramez a aussi occupé la première place. « Il est tout à fait normal que certaines personnes n’aiment pas ce genre de programmes. Comme il est naturel qu’il existe des gens qui l’aiment. MBC Masr, en tant que grande chaîne, doit satisfaire tous les goûts sans exception aucune ». Certaines personnes préfèrent s’occuper autrement qu’en regardant des programmes diffusés à la télévision. Sans parler des parents qui craignent leur mauvaise influence sur leurs enfants. « J’ai interdit à mes enfants de regarder ce genre de programmes », explique Chérine Emile, mère de deux enfants. Elle explique que ces derniers sont dans un âge critique et peuvent être facilement influencés par ce qu’ils voient à la télé. « Je ne veux pas que leur morale soit affectée par des programmes absurdes », dit Chérine, qui emmenait ses enfants au club pour faire du sport à l’heure où ces émissions étaient diffusées.

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