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Protéger l’innocence des enfants

Marianne William, Mardi, 30 avril 2019

Comment protéger nos enfants des abus sexuels, un danger dont ils ignorent les conséquences, et briser ce tabou sans toucher à leur innocence ? Des questions auxquelles plusieurs campagnes actuellement menées en Egypte tentent de répondre. Focus.

Protéger l’innocence des enfants

Les yeux grand ouverts, ils suivent les jeunes comédiens jouant un petit sketch musical dont les chansons mêlées aux gestes épatent les jeunes spectateurs, âgés de 6 à 8 ans. Des mélodies un peu familières et des paroles faciles à retenir, avec des supports visuels, créatifs, attrayants et colorés. A la fin du spectacle, les jeunes élèves, debout devant leurs sièges dans le théâtre de l’école, se mettent à répéter le refrain et à imiter les gestes des jeunes comédiens avec beaucoup d’entrain. Bien qu’une telle activité théâtrale semble fréquente dans les écoles, ce sketch évoque en douceur un sujet peu soulevé avec les enfants.

Il raconte l’histoire d’un petit garçon — auquel les jeunes spectateurs peuvent facilement s’identifier – qui réussit à échapper aux manipulations d’un pervers. Ce dernier l’ayant séduit avec des friandises se fait passer pour un ami de ses parents. Le garçon, réalisant que c’est un homme « méchant », se met à crier. Ainsi, le pervers prend la fuite et l’enfant victorieux annonce: « J’ai réussi à lui faire peur ». Un message clair, au langage simple, est adressé aux jeunes élèves les priant de s’éloigner de toute situation dangereuse qui les mettrait « mal à l’aise ». Parler d’abus sexuel à un enfant est difficile pour tout le monde et les adultes n’osent souvent pas l’évoquer, espérant ainsi protéger les enfants de cette réalité abjecte. Pourtant, le fait d’en discuter, c’est vraiment les protéger contre ce phénomène criminologique.

Dr Iman Ezzat, professeure à la faculté de pédagogie de l’Université du Caire et fondatrice de la campagne Hémaya (protection), a décidé tout de même de briser le tabou en parlant de ce sujet délicat. Ce désir n’est pas né du jour au lendemain. Ses études dans le domaine de l’éducation ainsi que les cas d’abus sexuels commis sur des enfants dont elle a entendu parler l’ont poussée à le faire. Elle a donc décidé de suivre des études pour obtenir un diplôme de soin aux victimes d’abus sexuel. Très intéressée par les enfants, surtout les plus démunis, elle a visité un orphelinat dans le cadre des activités caritatives. Lors de sa visite, un orphelin lui a confié que le surveillant du foyer avait commis un acte d’ordre sexuel sur lui. « Cet enfant, qui a vécu un traumatisme énorme, n’arrivait pas à croire que la personne censée le protéger pouvait être capable de lui faire du mal. Ce mal, qu’il n’arrive ni à décrire, ni à comprendre, est resté ancré dans ma tête. Une voix ne cessait de me répéter à l’oreille: Ne faut-il pas commencer à sensibiliser les enfants avant qu’ils ne soient victimes d’attouchements ou d’abus sexuels ? », raconte-t-elle. Ainsi, elle a commencé par en parler avec les enfants de la famille et les amis proches. Une initiative qui a été bien accueillie aussi bien par les enfants que par leurs parents. Plus tard, la campagne Hémaya a vu le jour. Son objectif : former les enfants sur la prévention contre l’abus sexuel en utilisant un programme didactique, soigneusement élaboré avec l’aide de jeunes volontaires très actifs, partageant la même vision que Dr Ezzat, et dont le nombre augmente de jour en jour.

Un numéro d’urgence

Dès le lancement de cette campagne en 2013, Hémaya a mis en place son programme de sensibilisation dans 17 gouvernorats d’Egypte, un public ciblé au total de 450000 enfants, pour la plupart des élèves dans les établissements scolaires, les garderies et les orphelinats. Par ailleurs, Hémaya accorde un grand intérêt aux enfants souffrant d'un handicap ou en situation difficile qui, selon Dr Ezzat, sont plus exposés que d’autres, car ils ont du mal à reconnaître si l’inconnu, qui d’apparence paraît gentil, leur veut du mal ou pas. « Les approches et outils utilisés dans ma campagne ne sont que le fruit de mes études sur les bienfaits de la musique et les chansons sur le développement des connaissances des enfants et la mémorisation de nouvelles informations », déclare Dr Ezzat, en se félicitant du nombre de vues, soit 120 000 sur sa page Facebook et 100000 sur Youtube, pour sa chanson dont elle a écrit les paroles, pour sensibiliser les enfants aux attouchements sexuels. « C’est grâce à Hémaya que ma fille a réussi à se protéger en repoussant son entraîneur de natation, lorsqu’il a tenté de toucher ses parties intimes alors qu’elle s’entraînait à la piscine. Je prie toutes les mamans de sensibiliser leurs filles à ce genre de situation », lance une maman qui tient à garder l’anonymat. Pour Dr Ezzat, seules des sanctions dissuasives préviendront de tels crimes. De son côté, Ahmad Mosselhi, chef de la commission de la défense des enfants à l’ordre des Avocats, réclame un durcissement des peines, affirmant que les agressions sexuelles à l’encontre des enfants sont parfois assimilées à de simples délits, alors qu’elles causent des traumatismes qui marquent à vie un enfant.

Selon les statistiques du Conseil national de l’enfance et de la maternité, 366 cas d’abus et d'agressions sexuels ont été enregistrés entre 2012 et 2015. Il arrive aussi que l’auteur des abus sexuels commet ses méfaits sur plusieurs enfants. Le Conseil national de l’enfance et de la maternité a mis à la disposition des citoyens un numéro d’urgence (1600) pour permettre aux enfants de signaler les cas de violence commis contre eux. Cette ligne téléphonique a reçu 1959 plaintes (maltraitance, harcèlement, tentatives d’attouchements, agressions et violences sexuelles). Toutefois, il semble que ce chiffre n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il existe encore des enfants abusés qui s’enferment dans le mutisme, rongés par la honte et la peur du scandale.

Un mutisme destructif

D’après une enquête menée par le Conseil de l’enfance et de la maternité en coopération avec l’Unicef, sur les différentes formes de violence que les enfants peuvent subir, la plupart d’entre eux préfèrent se taire. Et s’ils s’expriment, ils le font comme s’il s’agissait d’une autre personne. « Dans la plupart des cas, l’enfant abusé s’abstient d’en parler et des sentiments atroces le déchirent. D’abord, la culpabilité d’avoir été impuissant face à ce pervers, la peur et l’anxiété qui se traduisent par des cauchemars abominables, la colère injustifiée et la détresse qui se manifeste sous forme de crises de pleurs », explique Dr Tarek Chokry, ex-vice directeur de l’hôpital de Abbassiya.

C’est donc aux parents d’être particulièrement vigilants sur les changements inhabituels dans le comportement de leur enfant et de l’emmener chez un psychologue pour enfants, lorsqu’ils voient certains indices, comme la difficulté de se concentrer, la tendance vers l’isolement, ou l’utilisation d’un langage ou des comportements inadéquats, tel l’usage de vocabulaire sexuel trop grand pour leur âge, etc. En général, l’isolement et le silence sont les seuls refuges de l’enfant abusé, voire une armure qui le protège des représailles ou des menaces d’un éventuel agresseur. Parfois, l’enfant opte pour le mutisme par loyauté envers son agresseur, mais aussi par peur d’être discrédité. Ce silence devient plus grave et chargé d’amertume— car mêlé d’un sentiment de trahison— lorsque les abus sexuels sont commis par des membres de la famille, des amis ou des personnes proches, car difficiles à dévoiler. « Pire encore, les enfants qui n’osent pas en parler pourraient vivre toute leur vie avec cette blessure et n’arriveraient jamais à s’en affranchir. Ils pourraient aussi souffrir d’un complexe les empêchant de s’investir dans une relation de couple équilibrée et harmonieuse », assure Dr Chokry.

Selon lui, les campagnes de sensibilisation et les colloques organisés dans les divers établissements scolaires sont efficaces et encouragent même les victimes à se tourner vers les spécialistes pour demander leur aide. Dr Chokry souhaite que des programmes d’éducation sexuelle soient intégrés dans les programmes scolaires en adéquation avec l’âge des élèves.

Selon la sociologue Dr Nadia Radwan, « dans notre société conservatrice, on préfère atténuer la gravité d’un abus commis par des personnes proches ou un membre de la famille, par crainte du scandale ». Toutefois, le pervers reste une personne dangereuse, car il arrive facilement à sympathiser avec sa victime et à la mettre en confiance , ainsi, sa stratégie perverse va fonctionner et la victime tombera dans le piège. Et bien que l’abus sexuel touche les enfants de tous les milieux sociaux, c’est dans les sociétés tribales et en Haute-Egypte que la victime préfère souvent garder le silence, surtout lorsqu’il s’agit d’une fille, car elle sait qu’elle ne pourra jamais se faire entendre, et si elle a le courage de le faire, on la culpabilisera.

Autre facteur dont on ignore parfois l’impact et qui peut rendre l’enfant plus vulnérable est que, dans certaines communautés et classes sociales, les personnes ne disposent pas d’espace privé pour se changer ou dormir. « Cela est dû au manque de moyens financiers ou même au fait que nous, les Orientaux, accordons plus d’importance aux espaces réservés aux convives, tels que le salon et la salle à manger, en y plaçant des meubles encombrants pour les accueillir, et ce, aux dépens d’autres espaces où les membres de la famille vivent au quotidien, négligeant ainsi ce droit à l’intimité », réplique Dr Radwan. Et d’expliquer que dans ces maisons, plusieurs personnes dorment dans le même lit et leur intimité corporelle est souvent livrée au regard d’autrui, et donc les résultats peuvent être fâcheux. « Il faudrait agrandir les appartements, pour que les gens puissent vivre dignement, car c’est dans le respect de l’espace personnel que des citoyens psychologiquement équilibrés devraient vivre », ajoute Dr Radwan.

Selon lui, la prévention commence à la maison, où l’on doit apprendre à l’enfant que son corps a une valeur, qu’il faut en prendre soin et que personne n’a le droit de toucher ses parties intimes, que les parents devraient nommer par leurs noms. De même, l’enfant doit savoir que si quelqu’un tente de toucher son corps ou lui faire des gestes inappropriés qui le mettent mal à l’aise, il doit dire « non » même si cette personne appartient à l’entourage proche, voire au cercle familial ou un adulte supposé « de confiance », par exemple le chauffeur, l’entraîneur sportif, etc. En fait, respecter les adultes ne veut pas dire forcément leur obéir tout le temps.

Parler est donc la meilleure façon de protéger les enfants des abus sexuels, et c’est dans ce contexte que des livres ont été publiés, afin que le sujet soit également abordé en famille. Mohem Gueddane (très important) est un livre publié par le Centre égyptien pour les droits des femmes — dans le cadre de la campagne intitulée « Une route sûre pour tous » — ayant pour objectif de sensibiliser la société égyptienne à l’abus sexuel des enfants, et ce, à travers des jeux simples et faciles, des dessins et du coloriage. De plus, un autre livre est sorti en 2014, Ana Ghali (je suis précieux), son auteure est Sara Aziz, fondatrice de Safe, une ONG dont l’objectif est de sensibiliser les enfants à un tel acte abject. Dans ce livre, Seif, un petit garçon, adresse des messages simples et directs pour apprendre aux enfants comment se protéger. Ces livres sont, en fait, le meilleur outil pour ouvrir des discussions avec l’enfant sans l’effrayer et tout en préservant son innocence.

Selon Dr Chokry, un enfant élevé dans une famille saine ne peut être une proie facile, tant que ses parents établissent une bonne communication avec lui, tout en étant à son écoute et tout en ne mettant pas en doute sa parole. « C’est dans une atmosphère rassurante loin de toute intimidation que l’enfant pourrait sentir qu’il peut compter sur des personnes adultes, ses parents, les personnes de confiance, à qui il peut raconter ses soucis, ses préoccupations, mais aussi ses mauvaises expériences, tout en étant sûr qu’il sera cru et soutenu », conclut Dr Chokry.

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