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Pour l’amour du Seigneur

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 23 avril 2019

Certains choisissent de devenir prêtres, alors qu'ils sont déjà mariés et pères de famille. Une décision qui impose un style de vie bien particulier à eux et à leur entourage. Témoignages de familles de prêtres à l'occasion de la Semaine Sainte.

Au nom du père
Père Matta lors des noces d'une de ses filles.

Leur histoire d’amour a commencé au coeur de l’église où Nino et Karim, coptes ortho­doxes, ont fait connaissance en participant à différentes activités. Tombé follement amoureux de Nino, Karim s’est présenté à sa famille pour demander sa main, juste après avoir terminé ses études universitaires. « Pour mes parents, c’était le prétendant idéal. Sauf que ma mère m’a pré­venue: la charge du bonnet de prêtre est pas seulement lourde à porter pour lui-même, elle l’est aussi pour sa femme et ses enfants », relate Nino. Car dès le départ, Karim n’a pas caché à ses parents son intention de devenir prêtre (ndlr: un homme marié avant son ordination peut devenir prêtre). Aujourd’hui, et après 18 ans de mariage, Nino ne regrette pas d’avoir dit oui à Karim. Selon ses propos, la vie n’est pas sou­vent facile, mais à deux et avec la bénédiction de Dieu, tout se déroule agréablement.

Elle s’occupe de ses deux enfants âgés de 16 et de 13 ans et assume ses responsabilités en tant que profes­seure et épouse d’un prêtre. « En plus de mes charges en tant que maman et enseignante, je dois aider mon mari et suivre son travail en tant que serviteur de Dieu. Il est impos­sible de séparer les deux vies, privée et publique, que je partage avec les fidèles de l’église », dit Nino. Car lorsqu’un homme marié décide de devenir prêtre et se consacrer entiè­rement à Dieu et au service de l’église, sa décision affecte toute sa famille. Sa femme et ses enfants doivent partager sa vie de prêtre, mais à des degrés qui varient d’une famille à l’autre.

Sacrifice et altruisme

« La femme d’un prêtre doit accep­ter certaines choses dont elle ne pourra jamais se détacher toute sa vie: le sacrifice, le service et la res­ponsabilité », dit Isis, la femme de père Michel Elias, catholique syriaque. Après 9 ans de mariage, ce dernier qui travaillait dans une socié­té privée a décidé de rejoindre le sacerdoce en devenant prêtre. Au début, sa femme a exprimé ses réti­cences, craignant d’assumer seule les responsabilités de la maison et des enfants, en plus de son travail. « Il voulait à tout prix servir Dieu, et vu sa détermination, je ne pouvais pas m’y opposer », relate Isis.

Devenant « Tassoni », nom donné à la femme du prêtre, Isis a appris comment répartir sa vie entre ses trois enfants, son boulot et le service de ceux qui ont besoin d’aide, un rôle complémentaire à celui de son mari. D’après elle, ce sont surtout au cours des cinq années qu’elle a pas­sées dans le quartier d’Héliopolis, où leur appartement était annexé à l’église, qu’elle avait vraiment vécu la vie de Tassoni. Bien que père Michel possède un bureau à l’église, sa maison restait toujours grand ouverte à ceux qui désiraient le voir à n’importe quel moment de la jour­née. Autrement dit, sa femme était toujours à ses côtés pour l’aider à résoudre certains problèmes fami­liaux. « Je devais être l’amie de tout le monde », dit Isis, en ajoutant qu’au fur et à mesure, elle s’est habituée à cette vie. « Je sentais que le Bon Dieu nous envoyait une pluie de bénédictions ». De son côté, père Michel, qui interdisait à ses enfants de l’appeler papa devant les gens, insistait sur le fait de prendre un jour de congé afin de le passer en famille. « Mon père a toujours gardé cette mine austère avec nous. Il ne cessait de nous répéter que nous sommes les enfants d’un prêtre et que nous devions être un exemple à suivre. Et bien que nous vivions dans l’église, et c’était là que l’on rencontrait nos amis, nous n’avions pas le droit de rentrer tard », raconte Ragui, 30 ans, le fils cadet de père Michel.

Pour Joe, prêtre depuis 11 ans et père de 2 enfants, être marié et père de famille a une grande importance dans la vie d’un prêtre. Cela l’aide à mieux comprendre, donc à mieux résoudre les problèmes de couples et certains problème sociaux. « Ma famille n’a pas connu de grands changements dans son mode de vie après mon ordination, car nous étions habitués à mener une vie au service de Dieu: jeûner, aider autrui et se rassembler tous les soirs pour discuter des versets bibliques », explique père Joe, catholique maronite.

Ce dernier dit ne pas oublier de consacrer du temps à ses enfants et petits-enfants. Sa femme confie qu’au départ, sa crainte était de ne pas le voir à la maison après son ordination, surtout qu’il était pris par les études de théologie durant quatre ans. De plus, elle s’est demandé comment il allait gagner sa vie après avoir quitté son boulot pour se consacrer au service de l’église. « Par la suite, toutes mes angoisses ont disparu et je me suis habituée à vivre avec les fidèles de l’église tout en les aidant dans leurs tâches », dit Hanaa, la femme de père Joe. Elle affirme qu’aujourd’hui, elle participe à la vie de l’église où prêche son mari et ajuste sa vie avec la sienne, vu que son téléphone peut sonner à n’importe quelle heure, ou qu’il peut sortir en pleine nuit pour aller faire une prière de fin de vie à une per­sonne mourante. Quant au gagne-pain, comme tout autre prêtre, père Joe perçoit un maigre salaire de l’église, mais travaille aussi dans une école. « Khobzana kafafana (donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour) », répète-t-il en expliquant comment ces deux rétributions per­mettent à sa famille de vivre correc­tement grâce à la bénédiction de Dieu.

Une vie privée chamboulée

Cependant, pour Nathalie, la fille de père Joe, être la fille d’un prêtre n’est pas si facile que cela car on attend de vous d’être irréprochable. « Une chose que je n’apprécie pas, car en changeant mes attitudes pour satisfaire les gens, je peux devenir une personne hypocrite et donc indigne d’être la fille d’un prêtre. Cependant, après l’ordination, j’ai tenu à me comporter comme les convenances le recommandent, sur­tout que mon père nous a bien édu­qués, mon frère et moi », dit Nathalie, 28 ans.

Loin du Caire, à Port-Saïd, dans une église orthodoxe, Touta, qui vit actuellement aux Etats-Unis, dit n’avoir jamais eu de vie privée. « Port-Saïd est une petite ville où tout le monde se connaît, et comme je suis la fille du prêtre, cela a donné le droit à tout le monde de me guetter et critiquer mon comportement. Une chose qui m’a pourri la vie », dit Touta. Quand elle est venue au monde, son père était déjà prêtre et sa mère « khouriya » (un autre nom donné à la femme d’un prêtre). Ils habitaient un appartement annexé à l’église, alors les gens les considé­raient comme faisant partie inté­grante du sanctuaire oubliant que la famille du prêtre y vivait. Touta voyait des fidèles se pointer à la mai­son, à tout moment de la journée, demandant un service à son père ou à sa mère, d’autres venaient y passer la nuit ou même quelques jours. En dehors de la maison, Touta, qui se sentait mal à l’aise, avait l’impres­sion d’être épiée du regard. « Je voulais hurler, dire à ces gens que si mon père est prêtre c’est son choix et non le mien et que j’ai le droit d’avoir une vie privée », relate Touta, 40 ans, en ajoutant qu’elle n’a jamais vu son père habillé en pantalon et en chemise ou en pyjama, mais toujours en soutane noire lorsqu’il est à l’église ou en soutane blanche quand il est à la maison.

Un homme sévère, Touta n’a jamais osé se confier à lui, car elle pense qu’il aurait été incapable de séparer entre son statut de père et celui de confesseur. « Il n’avait même pas le temps de m’aider à faire mes devoirs de français, alors qu’il était le seul à maîtriser la langue. Ma mère a insisté sur le fait que je change d’école pour étudier l’an­glais », ajoute Touta, qui confie tout de même que les meilleurs moments qu’elle a passés à la maison, c’était lorsque toute la famille se réunissait le soir autour de son père pour faire la prière. Une chose qu’elle tient encore à respecter avec sa propre famille.

« La famille du prêtre doit lui res­sembler », ainsi répétait tout le temps père Matta, évêque au village de Maghagha, à Minya. La famille de ce dernier, comme l’affirme sa fille Christine, n’a jamais senti qu’elle menait une vie différente. Les membres de la famille devaient seu­lement se plier à certaines règles, étant donné que le père de famille est un prêtre. « Sans que l’on nous l’im­pose, mes soeurs et moi, nous devons se comporter comme les conve­nances le recommandent, vu le statut de notre père. La porte de notre mai­son restait grand ouverte. Les gens venaient demander un avis, un ser­vice ou n’importe quelle autre aide. Notre maison ne désemplissait pas. Il y avait toujours des gens à qui l’on servait à manger et d’autres pou­vaient même y passer la nuit. Mon père et ma mère aidaient tous les habitants de notre village, qu’ils soient musulmans ou chrétiens », raconte-t-elle.

Une situation qui a contraint les membres de la famille à s’imposer certaines restrictions comme le déclare Christine. Alors regarder la télévision ou porter un pantalon, par exemple, était interdit pour nous. Mais Christine tient tout de même à confier que sa vie comme fille de prêtre l’a influencée de manière posi­tive et à tous les niveaux. Et elle est fière lorsqu’on l’appelle la fille du prêtre, même si son père n’est plus de ce monde.

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