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De la bonne volonté, mais ...

Nada Al-Hagrassy, Mardi, 15 janvier 2019

Diverses initiatives ont récemment été lancées en faveur de l'intégration des personnes sourdes-muettes et malentendantes. Si certains projets rencontrent un réel succès, d'autres ne recueillent pas nécessairement les faveurs des personnes concernées.

Photo : Moustapha Emeira
L'intégration des sourds-muets, une tâche difficile. Photo : Moustapha Emeira

Myriam et Chaïmaa hâtent le pas pour arri­ver à l’heure à l’Asso­ciation pour l’intégra­tion des sourds-muets et des malen­tendants, située à la place Mahkama, à Héliopolis. Chaque lundi matin, de 9h à 11h, elles assistent au cours de couture de « Miss Mona ». Myriam est sourde-muette, alors que Chaïmaa est malentendante. Ce qui ne les empêche pas de venir régulièrement, car Miss Mona, l’enseignante, utilise le langage des signes. « Apprendre à coudre me donne l’opportunité d’ap­prendre un métier pour gagner ma vie, tout en me donnant la possibilité d’interagir et de communiquer avec des gens qui entendent normale­ment », explique Chaïmaa. Son amie Myriam renchérit: « Lorsqu’on tient un stand pour vendre nos produits, on est toujours là pour faire du mar­keting. C’est un moyen de communi­quer avec le monde extérieur. J’adore ça », dit-elle.

« On apprend ces métiers aux sourds-muets et malentendants pour qu’ils puissent s’intégrer au marché du travail. La loi stipule l’obligation d’employer des personnes souffrant d’un handicap à hauteur de 5 % dans les entreprises publiques et privées. Malheureusement, ce taux n’a jamais été respecté. Et les sourds-muets sont obligés de trouver d’autres moyens pour gagner leur vie », fait remar­quer Nagui Mohamad Charchar, membre du conseil d’administration de l’associa­tion, qui propose par d’ailleurs aussi des cours pour les hommes, notamment dans les domaines de la menuiserie, du cuir et du fer forgé. Lui-même sourd-muet, Charchar s’insurge contre le fait que la société traite parfois les sourds-muets comme des simples d’esprit. Et de préci­ser que les sourds-muets sont des personnes intelligentes et que certains détiennent des diplômes universitaires. « Comment se fait-il qu’ils travaillent dans des services de nettoyage, que ce soit dans les entreprises publiques ou privées ? C’est une atteinte à leur dignité », ajoute-t-il avec véhémence.

Selon les statistiques de la Fédération égyptienne des sourds-muets, l’Egypte compte environ 5 millions de sourds-muets et de malentendants. C’est en 1954 que le ministère des Affaires sociales avait fondé l’Association pour l’intégra­tion des sourds-muets et des malen­tendants, qui était la seule instance officielle à s’intéresser aux besoins de cette catégorie de personnes han­dicapées. Actuellement, après la pro­mulgation, en 2017, de la loi sur les droits des personnes souffrant d’un handicap, et la décoration, par le chef de l’Etat, de plusieurs jeunes talents malentendants — comme l’inventrice Nada Ahmed—, les initiatives se multiplient pour mieux les intégrer à la société. Certaines de ces initiatives sont officielles, d’autres individuelles. Il y a notam­ment celle de la branche du gouver­norat de Matrouh de l’Organisation internationale des diplômes d’Al-Azhar, qui collabore avec le Centre Al-Nil des médias pour enseigner le langage des signes dans les diffé­rentes instances gouvernementales de Matrouh. Et ce, avec l’objectif d’enseigner le langage des signes aux fonctionnaires du département de l’état civil, afin qu’ils puissent communiquer avec les sourds-muets. Le stage dure deux semaines. « C’est la première étape. Ensuite, il faudra répandre le langage des signes dans toutes les instances gouvernemen­tales pour offrir un service adéquat aux sourds-muets », explique Salem Abdel-Ati, président de l’Organisa­tion des diplômés d’Al-Azhar.

Mahmoud Azmi, malentendant et membre de la Fédération égyptienne des sourds-muets, salue toute tenta­tive qui vise à intégrer les personnes souffrant d’un handicap dans la société. Toutefois, il trouve insuffi­sant de se concentrer uniquement sur les instances gouvernementales comme l’état civil et pense qu’il faudrait répandre l’enseignement du langage des signes dans toute la société, sans exception. « C’est le seul moyen de mettre en oeuvre le prin­cipe d’égalité entre tous les citoyens », estime-t-il.

Initiatives

de particuliers

Concernant les initia­tives lancées par des par­ticuliers dans le but d’ai­der l’intégration des sourds-muets, il y a par exemple celle d’Ola Allam, une jeune ingé­nieure. Grâce aux réseaux sociaux, celle-ci s’adresse à cette catégo­rie de personnes parfois marginalisées en tradui­sant les paroles de célèbres chansons en langage des signes, afin que les sourds-muets puissent les comprendre. « L’idée m’est venue lors d’une sortie avec mes collègues. J’ai remarqué que l’une d’elles ne comprenait pas tout ce qui se pas­sait autour d’elle et n’interagissait pas avec la musique », souligne Ola Allam. Avant d’ajouter que cette situation l’avait profondément tou­chée. « J’ai décidé d’apprendre le langage des signes. J’ai suivi des cours durant deux semaines à l’ins­titut Asdaa (échos, ndlr) pour les sourds-muets. Et j’ai commencé à traduire les paroles de célèbres chansons en langage des signes. Je travaille actuellement sur un projet en collaboration avec un chanteur pour produire une chanson dans cette langue », précise Ola Allam, très enthousiaste de son projet.

Il existe aussi des projets indivi­duels dans d’autres domaines. Comme celui d’Israa Adel, qui a ouvert, il y a quelques mois, une école privée au centre-ville du Caire pour enseigner la couture aux femmes sourdes-muettes et malen­tendantes. Travaillant comme sty­liste dans un centre de mode, elle avait eu affaire à plusieurs clientes qui lui demandaient comment apprendre la couture à des proches sourdes-muettes. Israa Adel a alors eu l’idée de lancer son centre, où elle a déjà formé 9 jeunes femmes. Elle a, pour cela, appris les bases du langage des signes. « J’ai enseigné à ces jeunes femmes comment créer des patrons pour des robes de soi­rée, des jupes, etc. Cela a eu beau­coup de succès, j’aimerais donc étendre mon projet aux gouverno­rats. J’offre ces cours à des prix abordables », explique-t-elle. Si le projet d’Israa Adel d’adresse aux femmes, c’est parce qu’elle estime que les femmes souffrant de handi­cap ont davantage besoin d’aide que les hommes, pour qui, selon elle, il est plus facile de se débrouiller seuls.

Des voix critiques

Or, malgré leur objectif, les initia­tives lancées par des particuliers ne trouvent pas d’écho favorable auprès de toutes les personnes sourdes-muettes. D’aucuns, notam­ment au niveau de l’association et de la fédération, y voient en effet un manque de respect à l’égard des sourds-muets et pensent que les initiateurs de telles actions cher­chent à se faire connaître ou à tirer des profits financiers sur le dos des sourds-muets. « Qui sont ces gens et qui les autorise à parler au nom des sourds-muets? C’est du business pur et simple », s’insurge Hanan Mohsen Ali, membre fondatrice de la Fédération égyptienne des sourds-muets. Totalement sourde, Hanan communique en suivant les mouve­ments des lèvres de ses interlocu­teurs. Parfois, elle utilise aussi l’écriture.

Hanan Mohsen Ali s’indigne aussi du fait que l’on puisse penser apprendre le langage des signes en quelques semaines. Selon elle, il faut au moins cinq ans pour le maî­triser suivant les critères de l’Uni­versité de Gallaudet, la plus grande université des sourds-muets aux Etats-Unis. « Les signes diffèrent en fonction des langues et des dialectes des pays. Seule l’Union européenne a unifié le langage des signes et a publié un dictionnaire spécifique. Alors comment ces personnes pré­tendent-elles avoir appris le lan­gage des signes en quelques semaines ? De quels signes et de quel genre d’intégration parlent-elles ? », dit-elle. Un avis partagé par Nagui Mohamad Charchar, qui estime que personne ne peut parler des problèmes des sourds-muets et du meilleur moyen de les intégrer à la société à leur place. « Ces gens ne savent rien de nos difficultés, ni même ce à quoi nous aspirons », indique-t-il en langage des signes, traduit par Miss Noha, qui sert de relais de communication entre les sourds-muets et les gens qui enten­dent normalement au sein de l’asso­ciation.

Charchar ajoute qu’il incombe aux sourds-muets d’enseigner leur propre langue, car c’est l’occasion pour eux de mieux se faire connaître par la société. « Les gens doivent savoir que nous ne sommes pas des imbéciles », dit-il, tout en ajoutant que les personnes qui disent vouloir aider les sourds-muets choisissent souvent des projets destinés aux femmes, comme la couture. « Est-ce que l’on compte enseigner à quelques dizaines de milliers de personnes le même métier? Et que faire du reste des sourds-muets, hommes et femmes, incapables de payer le prix de ces leçons ? », s’in­terroge-t-il, avant de se lever pour préparer un carnet d’abonnement pour un garçon de neuf ans, malen­tendant, accompagné par sa mère. Cette dernière veut que son fils apprenne à lire et à écrire pour l’ins­crire dans une école spécialisée et, en même temps, l’initier à un métier.

Cela n’empêche pas certaines ini­tiatives de rencontrer du succès. A l’instar du programme de cuisine présenté sur la chaîne satellite CBC en langage des signes. La cheffe Aya Sayed, dont les parents sont sourds-muets, se souvient : « Lorsque je regardais avec ma mère les programmes de cuisine, je remarquais qu’elle ne comprenait pas et n’arrivait pas à faire la diffé­rence entre le sel, le sucre ou la farine, tous les trois étant de la même couleur et en poudre ». Elle a donc eu l’idée de faire un pro­gramme de cuisine en y associant le langage des signes. « J’ai commen­cé par présenter des recettes dont j’expliquais les différentes étapes d’exécution en langage des signes et je publiais les vidéos sur ma page Facebook », dit-elle. Le succès qui a suivi l’a encouragée à parler aux responsables de la chaîne, qui, à leur tour, ont approuvé l’idée. Le premier programme de cuisine pré­senté en langage des signes en Egypte était né.

Qu’elles viennent d’instances offi­cielles ou de particuliers, qu’elles rencontrent du succès ou non, ces initiatives montrent qu’aujourd’hui, les efforts d’intégration des per­sonnes sourdes-muettes et malenten­dantes ont bel et bien commencé.

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