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Réfugiés en Egypte, entre espoirs et craintes

Chahinaz Gheith, Mardi, 15 janvier 2019

Ils ont fui le Soudan, la Syrie, l’Iraq, le Yémen... et vivent actuellement en Egypte. Si certains réfugiés espèrent rentrer chez eux dans un futur proche, d’autres ont fait

de leur terre d’accueil leur lieu de résidence permanent.

La cité du 6 Octobre, l’un des lieux où réside la communauté syrienne.
La cité du 6 Octobre, l’un des lieux où réside la communauté syrienne.

« Quitter son pays et chercher refuge ailleurs n’est pas un choix, mais une nécessité », dit Aden Yadiu, qui a fui le Soudan du Sud avec sa mère et ses six frères et soeurs après la disparition de son père lors d’une flambée des combats à proximité de sa ville natale. Terrifiés à l’idée d’être séparés, ils ont voyagé pendant des heures dans des bus bondés pour rejoindre la frontière. A 15 ans, Aden a décidé de ne pas baisser les bras et de tourner cette page traumatisante de sa vie. « Ma seule arme, c’est l’éducation. Avec l’éducation, je peux aider ma famille. Aujourd’hui, on ne peut rien faire si l’on n’a pas fait d’études », lance-t-elle. Et d’ajouter: « Quand nous avons quitté le Soudan du Sud, la situation était difficile.

Nous étions tout seuls. Une fois arrivés au Caire, nous avons trouvé refuge auprès d’une organisation carita­tive, car nous ne connaissions per­sonne. Nous y sommes restés quelques jours, puis nous avons été enregistrés par l’Agence des Nations-Unies pour les réfugiés (UNHCR) et nous avons loué un appartement dans le quartier du kilomètre 4,5, sur la route Le Caire-Suez. C’est là que nous avons pu commencer à aller à l’école », explique Yadiu, qui vit avec l’espoir que le gouvernement et les rebelles signent, en 2019, un accord de paix définitif pour pouvoir rentrer dans son pays.

Selon les chiffres du Haut-Commissariat des réfugiés des Nations-Unies, le nombre de réfu­giés enregistrés en Egypte était de 225728 en 2018. Les Syriens étaient au nombre de 128507, soit 57% du total de réfugiés enregis­trés. Suivaient les réfugiés du Soudan voisin, avec 36882, les Ethiopiens avec 14850, et les Erythréens, avec 13361 personnes. Les réfugiés sud-soudanais, quant à eux, étaient au nombre de 11318, les Somaliens de 6867 et les Iraqiens de 6780 personnes.

Parmi les réfugiés enregistrés, 38 % avaient moins de 17 ans et 82% de la population réfugiée résidait dans les gouvernorats du Caire, de Guiza, de Charqiya, de Ménoufiya, de Qalioubiya et d’Ismaïliya. Sachant que ces chiffres sont des réfugiés enregistrés officielement à l'UNH­CR, le nombre réel des réfugiés est certainement plus élevé. Selon l’Or­ganisme général pour la mobilisa­tion et les statistiques (CAPMAS), le nombre de réfugiés en Egypte a atteint environ 5 millions en 2018.

Egypte, pays de résidence et de transit

Des ONG travaillant dans le domaine de l’aide aux réfugiés assurent également que les chiffres de l'UNHCR sont loin de la réalité. « Ces chiffres n’incluent pas les centaines des milliers de personnes qui ont fui leurs pays et qui vivent dans la clandestinité, mais ne se sont pas fait enregistrer comme réfugiés. Par exemple, pour les Syriens, si tous ne sont pas inscrits, c’est parce que beaucoup d’eux— des étudiants et des hommes d’affaires notam­ment— étaient déjà installés en Egypte avant le début de la guerre. Idem pour les Soudanais, car il est parfois difficile de distinguer un Soudanais qui a dû fuir son pays d’un Soudanais qui a émigré pour des motifs économiques. La popula­tion est socialement mélangée au Caire », argumente Dr Magued Osman, directeur du centre de recensement Bassira, tout en préci­sant que si tous les réfugiés sont des migrants, tous les migrants ne sont pas des réfugiés. Ces derniers quit­tent leur pays et les conflits armés en raison de dangers qui menacent leur vie. C’est le cas des Erythréens, des Somaliens ou des Syriens.

D’après l’Organisation de soutien aux réfugiés en Afrique et au Moyen-Orient, l’Egypte est également un pays de transit pour certains réfugiés et migrants. Elle possède par ailleurs une expérience unique dans la région en matière d’intégration économique et sociale des réfugiés syriens. Bien que signataire de la Convention de Genève de 1951 et de celle de l’Or­ganisation de l’Union Africaine (OUA) en 1969, régissant les aspects propres aux problèmes des réfugiés en Afrique, l’Egypte ne dispose d’aucune législation en matière d’asile. L'UNHCR comble cette lacune et se charge de l’enregistre­ment, de la documentation et de la détermination du statut des requé­rants d’asile, selon un accord datant de 1954.

Cependant, les conditions d’ac­cueil qu’offre l’Egypte aux réfugiés sont meilleures que celles offertes par les autres pays de la région. « Les réfugiés ont le statut de tou­ristes en Egypte, mais bénéficient souvent des mêmes droits que les citoyens. Les réfugiés ne sont pas installés dans des camps, ils sont accueillis dignement et intégrés dans la société égyptienne. Ils ont un accès libre à des services tels l’éducation, le logement, la santé et le travail », souligne l’avocat Achraf Milad, spécialiste des affaires de l’immigration, tout en ajoutant que la réussite de cette inté­gration réside dans l’homogénéité culturelle entre l’Egypte et les autres communautés.

A chacun son rêve

Qahtane Mohammadi, 40 ans, ori­ginaire de Bagdad, est venu en Egypte en 2006 et habite dans la ville du 6 Octobre, dans le quartier d’Al-Bachayer, surnommé aussi « Le quartier des Iraqiens ». Celui-ci abrite une importante commu­nauté iraqienne, des gens de tous âges et niveaux socio-économiques qui ont fui la guerre en Iraq. Avec son compatriote Heider, Qahtane a ouvert la boulangerie « Bagdad », où ils vendent le pain iraqien savou­reux. « Je suis venu en Egypte en pensant que c’était une porte d’en­trée vers l’Europe, donc une étape temporaire. Mais après avoir reçu des nouvelles de certains amis par­tis pour les Pays-Bas et le Canada, assurant que la vie n’est pas aussi rose qu’ils le pensaient dans leurs pays d’accueil, mes espoirs ont été douchés », raconte-t-il. Depuis, oubliant son projet d’émigration, Qahtane a épousé une Egyptienne et a ouvert deux autres boulangeries à Madinet Nasr et Al-Réhab, lieux où réside la communauté iraqienne.

Idem pour Sophiane Ibrahim, un Somalien de 24 ans. « C’est devenu impossible de vivre à Mogadiscio. Des soldats sont partout dans les rues, des policiers corrompus, des miliciens Chebab. Mon père est mort il y a quelques années. Mon frère est devenu aveugle lors de l’effondrement de sa maison. Nous n’avions ni argent ni travail. J’étais le seul espoir pour soutenir ma famille. Je suis parti avec ma femme pour l’Egypte. Ça fait bientôt un an que je réside à Ard Al-Liwa (un quartier populaire à Guiza, NDLR), six mois que j’ai le statut de réfugié et ça y est, j’ai loué un petit appar­tement! Ça a été très difficile de le trouver, mais maintenant je peux souffler un peu et vivre ici en sécu­rité », confie-t-il.

Or, si certains réfugiés, comme Qahtane et Sophiane, ont trouvé leur avenir en Egypte, d’autres s’ap­prêtent, en 2019, à rentrer chez eux. Tel est le cas de Khozaïm Mohamad, un réfugié syrien de 29 ans, qui, après cinq ans en Egypte, pense que l’heure du retour a sonné. « La porte est grand ouverte pour recons­truire notre pays en ruine. Il est temps que les Syriens retournent chez eux, et ce, afin de renforcer davantage la légitimité du régime syrien qui contrôle déjà plus de 90% des territoires, et de remplir le vide pour enlever toute occasion aux groupes terroristes de s’y ins­taller de nouveau ».

Un rêve plus éloigné pour Hafsa Ali, 48 ans, une Yéménite originaire de Taïz qui vit en Egypte depuis deux ans avec ses deux enfants. Elle pense qu’un retour n’est pas d’ac­tualité. Sa peur quotidienne est celle de perdre un autre proche cher en Iraq— son frère a été tué en 2017. Pessimiste, elle s’attend plutôt à un flux des réfugiés yéménites en 2019. « Je suis vraiment triste que la guerre ait ravagé ma maison et ma vie. J’espère qu’elle prendra fin et que les deux parties cesseront les combats et nous laisseront vivre en paix », conclut-elle.

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