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Mohamad Fawzi, passion et nostalgie

Dina Bakr, Mardi, 13 novembre 2018

A l'occasion du centenaire de la naissance du chanteur, compositeur et comédien Mohamad Fawzi (1918-1966), ses fans s'activent pour continuer à préserver sa mémoire et son art. Reportage.

Mohamad Fawzi, passion et nostalgie

C'est une maison pas comme les autres, celle de Mona Al-Chami. A son entrée, une plaque de cuivre jaune suspendue à la porte et portant le nom de Salah Al-Chami, son défunt époux, et surtout son titre : président de l’Association des amis de Fawzi. Ici, dans cet appartement situé dans le quartier de Choubra, tout est dédié au défunt chanteur et compositeur Mohamad Fawzi. La plupart de ses œuvres musicales y sont conservées avec soin. Dans la salle d’entrée, 2 grandes photos de l’artiste trônent sur une étagère comme s’il était le patriarche de la famille, et de part et d’autre, les photos des petits-fils d’Al-Chami.

Dans la chambre à coucher et précisément dans une armoire à glace, style années 1970, sont rangées une centaine de cassettes vidéo et audio de ses chansons ou des morceaux qu’il a composés pour d’autres artistes ainsi qu’un tas de paperasse et de documents concernant l’Association des amis de Mohamad Fawzi. Et même si les cassettes audio et vidéo ne sont plus utilisées et que certains documents n’ont plus d’importance, Salah Al-Chami a conservé précieusement les œuvres musicales du chanteur et a même recommandé à sa femme d’en prendre soin, car il a déployé beaucoup d’efforts pour rassembler cette bibliothèque musicale.

« C’est au début des années 1980 et avant l’arrivée d’Internet que hadj Salah a commandé de France, d’Allemagne et d’Arabie saoudite des cassettes audio et vidéo de Mohamad Fawzi, car à l’époque, la télé égyptienne ne passait que 2 ou 3 films de Mohamad Fawzi, l’acteur, alors qu’il avait joué dans 36 films », note Mona. Son mari vouait une véritable passion pour ce chanteur à tel point de payer de sa propre poche pour faire revivre la mémoire de Mohamad Fawzi. Et même si l’épouse n’était pas d’accord avec cette idée d’entretenir son patrimoine musical, elle a continué à en prendre soin.

Mohamad Fawzi, passion et nostalgie
La maison de Salah Al-Chami, fondateur de l'Association les amis de Mohamad Fawzi, ressemble à un véritable musée dédié à cet artiste. (Photo : Dina Bakr)

En fait, la passion de cet homme pour l’artiste a commencé très tôt. C’est grâce au soutien financier de Mohamad Fawzi que Salah Al-Chami a appris à jouer du violon dans les années 1950. Il a suivi sa formation musicale à l’Institut de musique arabe d’où il a reçu un certificat d’aptitude à jouer de cet instrument. Très reconnaissant pour l’aide que lui a apportée son idole, il a prénommé son fils Mohamad Fawzi. Plus tard, il a fondé et présidé l’Association des amis de l’artiste Mohamad Fawzi.

« Hadj Salah a créé cette association 13 ans après la mort de Fawzi. Obsédé par l’idée de faire revivre sa mémoire, mon époux dépensait une grande partie de son argent pour organiser des conférences, inviter des jeunes talents pour reprendre son répertoire et remettre des certificats commémoratifs aux artistes qui ont travaillé avec Mohamad Fawzi », relate Mona, veuve de Salah Al-Chami, qui protège encore cet héritage. Depuis, Al-Chami et les fans de Fawzi se sont donné la mission d’être les gardiens de son patrimoine.

Ali Mahmoud, un fonctionnaire de 75 ans, en est un exemple. « Je suis retraité et je passe mon temps à rassembler toutes sortes d’informations concernant Mohamad Fawzi. Je lis tout ce qui s’écrit sur lui lors de chaque commémoration de sa mort. Et je veille aussi à ce qu’il y ait une bonne couverture médiatique qui rappelle la place qu’il mérite, à l’instar des autres chanteurs », déclare ce fan du chanteur. Mahmoud n’hésite pas à se rendre dans les archives des institutions journalistiques, espérant trouver des articles parlant de Mohamad Fawzi pour les présenter le jour de sa commémoration.

« Pour sauvegarder sa mémoire et parler de lui, je donne mon numéro de portable aux journalistes qui s’intéressent à la musique tant en Egypte qu’à l’étranger. Au fil des ans, j’ai tissé des relations avec beaucoup d’entre eux », poursuit-il. D’autres tentent, à travers des salons culturels, des cercles privés ou des concerts, de faire connaître les œuvres de l’artiste à la nouvelle génération. Tareq Fouad, compositeur et professeur à l’Institut de musique arabe, est un fan de Mohamad Fawzi, mais de manière pragmatique. Il a repris plusieurs chansons interprétées par son chanteur préféré.

« J’ai organisé plusieurs fois des concerts à la mémoire de Mohamad Fawzi. En fait, Mohamad Fawzi mérite que l’on réécoute ses chansons. Il faut rappeler aux gens que c’est lui qui a composé et chanté Kallemni wé Tammenni(parle-moi et rassure-moi)sans troupe musicale, seule la chorale reprenait quelques couplets et suivait le rythme de la chanson », souligne Tareq Fouad. Quant à Ibrahim Al-Haw, un membre de la famille du chanteur, il est en train de rassembler toutes les compositions musicales dont disposent l’Union de la radio et de la télévision et les chaînes privées. Un premier pas pour redonner vie à l’Association Mohamad Fawzi après la disparition d’Al-Chami.

Initier les jeunes générations

Autre exemple, celui de Mayada Al-Haw, qui organise des rencontres avec les jeunes afin de faire revivre la mémoire de Mohamad Fawzi. Petite-fille de la star, elle anime des salons culturels pour faire connaître ses œuvres ainsi que ses films. « L’élégance de Fawzi et son sens de l’humour ont marqué beaucoup de jeunes à la fin des années 1940 et il en est de même aujourd’hui. Après des discussions avec mes étudiants, les jeunes filles m’ont fait savoir qu’elles adoraient ses chansons et particulièrement celle qu’il a chantée en duo avec Leïla Mourad dans Chahhat Al-Gharam (le mendiant de l’amour), alors que les garçons préfèrent écouter celle qui est chantée dans le film Fatma, Marica et Rachelle », dit Mayada Al-Haw, professeure de français à la faculté de droit à Tanta.

Elle est persuadée que Mohamad Fawzi a marqué de son empreinte la vie artistique, mais que ses chansons n’ont pas été suffisamment médiatisées, ce qui ne fut pas le cas de ses homologues. Le trio composé de la diva Oum Kalsoum, Mohamad Abdel-Wahab et Abdel-Halim Hafez a su comment gérer sa célébrité ou carrière et a profité des moyens de communication pour donner de ses nouvelles même après la mort. « Prenons l’exemple de Abdel-Halim Hafez qui est mort à la fin du mois de mars. Son imprésario, Magdi Al-Amroussi, n’a jamais raté l’occasion de faire revivre sa mémoire. La preuve : à chaque commémoration de sa mort, ses albums réalisent d’importants chiffres de vente », relate Adel Al-Sayed, président de l’Association de Farid Al-Atrach qui a tenu à célébrer cette année le centenaire de Fawzi.

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Mohamad Fawzi, passion et nostalgie
Lui-même amateur de musique, Al-Chami se servait de ce luth pour reprendre le répertoire de Fawzi. (Photo : Dina Bakr)

Par ailleurs, Internet est devenu un outil important pour les fans de Fawzi qui ont rediffusé des films rares dans lesquels il a joué comme Al-Hob Fi Khatar (l’amour est en danger), Adow Al-Maraä (l’ennemi de la femme) et Sahébet Al-Omara (la propriétaire de l’immeuble). Internet a facilité la tâche à ses fans. « Grâce à mon cellulaire, j’enregistre une séquence d’une minute d’un film où joue Fawzi que je diffuse sur Facebook au lieu de mettre le lien électronique du film sur Youtube. Un moyen pour garantir un nombre élevé de vues », déclare Inji Hammam, écrivaine et narratrice.

Elle pense que son devoir est d’informer les gens sur l’importance de Mohamad Fawzi et sa contribution dans l’histoire de la musique égyptienne.Inji a voulu faire connaître, à travers sa page Facebook, ce genre musical tout à fait singulier de ce chanteur. « La musique de Mohamad Fawzi fait partie de notre identité, culture et histoire », dit Inji, fan de ce défunt artiste. La page d’Inji n’est pas la seule à exprimer de l’admiration pour ce grand chanteur et compositeur. Alaä Mohamad est peintre.

Sa page sur Facebook rassemble plus de 2 000 followers de Mohamad Fawzi. Elle confie qu’elle admire les anciens comédiens, car leur allure, leur mode d’accoutrement ou façon de jouer l’épatent. Mais pour elle, Fawzi est le seul comédien capable de dessiner un sourire sur son visage. Alaä publie une série de photos de Fawzi et précise qu’elle continue de chercher sur Internet les pages des autres artistes de la même époque et les magazines comme Al-Kawakeb pour en trouver d’autres.

L’artiste aux multiples talents

« En suivant le parcours de Mohamad Fawzi, décédé il y a 52 ans, on constate que c’est le seul chanteur à avoir composé toutes ses chansons, sans compter celles qu’il a composées pour d’autres chanteurs. Il a été le premier à avoir introduit le vidéoclip dans les films. Il a été également le premier à avoir chanté et composé des chansons pour les enfants. L’optimisme était sa ligne directrice dans ses chansons d’amour », souligne Imam Omar, ancien animateur à la radio. Mohamad Fawzi a excellé dans la chanson lyrique, nationale, religieuse et pour enfants. Fawzi a chanté et composé 450 chansons. 150 chansons ont été diffusées à travers des films. Mohamad Fawzi n’était pas seulement un chanteur-compositeur, il était aussi un comédien qui avait du poids parmi les célébrités de son époque. Il a joué dans 36 films, de 1944 jusqu’en 1959.

En 1956, Mohamad Fawzi a composé l’hymne national de l’Algérie Kassamane (nous jurons) dont les paroles ont été écrites par le poète Moufdi Zakaria lors de son incarcération à la prison de Barberousse en 1955. La mélodie de Mohamad Fawzi a plu, car il a su répondre à l’esprit révolutionnaire de l’époque. Plus tard, Alger a honoré Fawzi en donnant son nom à l’Institut de musique. En 1958, Fawzi a créé Masr Phone, première société de production de disques. La seule chose qui l’a mis à l’écart de la vie artistique a été la décision de nationaliser sa société. Il fut nommé au poste de directeur à Sot Al-Qahéra, avec un salaire de 100 L.E. par mois, une somme dérisoire par rapport au revenu mensuel de 15 00 L.E. qu’il gagnait dans sa société. Il a été atteint d’une dépression suivie d’une maladie grave que les médecins en Egypte et à l’étranger n’ont pu diagnostiquer et l’ont même surnommée la maladie de Fawzi. Dans son dernier message, Il a rédigé qu’il ne craignait pas la mort, car elle le débarrasserait de ses souffrances. Cet artiste est mort le 20 octobre 1966 après avoir perdu la moitié de son poids.

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