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Orphelin cherche famille désespérément

Chahinaz Gheith, Mardi, 03 avril 2018

Le ministère de la Solidarité sociale a lancé une initiative visant à encourager le placement d'orphelins dans des familles adoptives et à fermer, d'ici 2025, tous les orphelinats. Une idée qui suscite la polémique dans une société où la culture de l'adoption fait défaut. Tour d'horizon à l'occasion de la Journée de l'orphelin.

Orphelin cherche famille désespérément
450 orphelinats figurent sur la liste du ministère de la Solidarité sociale.(Photo : AFP)

« J’ai toujours eu un instinct maternel et j’ai beaucoup d’amour à donner à un enfant, tellement de choses à lui enseigner et à lui transmettre », lance Nadine, 45 ans, mariée depuis 19 ans. Cette femme n’a pu avoir d’enfants et a souffert de cette situation durant de nombreuses années jusqu’au jour où son mari et elle ont décidé d’adopter un enfant. En fait, la loi égyptienne interdit formellement l’adoption, c’est-à-dire donner à un enfant le nom de ses parents adoptifs. Seul le système de la « kafala » (la tutelle) est autorisé en Egypte. Selon ce système, n’importe quel couple peut adopter un orphelin à condition qu’il garde son nom d’origine ou celui que lui a donné l’orphelinat.

Pour Nadine, tout a commencé il y a un an, lorsqu’elle s’est éprise d’une fille de trois mois qui se trouvait dans un orphelinat. « Quand cette fille m’a regardée dans les yeux, je ne voulais plus la lâcher », relate-t-elle. Et comme l’exige la procédure d’adoption, elle a entamé ses démarches auprès du ministère de la Solidarité sociale. Nadine pensait qu’elle allait se voir confier l’enfant tout de suite, mais l’attente a pris sept mois, le temps d’une enquête sociale et un agrément en bonne et due forme. Autrement dit, des démarches administratives à établir et des va-et-vient entre la direction de l’action sociale, relevant du ministère de la Solidarité, et l’orphelinat où se trouve l’enfant. Ajoutés à cela tous les documents à fournir et les critères auxquels doit répondre un couple candidat à la tutelle.

Bref, un vrai parcours du combattant, selon elle. « D’abord, une assistante sociale est venue visiter notre appartement pour s’enquérir de nos conditions de vie, puis nous avons eu des entretiens avec un psychologue au siège du ministère. A aucun moment nous avons senti qu’on nous facilitait la tâche. Pourtant, nous savons que les orphelinats sont bondés d’enfants qui n’attendent qu’une chose : êtres accueillis dans une vraie famille et être aimés. Mais les autorités semblent voir les choses autrement et font exprès de tout compliquer », explique Nadine, tout en se rappelant le jour où elle a reçu un coup de fil lui annonçant la bonne nouvelle, celle de se rendre à l’orphelinat pour prendre sa « fille ». « Ma fille, un mot que je pensais ne jamais prononcer dans ma vie. Cette fille fait tout mon bonheur. C’est ce que j’attendais le plus au monde », poursuit-elle.

En effet, si le prophète promet le paradis à celui qui accueille un orphelin et prend soin de lui, selon un hadith de Boukhari, le chemin pour obtenir une tutelle est plutôt ardu. Les candidats à l’adoption font face à de longues procédures ne facilitant pas le placement de l’orphelin au sein d’une famille.

Peu de chiffres

En fait, il n’existe pas de chiffres précis de la part du CAPMAS (l’Organisme central pour la mobilisation et le recensement) concernant le nombre d’orphelins. Mais les chiffres des ONG, dont Al-Ormane, révèlent que l’Egypte compte environ 3 millions d’orphelins, dont un million placé dans des foyers d’accueil. Chaque année, 43 000 nouveau-nés trouvés dans la rue viennent gonfler les rangs des orphelinats, selon l’ONG Wataniya, qui affirme que 450 orphelinats figurent sur la liste du ministère de la Solidarité sociale. Une question s’impose donc : Pourquoi ne pas faciliter le placement de ces enfants en famille d’accueil puisque tant de candidats à l’adoption à travers la kafala attendent désespérément ?

Orphelin cherche famille désespérément

C’est en février 1996 que la question de la tutelle a été pour la première fois soumise au parlement. Il a fallu une dizaine de séances pour discuter les 159 clauses de cette loi et autoriser définitivement la kafala comme étant une mesure d’accueil légal d’un enfant mineur « adopté » (dit makfoul) par une famille (dite kafil, tuteur) prenant l’engagement de prendre en charge son éducation et sa protection. Et cela concerne non seulement les enfants qui ont une filiation légalement établie, mais aussi ceux dont la filiation est inconnue. La tutelle est également reconnue par la Convention internationale des droits de l’enfant en 1989 comme une mesure pérenne de protection de l’enfant sans famille, qui ne crée aucun lien de filiation entre kafil et makfoul.

Aujourd’hui, le dossier est de nouveau d’actualité. Une décision annoncée, il y a quelques mois par la ministre de la Solidarité sociale, Dr Ghada Wali, concernant la fermeture des orphelinats en 2025 (objectif zéro établissement, à l’instar de certains pays) a pour objectif de sensibiliser le public à la prise en charge et au placement des nouveau-nés et des enfants abandonnés dans des familles d’accueil.

Si Dr Wali veut encourager ce procédé, ce n’est pas seulement parce que vivre au sein d’une famille permet l’épanouissement de ces enfants, mais c’est aussi pour mettre fin à la maltraitance et aux sévices sexuels contre les orphelins, devenus monnaie courante dans les orphelinats. « La kafala est la solution idéale pour ces enfants, afin de s’épanouir au sein d’une famille aimante et structurée. C’est une opportunité réelle de réhabilitation psychosociale. Car, perdre ses parents plonge l’enfant dans une sphère dominée par le sentiment de frustration, de marginalisation et du besoin, une chaîne qui conduit à la rancune envers la société et facilite la délinquance. Et pour remédier à cette souffrance, il est nécessaire d’apporter aux orphelins la possibilité d’être protégés matériellement et socialement », assure Somaya Al-Alfi, chef de la direction centrale de la protection sociale au ministère de la Solidarité sociale.

Plusieurs conditions à remplir

Cependant, parler aujourd’hui de la tutelle est encore un sujet jugé tabou. De peur des réactions de l’entourage, des a priori de la société ou pour des motifs religieux. Il semble que l’initiative des familles d’accueil ne plaît pas à tout le monde et s’avère compliquée et difficile à appliquer. Cela à cause des lenteurs administratives qui découragent les candidats à l’adoption et retardent la concrétisation de cette démarche. « Le couple qui vient à l’orphelinat pense qu’il va repartir le soir même avec un enfant ! Il se plaint de la lenteur de la procédure, alors qu’une grossesse dure 9 mois. Pour accueillir un enfant, il faut se préparer psychologiquement et cela prend du temps », explique Al-Alfi, tout en ajoutant que la mission de confier un orphelin ou un enfant abandonné à une famille est une tâche assez délicate, car il faut vérifier si le couple candidat répond aux critères requis par la loi (un casier judiciaire vierge, un revenu minimum, etc.) et s’assurer de la motivation.

« On s’intéresse aux conditions économiques du couple qui doit avoir un revenu convenable pour être capable d’élever un enfant dans un milieu harmonieux. L’âge avancé des couples est l’une des causes de rejet des demandes d’adoption. Cette dernière ne peut en aucun cas être accordée si la fonction maternelle ne peut être assurée. Et comme la stabilité financière et familiale est requise, celle psychologique est aussi importante pour que le couple puisse jouer son rôle de parents. Au moindre doute, nous avons le pouvoir d’émettre un avis défavorable », explique la responsable, tout en ajoutant qu’environ 12 000 demandes sont en cours. En outre, ce travail ne s’arrête pas le jour de la régularisation de la situation de l’enfant et son installation dans sa famille d’accueil. Un suivi et des contrôles se poursuivent jusqu’à l’âge de 18 ans pour s’assurer de la bonne prise en charge de l’orphelin.

Riham, mère alternative dans un orphelinat, évoque un autre obstacle. Plus un enfant est âgé, plus la probabilité qu’il se fasse adopter diminue, car la plupart des kafils préfèrent les nouveau-nés ou les enfants en bas âge. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le sexe de l’enfant est un élément-clé. Ainsi, une fille a bien plus de chance qu’un garçon d’être adoptée, à cause de l’idée reçue que les filles sont plus faciles à élever car dociles et affectueuses.

D’autres encore choisissent l’enfant le mieux constitué physiquement ou ne souffrant d’aucun handicap. Et bien que ce soit « une situation tout à fait compréhensible, les enfants handicapés restent alors dans les pouponnières durant des mois et des années, en attendant de leur trouver une place dans un établissement spécialisé », souligne Riham.

Mais au-delà des difficultés administratives et de la sélection injuste, un autre obstacle se pose face aux orphelinats : l’absence de la culture même de l’adoption dans la société égyptienne. C’est ce qu’affirme Dr Saïd Sadeq, sociologue. C’est plutôt un concept qui reste encore vague dans leur esprit et ils font la confusion avec l’adoption, interdite et illicite, et la tutelle, alors que les deux processus sont totalement différents.

Il y a les motifs religieux liés notamment à l’héritage, mais il y a aussi et surtout les mentalités. Nombreux sont ceux qui sont convaincus que les enfants des orphelinats ne sont pas orphelins au sens propre du terme, mais simplement des bâtards, fruit d’une relation illégitime. Une mentalité qui doit changer, estime le sociologue, tout en faisant aussi allusion au rôle négatif des médias à l’encontre de ces enfants privés de l’amour de leurs parents, et victimes d’une société qui les rejette et les accuse d’être les fruits du péché. « S’agit-il d’une dualité ou d’une sorte d’hypocrisie sociale ? », précise Sadeq. De plus, la kafala demeure un statut précaire qui peut être remis en cause si l’un des parents biologiques refait son apparition et réclame l’enfant.

Appréhensions sociales

et conditions religieuses

Mais la question essentielle est celle de l’affiliation. Pourtant, al-walaa est un système appliqué en islam depuis la nuit des temps. Il autorise que l’enfant porte le nom de la famille adoptive (ou de la tribu, à l’époque du prophète) sans mentionner les prénoms du père et du grand-père. Soha, une ingénieur, a été outrée que son oncle adopte une fille et lui donne le nom de famille. « Ce nom concerne toute la famille, et le fait de l’attribuer à un inconnu risque de porter atteinte à la réputation de chaque membre de la famille si un jour cette personne commet un crime ou fait l’objet d’un scandale. C’est une aventure dont on ne peut prédire les conséquences. Comment ramener un enfant de la rue et lui donner en un clin d’oeil l’histoire de toute une famille à laquelle il n’a jamais appartenu ? », dit-elle.

A cela s’ajoutent les appréhensions dues aux restrictions religieuses. Pour cheikh Ahmad Kérima, professeur de charia à l’Université d’Al-Azhar, si une famille accueille un enfant qui n’est pas le sien, cela impose des conditions dès que ce dernier atteint l’âge de puberté. Si c’est une fille, elle devra être voilée devant son père adoptif ou ses « frères ». Si c’est un garçon, c’est la mère adoptive qui devra le porter. La seule issue trouvée par Dar Al-Iftaa, pour que la mère adoptive devienne en quelque sorte une mère biologique, c’est qu’elle puisse allaiter l’enfant (pas moins de cinq tétées). En effet, selon les gynécologues, ceci n’est pas impossible. « Les deux hormones qui sont responsables de la lactation, prolactine et ocytocine, ne sont liées ni à la grossesse ni à l’accouchement. Elles sont en réalité produites par la glande pituitaire et non par les ovaires. Ainsi, la production de la prolactine, l’hormone qui produit le lait, et de l’ocytocine, l’hormone qui libère le lait, peut être générée par la stimulation du mamelon grâce à un tire-lait électrique », explique Dr Moustapha Assem, gynécologue.

Autant de difficultés qui font qu’au final, nombreux sont ceux qui préfèrent se contenter de la charge financière d’un orphelin, et ce, en versant chaque mois une somme à l’orphelinat où il vit, sans plus. « Un système de parrainage lié uniquement à l’aspect matériel, et ne comble pas le manque affectif dont il souffre », dit le sociologue.

Au milieu de tant d’obstacles, certains persistent et voient dans l’adoption une aventure merveilleuse, un hymne à la vie et au bonheur. Tel est le cas du couple Mona et Moustapha, parents de deux enfants, et qui montrent avec beaucoup de fierté le bulletin scolaire de leur fille adoptive Hanan. « Elle a eu une moyenne de 18,75 au premier trimestre, elle est excellente, assidue, intelligente et toujours première de sa classe. Elle fait du judo et du théâtre », raconte Moustapha, qui pourrait parler ainsi de sa fille pendant des heures. Car pour lui, comme pour son épouse, la réussite de Hanan est un défi qu’ils se sont lancé, il y a 10 ans, lorsqu’ils l’ont accueillie à l’âge de 4 ans. Se reconstruire est, en effet, la priorité de Hanan, scolarisée dans une école privée. « J’aime l’école, je veux réussir pour devenir pédiatre plus tard », conclut la jeune fille de 14 ans qui semble avoir tourné la page et prête à oublier sa vie d’avant.

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