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Grands brûlés, les oubliés du système de santé

Chahinaz Gheith, Mardi, 18 avril 2017

Il y a plus de 100 000 nouveaux cas de grands brûlés par an en Egypte. Un chiffre alarmant qui contraste avec le manque cruel de structures spécialisées dans les hôpitaux publics.

Grands brûlés, les oubliés du système de santé
« Humanité sans brûlures », initiative lancée par Heba ElSweedy pour sensibiliser aux dangers des brûlures.

« Les enfants sont effrayés lorsqu’ils me voient dans la rue. Ils s’enfuient à cause de la laideur de mon visage. C’est en voulant éteindre la cuisinière sur laquelle j’avais mis de l’eau à bouillir que l’accident est arrivé. J’ai perdu connaissance et en tombant, ma main a frôlé le manche de la casserole qui s’est renversée sur moi alors que j’étais étendue sur le sol », raconte Nadine, 20 ans. Affolé, son père l’a transportée au plus proche hôpital qui a refusé de l’accueillir à cause de la gravité de sa brûlure. Un autre établissement était dans l’incapacité de lui prodiguer les soins nécessaires car il ne disposait pas d’un service spécialisé dans les grands brûlés. Les parents de la jeune femme ont dû faire le tour de plusieurs hôpitaux avant d’en trouver un qui accepte de l’hospitaliser. Depuis, Nadine porte d’horribles cicatrices que les chirurgiens n’ont pas réussi à faire disparaître. Elle n’ose plus se regarder dans une glace et souffre énormément de son apparence, car elle n’a pas les moyens de s’offrir une chirurgie réparatrice. Ce problème est aussi celui de Sanaa, brûlée au visage suite à l’explosion d’une bonbonne de gaz, alors qu’elle préparait à manger. En rentrant chez elle après quatre mois d’hospitalisation, ses enfants, effrayés par son visage, ne voulaient plus s’approcher d’elle. « Je vis le calvaire qui m’attendait et j’ai compris que j’allais devoir prendre mon mal en patience. Mon objectif aujourd’hui est de réussir à économiser pour me faire opérer et retrouver un visage plus humain », explique-t-elle. Et d’ajouter : « Suite à l’accident, mon mari m’a quittée. Seuls mes parents me soutiennent dans cette rude épreuve ».

Le parcours du combattant

Visages défigurés, membres amputés, difficultés fonctionnelles et cicatrices inesthétiques ... Telles sont les séquelles des brûlures, causées, dans la majorité des cas, par des accidents domestiques. Au-delà des terribles douleurs que provoquent les brûlures au troisième degré, la découverte des cicatrices, que parfois la meilleure des chirurgies ne parvient à effacer, plonge le brûlé et sa famille dans un état de dépression difficile à dépasser. « L’accident survient en quelques secondes, mais il faut plusieurs années pour se faire soigner et toute sa vie pour faire le deuil de son visage ou de sa peau », résume Heba ElSweedy, célèbre femme d’affaires, surnommée Oum Al-Sowar (la mère des manifestants). Cette dernière a passé son temps à soigner les blessés sur la place Tahrir, durant la révolution égyptienne du 25 janvier. Elle ajoute que les accidents domestiques font chaque année de nombreuses victimes à travers tout le pays. « Les enfants sont malheureusement les plus touchés par ce type d’accidents dus la plupart à la négligence des adultes », précise-t-elle.

Brûlures par eau bouillante, explosion de bonbonnes de gaz, émanation de gaz carbonique ou absorption de produits caustiques sont les accidents les plus fréquents. Selon l’OMS, l’Egypte compte 100 000 personnes brûlées par an, soit environ 300 par jour, et dont 50 % sont des enfants. 37 % de ces personnes meurent dans les premières heures suivant leur hospitalisation. Un chiffre alarmant qui fait de ce type d’accident la 3e cause de décès en Egypte. Ce type d’accident en augmentation perpétuelle est en passe de devenir un véritable problème de santé publique. Chaque année, de nouvelles victimes viennent s’ajouter à la longue liste des grands brûlés.

Toutes brûlures au troisième et parfois même au second degré peuvent causer la mort de la personne accidentée. Intervenir le plus vite possible reste la meilleure chose à faire. Seulement, le manque de structures spécialisées capables de prendre en charge des grands brûlés se fait cruellement ressentir dans notre pays. Il n’existe que quatre services spécialisés pour les grands brûlés dans la capitale : un dans l’ancien hôpital de Qasr Al-Aïni, un autre à Demerdach, un autre à l’hôpital Hélmiya Al-Askari et enfin un à l’hôpital Oum Al-Masriyine. Ces quatre services ont beaucoup de mal à faire face au nombre important de patients qui y affluent chaque jour. C’est la raison pour laquelle, Heba ElSweedy a décidé en 2013 de construire un hôpital spécialisé pour les grands brûlés. Il ouvrira ses portes dans trois ans et sera le premier en Egypte et dans tout le Moyen-Orient.

S’adapter à une nouvelle réalité

« Face au nombre croissant de personnes brûlées et aux lourdes conséquences de ces brûlures sur les plans physique, esthétique et psychologique, la tâche s’avère ardue. Surtout que nous manquons cruellement de moyens », explique ElSweedy qui pense que les chiffres cités par l’OMS sont loin de la réalité, puisque de nombreux accidents domestiques mortels ne sont pas signalés, car les parents ont peur d’être poursuivis en justice. Pour contrer ce phénomène, ElSweedy a lancé une campagne de sensibilisation à travers les réseaux sociaux intitulée Humanité sans brûlures à laquelle contribue un nombre important d’artistes. « Quelques secondes d’inattention, un manque de vigilance ou un appareil défectueux, et c’est l’accident, souvent mortel », dit-elle, tout en ajoutant qu’il vaut mieux prévenir que guérir.

Grands brûlés, les oubliés du système de santé
Le traitement des brûlures profondes est long et coûteux.

Le Dr Ahmad Adel Noureddine, professeur de chirurgie réparatrice à la faculté de médecine de Qasr Al-Aïni et président de l’Académie égyptienne des chirurgiens plastiques, confirme en effet que ces dix dernières années, les greffes de peau sont en nette augmentation. Elles représentent 60 % des interventions de chirurgie esthétique et font toutes suite à des accidents domestiques, de la route, des tentatives de suicide ou de crimes passionnels. « Beaucoup de mes patients viennent pour gommer les séquelles de brûlures causées par la manipulation de réchaud ou de bouilloire. Sans compter les cas d’enfants brûlés à l’eau ou l’huile bouillante. Parfois, certains enfants, qui ont été électrocutés et ont survécu, se retrouvent avec tous les doigts collés les uns aux autres », développe le Dr Noureddine. Celui-ci se rappelle le cas de Moustapha, un enfant âgé de trois ans, décédé après avoir été gravement brûlé par une soupe bouillante accidentellement déversée sur lui. « Il avait été emmené en urgence à l’hôpital, mais il n’a pas survécu à ses blessures », reprend le chirurgien. Selon lui, les interventions pour les grands brûlés coûtent plus cher que celles des chirurgies plastiques habituelles, car les brûlés séjournent plus longtemps que les autres dans le service des soins intensifs. Le traitement d’un brûlé coûte en moyenne 2 000 L.E. (pommade, antibiotiques et pansements) par jour, même si cela varie selon les cas. Dans la majorité des hôpitaux, il n’existe pas de services équipés pour prodiguer les soins appropriés aux grands brûlés, et les spécialistes manquent d’expérience. « Dans les quelques hôpitaux publics qui accueillent ce type de blessés, les services sont soumis à un quota qui ne dépasse pas les 25 % de leur capacité d’accueil en raison du coût des traitements. Lorsqu’un brûlé se présente dans un hôpital le lendemain, il doit déjà sortir des soins intensifs. Alors qu’un brûlé doit en principe passer une période de 3 semaines à 6 mois en soins intensifs. Le coût d’hospitalisation d’un jour en soins intensifs revient à 5 000 L.E. ».

« Il y a plusieurs types de brû­lures », explique Dr Salwa Kamal, dermatologue. « Il y a les brûlures superficielles, appelées aussi de pre­mier degré qui ne laissent que de légères traces (rougeurs). Puis vien­nent les brûlures de second degré que l’on reconnaît par leurs phlyc­tènes (ampoules transparentes for­mées par un décollement entre l’épi­derme et le derme et remplies de sérosité). Et enfin, nous avons les brûlures de troisième degré qui attei­gnent profondément les tissus et peu­vent entraîner la mort. Si le corps est brûlé à 60 %, la mort est quasiment inévitable. Les parties atteintes sont le plus souvent le visage, les membres supérieurs et la poitrine », souligne la dermatologue.

« Les premières 24 heures de prise en charge d’un grand brûlé sont essentielles », explique la spé­cialiste. « A ce moment, la victime a perdu un volume important de liquides nécessaires à sa survie, et elle devient extrêmement vulné­rable aux infections. Nous devons maintenir ces malades en vie d’un point de vue circulatoire, vascu­laire, et pulmonaire, car plusieurs brûlés exhalent de la fumée chaude et se brûlent les poumons. Les grands brûlés passent par plusieurs phases de récupération que nous appelons le parcours du combat­tant. La première étape de ce par­cours et peut-être la plus impor­tante, c’est de faire comprendre au patient que le processus de guéri­son va être extrêmement long, et qu’il ne récupérera jamais entière­ment son ancienne apparence », explique-t-elle.

Des séquelles irréversibles

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Les accidents domestiques, qui surviennent entre un et sept ans, constituent la première cause de mortalité infantile.

Tel a été le cas de Magdi, 41 ans, tout sourire, qui plaisante allègrement sur sa condition. « Je me sens bien dans ma peau », lance-t-il les yeux rieurs, alors que la peau n’est pas la sienne. Cet ingénieur a vu sa vie basculer le jour où il a eu un accident de moto qui a brûlé 70 % de la surface de son corps. Il a subi une dizaine d’opérations réparatrices, a perdu l’usage de son oeil gauche, de ses deux oreilles, de son nez et certains de ses doigts sont amputés. « Je suis obligé de suivre des traitements en physiothérapie et ergothérapie qui sont parfois douloureux. Le jour où j’ai tenté de remarcher pour la première fois, une douleur terrible à traversé tout mon corps. J’étais incapable de déplier mes jambes », se souvient Magdi. Il est pourtant clair que Magdi a réussi à trouver la force morale et psychologique de surpasser ces épreuves et qu’il tente aujourd’hui de se rapprocher de ce qu’était sa vie avant l’accident.

Est-il possible de revenir à une vie normale, après un tel drame ? Pour le psychiatre Mohamad Yasser, l’enjeu est d’apprendre à s’adapter à cette nouvelle réalité, car ce type d’accident est irréversible. « Le fait d’avoir eu des brûlures si intenses et si importantes laisse des traces indélébiles. Un grand brûlé aura facilement tendance à perdre toute confiance en lui et dans les médecins qui le soignent. Et pour l’aider à surmonter sa peur de se montrer en public, ce malade a besoin d’un suivi psychologique à long terme, car le traumatisme est important », précise le médecin. Après avoir rompu ses fiançailles, l’ex-fiancé de Mariam, 25 ans, lui a balancé de l’acide sulfurique au visage pour se venger d’elle. Aujourd’hui, elle tente de vivre sa vie d’une autre manière et s’efforcer de vivre l’instant présent. « J’ai réalisé rapidement qu’il n’y avait rien à faire, et qu’il fallait aller de l’avant. Aujourd’hui, on m’appelle la grande brûlée et je dois vivre avec », conclut-elle.

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