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Le Street Food nouvelle tendance

Chahinaz Gheith, Lundi, 05 décembre 2016

Face au chômage, de plus en plus de jeunes diplômés optent pour de petits projets d'un nouveau genre : le commerce ambulant du « Food Truck ». Focus sur ce phénomène qui a le vent en poupe.

Le Street Food nouvelle tendance

Depuis plusieurs mois, une charrette pour vendre du foie et des saucisses a fait beaucoup parler d’elle sur la toile. Elle appartient à une certaine Rim Al-Morchédi, voilà la première chose qui étonne. Et ce n’est pas tout. Le profil de Rim n’a rien de celui d’un vendeur ambulant. Après avoir obtenu sa licence de la faculté de lettres, section française, et travaillé quelques années dans l’enseignement et l’hôtellerie, cette jeune femme, âgée de trente ans, a soudain décidé de changer de vie de fond en comble. « J’en ai eu marre de mon travail, je voulais changer de vie », explique Rim qui, passionnée de cuisine, a voulu en faire un vrai métier. Et d’ajouter : « La cuisine c’est ma passion. Trouver les meilleurs produits, affûter mes techniques, tester des recettes et inventer les miennes constituent pour moi une source de plaisir ». Un doux rêve que Rim caresse depuis longtemps, ravie de retrouver les fourneaux, son premier amour.

Difficile donc de ne pas remarquer « Reemosha » garée tous les jours, de 16h à minuit, à la rue Makram Ebeid située au quartier de Madinet Nasr. Kebda eskandarani (foie préparé à la manière alexandrine) et saucisses épicées (deux plats traditionnellement vendus dans la rue) sont les spécialités de Reemosha, où le prix du sandwich varie entre 5 et 7 L.E. Les bons jours, elle vend plus d’une centaine de sandwichs.

Motivée comme jamais, Rim a choisi cette voie différente, sans se soucier de ce que les gens peuvent penser en voyant une jeune diplômée vendre des sandwichs de foie et de saucisses dans la rue. « Je m’en fous du regard des gens et des qu’en-dira-t-on, je ne fais rien d’illégal. Et puis, tout le monde n’est pas voué à être médecin, ingénieur ou ministre ! Pourquoi considérer la multiplication de petits boulots comme des échecs, alors que l’on ne fait que répondre aux besoins du marché ? », explique-t-elle.

Rim a lancé ce projet il y a deux ans, avec un budget de 5 000 L.E. Elle a commencé par acheter une charrette puis a loué un petit magasin situé à proximité de chez elle. Le magasin sert de dépôt, la vente se fait dans la rue, à partir de la charrette. « Je voulais un commerce à l’image des mets que je prépare », dit-elle, habillée en vrai chef cuisinier. En fait, la qualité des produits est le secret de sa réussite. « Je voulais préparer les meilleures saucisses. La viande hachée, je l’achète dans une boucherie voisine très réputée. Idem pour les hot dogs, le foie et les saucisses de veau marinées à l’huile d’olive et aux poivrons ». Pour elle, la notion d’hygiène est essentielle. « Dans la rue, il n’y a rien à cacher. Tout est préparé sur place. A la minute même. Quand c’est un chef cuisinier qui prépare ses mets, il fait un petit show. Cela rassure les clients qui aiment le côté spectacle », confie Rim qui tente d’allier qualité, convivialité et rapidité. Et de poursuivre : « Bien sûr, quand on est seul à servir, à tout faire, cela peut prendre du temps. Je ne peux pas préparer de grosses quantités. Parfois, les gens font la queue quelques minutes, mais ne s’impatientent jamais, au contraire, ils se mettent à papoter ensemble ». Aujourd’hui, les gens se déplacent spécialement pour goûter ses sandwichs de foie et de saucisses. Rim est consciente de l’importance du bouche-à-oreille car c’est ainsi qu’elle s’est fait connaître : « Les trois quarts de mes clients ne reviennent jamais seuls, je suis plutôt confiante pour mon avenir ».

Même son de cloche chez Gina Raäfat, 27 ans, diplômée de commerce. Elle pensait trouver un travail « normal », une fois ses études terminées, ce qui ne fut pas le cas. Du coup, pour ne pas rester à la maison, elle a décidé de se lancer dans l’aventure en faisant du « Food Truck » (restaurant ambulant) et en vendant des cupcakes. Mot d’ordre : Proposer des produits de qualité. En moins d’une semaine, Gina est arrivée à concrétiser son projet avec l’aide de son frère Mina et un budget de 2 500 L.E. Tous les soirs, ils arpentent les rues d’Héliopolis avec leur tricycle rose, et proposent des cupcakes exquis, préparés à la maison. « Si un endroit ne marche pas, on se déplace ailleurs », dit Gina, en évoquant l’attractivité et le plaisir de la mobilité. Gina et Mina utilisent les réseaux sociaux pour informer les habitués de l’endroit où ils se trouvent. Depuis le lancement de ce projet, il y a un an, « Joy Cup Cakes » a déjà passé la barre des 85 000 fans sur Facebook.

Système D

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Rim aspirait à être la première Food Trucker en Egypte, vendant des sandwichs de foie et des saucisses.

Investissement modéré, mobilité permanente, autogestion et rentabilité. Le commerce ambulant est un business attractif pour Rim et Gina, grâce à ce nouveau concept du « Food Truck ». Toutes les deux sont aujourd’hui très satisfaites. Et un constat similaire ressort de leurs expériences respectives : toutes deux affirment faire enfin ce qu’elles aiment.

Mais au-delà de la passion de la cuisine, un autre motif pousse les jeunes comme Rim et Gina à se lancer dans de telles aventures : chaque année, les universités et les instituts supérieurs larguent des milliers de diplômés sur le marché de l’emploi. Et peu sont ceux qui trouvent un métier rémunérateur à la fin de leurs études. Faute de débouchés, certains refusent aujourd’hui de faire partie du lot de jeunes diplômés au chômage. Alors, les jeunes n’hésitent pas à tenter leur chance dans le secteur informel au lieu d’attendre de trouver du boulot dans la fonction publique. Selon les chiffres officiels de la Banque Centrale d’Egypte (BCE), le taux de chômage atteint les 13,2 %.

D’après le Dr Hala Yousri, professeure en sociologie, de nombreux jeunes ont décidé de se prendre en charge et de se débrouiller. On les voit davantage dans les activités informelles qui leur permettent de gagner leur pain au quotidien. Nombreux sont ceux qui, faute d’emploi viable, sont devenus chauffeurs de taxi, vendeurs ambulants, etc. Des métiers qui ne requièrent pourtant pas de diplômes. « Aujourd’hui, les jeunes ne veulent plus se soumettre aux exigences de leurs familles. Ils ont des aspirations personnelles. Ils veulent s’épanouir, décider de leur vie et être impliqués dans leur orientation. Ils cherchent à découvrir d’autres horizons, à donner un sens à leur vie. Tout cela provoque l’émergence de nouvelles cultures urbaines ».

La restauration, un secteur qui marche

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Gina et Mina au volant de leur Joy Cupcakes.

De plus en plus de jeunes restent collés à leurs ordinateurs à la recherche d’un boulot, jusqu’au moment où ils décident de franchir le pas. Ils décident alors de tout plaquer et faire quelque chose qui leur plaît vraiment, afin d’assouvir leur soif de liberté. Selon la sociologue, il est tout à fait normal qu’en Egypte, où la nourriture attire pas mal de monde, ces jeunes diplômés choisissent ce secteur en faisant du Food Truck. Bien que le pays traverse une conjoncture économique difficile, la nourriture est bien souvent la chose vers laquelle les gens se replient. Tout le monde a besoin de manger et aucune crise ne peut affecter ce secteur. D’après une étude de l’Organisme national de mobilisation et des statistiques (Capmas) sur les revenus et la consommation des foyers en 2013, la famille égyptienne dépense 37 % de son budget sur l’alimentation.

Cependant, selon elle, le concept du Food Truck, qui signifie littéralement « véhicule ambulant de restauration », existe depuis bien longtemps. Autrement dit, les gargotes ambulantes et les vendeurs ambulants qui proposent des plats de foul (purée de fèves), de kochari (mélange de riz, de lentilles et de pâtes), de maïs ou de patates douces, on les rencontre dans la capitale, tant dans les quartiers huppés que les plus défavorisés. Ils font même partie du paysage urbain.

Un succès indissociable des réseaux sociaux

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Mohamad Habib a troqué le costume-cravate contre le tablier.

Or, ce qui fait l’originalité est que des jeunes au volant de leurs beaux tricycles ou charrettes ambulantes joliment décorées proposent une nourriture simple mais préparée avec un souci de qualité. « Cette nouvelle tendance de nourriture s’appuie sur le concept du Street Food qui n’est pas du tout mauvais, bien au contraire. Plus qu’un phénomène de mode, il s’agit davantage d’une nouvelle habitude de consommation. Un style nouveau que ces jeunes proposent et qui attire l’oeil du passant. Bref, une nouvelle formule qui combine tout ce que le consommateur exige aujourd’hui en matière de bouffe : vite fait, bien fait, pas cher, bon et dans la rue », explique Dr Yousri, tout en ajoutant que leur « Street Food » a su trouver sa propre clientèle : des gens séduits par cette cuisine souvent inventive, réalisée avec des produits sains. Elle est préparée par des passionnés de cuisine à l’âme d’entrepreneurs. « Le succès de ces cuisines mobiles est indissociable du développement des réseaux sociaux, qui rendent les gens plus mobiles. Facebook et Twitter : chaque Food Truck veille à laisser de petits cailloux virtuels sur la Toile pour permettre aux plus mordus de les retrouver et parfois même de traverser la ville pour satisfaire leur appétit », argue-t-elle, tout en citant l’histoire du couple Noha et Ahmad dont la Toile n’a pas cessé de parler. Ne pouvant pas assumer les frais de leur mariage, Ahmad, qui travaille dans une société touristique, a trouvé avec sa fiancée la solution à leur problème de couple : Un tricycle jaune qu’ils ont appelé « By Bike » pour vendre des patates douces dégoulinantes de chocolat Nutella. Un vrai délice. « Il fallait trouver l’idée originale pour écouler nos patates. Ce qui n’a pas été facile. Beaucoup veulent travailler dans le foul, l’aliment national des Egyptiens. Et même si les tendances de consommation montrent que c’est en effet un phénomène de mode, il faut savoir se démarquer, inventer sa propre spécialité, être la référence de tel ou tel plat », lance Ahmad, qui a lancé son projet il y a neuf mois. By Bike a déjà dépassé la barre des 20 000 fans sur Facebook. « La restauration est en pleine mutation. Les habitudes évoluent et les exigences aussi », lâche-t-il.

Autre scène, autre image. Au quartier d’Héliopolis, tout le monde connaît Mohamad Habib et sa gargote de foul baptisée « Marbouha ». Diplômé en commerce, il a travaillé comme comptable dans une grande entreprise. Mais il en a eu assez d’être cloué devant un écran d’ordinateur. Il a décidé du jour au lendemain de troquer son costume-cravate contre un tablier. Et pourquoi pas puisqu’il aime cuisiner et adore le contact avec les gens. « Le Food Truck est un vrai métier, mais un business difficile. C’est aussi une bonne occasion pour tester ce concept sans investir beaucoup d’argent », confie-t-il, tout en s’insurgeant contre l’Etat qui refuse de lui donner l’autorisation nécessaire pour son emplacement. Un problème dont souffrent Habib ainsi que beaucoup de jeunes qui tentent de se débarrasser de la formule « commerce sauvage », selon les pouvoirs publics. Leur objectif est d’instaurer un code de bonne conduite pour contribuer à l’essor de la restauration de rue. « On nous parle de crise, de chômage, mais lorsque nous décidons de prendre notre destin en main, on nous complique la tâche en mettant les bâtons dans les roues de nos gargotes ambulantes », souligne-t-il.

Une pratique pourtant illégale

Quant aux municipalités, celles-ci assurent que la vente ambulante de produits alimentaires sur la voie publique est interdite. « Cela va poser une problématique d’occupation de la voie publique, alors qu’on souffre déjà du chaos. En plus, ces marchands ambulants ne cessent d’envahir les rues. Chose qui dérange les professionnels, perturbe la circulation, fausse la concurrence et sème le désordre », souligne un responsable à la municipalité tout en affirmant que l’Egypte compte environ 6 millions de marchands ambulants et ce, d’après les statistiques officielles. Ces marchands font partie du secteur informel qui représente 30 % de l’économie égyptienne.

Et dans l’attente d’une solution pour régler ce problème d’autorisation, ces jeunes ne comptent pas baisser les bras, ils continuent à travailler dans le stress et l’angoisse, voire à jouer l’éternel jeu du chat et de la souris .

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