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Ultras : La révolution dans la peau

Hanaa Al-Mekawy, Lundi, 11 mars 2013

Accusés de mener des actes de violence et de sabotage, ces fervents supporters de football ne sont pourtant pas des hors-la-loi. Ils défendent des principes comme la justice et le dévouement.

Ultras
(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Entre « Le jour où je cesserai d’être un supporter, je serai certainement mort », chanté par les Ultras en 2005 et « Plutôt la mort que de renoncer aux droits des martyrs », scandé aujourd’hui, seuls quelques mots ont changé. Ces slogans reflètent et résument les prises de position des Ultras en Egypte. Ces fans de football, connus par leur fort engagement lors des matchs de foot, se sont aujourd’hui transformés en acti­vistes politiques. « Les Ultras ne sont ni un groupe de porteurs de drapeaux, ni un groupe de sauvages. Ils incarnent le sens même des mots patrie et dévoue­ment. Cela signifie se donner sans limite et sans rien attendre en retour », c’est ainsi que Mohamad Gamal Béchir, alias Gimy-hood, définit ces activistes dans son livre Ultras.

Ultras
(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Sur le pont Qasr Al-Nil, à Mohamad Mahmoud, ou encore au Conseil des ministres, le jour du « vendredi de la colère », les Ultras ont été parmi les premiers à lancer le mouvement de contestation. Notamment lors de « la bataille du chameau », ils se sont battus pour renverser le régime avec une fer­veur sans pareille.

Cependant, leur nom a été dernière­ment associé à des actes de violence, de sabotage, de blocage des routes, des stations de métro et des ponts. On les surnommait les lions, et voilà qu’ils apparaissent à présent aux yeux de la population comme des voyous. Rabab Al-Mahdi, professeur de sciences poli­tiques à l’Université américaine du Caire, explique cette évolution : « La révolution du 25 janvier 2011 n’a pas eu seulement un impact sur les institu­tions et les organisations, mais aussi sur la nature et la dynamique des mouve­ments sociaux ». Les Ultras font partie de ces mouvements qui ont connu une transformation importante durant la révolution. Avant le 25 janvier, ils ne s’intéressaient pas à la politique. Ils ne s’occupaient que de football. Supporters très engagés, leur relation avec la police était alors très mauvaise. Toutefois, pen­dant la révolution, ils font preuve de patriotisme et forment un front de résistance contre leur « traditionnel ennemi » : la police. « La police nous a, de tout temps, mis des bâtons dans les roues. On nous fouillait, on nous maltraitait et on nous humiliait dans les stades », lance un membre d’Ultras qui a requis l’anonymat. Lors des manifestations du 25 janvier, jour de la fête de la police, les Ultras ont été les premiers à descendre dans la rue, une occasion pour eux de se venger. « Ce n’était pas la décision du groupe, les jeunes étaient descendus de manière spontanée », explique le jeune homme. Et d’ajouter que l’expérience des Ultras avec la police les a beaucoup aidés à développer des techniques de combat, dont l’efficacité a fait ses preuves à la place Tahrir.

Ultras
Les Ultras sont avant tout une force indépendante. (Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Après la chute du régime, les actes de répression de la police se sont concen­trés sur les Ultras, et ces derniers ne l’ont pas oublié. Les leaders de ce groupe ont été arrêtés, emprisonnés et poursuivis. Ils ont été frappés durant les matchs comme lors du match d’Ahli et de Kima Assouan.

Les Ultras se sont alors mobilisés dans des affrontements contre la police comme lors des événements de Mohamad Mahmoud et celui du siège du Conseil des ministres. La police attaquait avec violence les premiers rangs pour cibler les membres d’Ultras. « Ils nous reconnaissaient facilement grâce à nos tactiques et notre courage, et parfois aussi grâce aux feux d’arti­fice que l’on utilisait et notre façon de sautiller en se tenant par les mains », poursuit le jeune Ultras.

Les événements tragiques qui ont eu lieu au stade de Port-Saïd, lors d’un match entre Ahli et Masri, ont été l’étincelle qui a tout fait exploser. Ces événements ont fait plus de 70 morts parmi les Ultras, dont la grande majo­rité faisait partie d’Ahli. Depuis ce 1er février 2012, les Ultras ont cessé leurs activités de supporters et sont sortis dans la rue pour réclamer justice et vengeance pour leurs morts. « Ce n’était pas un accident, mais un assas­sinat bien organisé contre les Ultras. Des membres de la police y sont impli­qués », lance un membre de l'Ultras ahlaoui.

Ultras
(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Entre le jour du massacre et le juge­ment du tribunal dans cette affaire, leurs slogans ont changé. « La justice ou le chaos » est le slogan qu’ils répè­tent avec insistance, slogan qui est également utilisé par les Black blocs.

Pour la première fois, les Ultras ahlaoui et les White Knights des deux grands clubs égyptiens, Ahli et Zamalek, se sont entendus pour défendre le même objectif. « C’est un principe de défendre le droit des martyrs », affirme un jeune Ultras White Knights.

Ces jeunes passionnés de sport gar­dent encore leurs t-shirts sportifs qui portent les noms de leurs clubs, mais les banderoles qu’ils hissaient sur les gradins des stades ont été remplacées par les photos de leurs martyrs. Leurs chansons, qui étaient fredonnées par la foule lors des matchs, appellent à la justice et à la vengeance. « Aujourd’hui, lorsqu’on nous accuse de provoquer le chaos, ce n’est pas nouveau. Ils ne nous ont jamais compris et ne vont jamais le faire. Alors, on réagit selon nos principes, à savoir ne pas accorder d’importance à ce qui se dit », dit un jeune Ultras en distribuant des bro­chures dans la rue, après avoir participé au blocage de la route menant à l’aéro­port. « Avec ces brochures, nous ten­tons d’expliquer aux citoyens que nous ne sommes là ni pour faire du sabo­tage, ni pour les retarder, mais juste pour faire pression, afin que justice soit rendue. Nous espérons gagner leur compassion et non leur haine », explique l’un d’entre eux.

Les Green Eagles, ou Ultras de l’équipe Masri de Port-Saïd, se sont révoltés en voyant que des jeunes de leur ville sont accusés d’assassinat. Les habitants de Port-Saïd ont déclaré la désobéissance civile il y a trois semaines, car ils refusent que certains des leurs payent pour des massacres commis par la police et leurs hommes de main.

Ultras
(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Une radicalisation critiquée

Si les Ultras pensent que leurs réac­tions sont légitimes et nécessaires pour imposer la justice, des voix s’élèvent pour critiquer leurs modes d’action. « La révolution a engendré des cen­taines de martyrs avant et après le drame de Port-Saïd, alors que ceux des Ultras ne font pas exception. Mais, de tels actes aussi violents de la part des Ultras peuvent mettre en cause tous les révolutionnaires en les traitant de hors-la-loi », estime Farid Emara, ingénieur.

Cependant, les Ultras affirment que ces actes sont le seul moyen d’obtenir justice. En effet, l’Etat n’a pas défendu les droits des martyrs, des blessés, des disparus et des personnes torturées depuis deux ans, dans la mesure où de nombreux hommes politiques et offi­ciers de police ont été innocentés. « Nous savons que ce massacre a été organisé par la police pour nous punir et nous faire peur, alors qu’on nous laisse réagir selon nos méthodes », réplique un Ultras. Il affirme que les moyens de protestation et de lutte contre l’injustice ne sont pas une forme de violence. « Il faut que les gens apprennent à dire non et sachent com­ment faire pression sur les respon­sables pour qu’ils entendent et réagis­sent », poursuit-il. Bien que les Ultras continuent à respecter leur principe de boycotter les médias, ils occupent l’ac­tualité. « C’est un groupe phénoménal que l’on rejette sans que l’on se donne l’occasion de s’en approcher pour mieux le connaître », ainsi les décrit l’écrivain Hamdi Rezq dans l’un de ses articles.

Une force d’action que beaucoup tentent de gagner dans leurs rangs. « On reçoit tout le temps des offres et des demandes de la part des différents partis pour que nous les rejoignions ou pour leur accorder notre soutien en participant à leurs manifestations. Mais nous ne pouvons pas accepter, en tant qu’Ultras, ce genre d’offres, car notre loyauté va à notre drapeau d’Ul­tras », confie un cabo, ou leader ultras. Cependant, ce dernier ne nie pas, loin de ce drapeau des Ultras, la liberté de chacun d’appartenir à n’importe quel parti ou n'importe quelle idéologie. Il est arrivé que des membres d’Ultras participent à des manifestations des Frères musulmans et d’autres à celles du Front du salut, mais aucun d’eux n’a le droit de s’exprimer au nom des Ultras.

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Les démonstrations de force des Ultras, un moyen de pression sur le régime. (Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Des principes et un dévouement qui ont poussé d’autres groupes politiques à emprunter le nom d’Ultras juste pour donner l’impression qu’ils constituent une force. Ainsi, il y a les Ultras Baradaaoui pour les partisans de Baradei, les Ultras Nahdaoui, ceux qui appartiennent au Parti Liberté et jus­tice, le bras politique des Frères musul­mans, et d’autres.

Depuis leur apparition, les membres des Ultras ont toujours soulevé la polé­mique. Maintenant, avec le rôle poli­tique qu’ils sont en train de jouer, et après avoir appelé en 2011 à la chute de Moubarak, en 2012 à la destitution du Conseil militaire, et après s’être élevés en 2013 contre la mainmise des Frères musulmans, seront-ils capables de conduire une autre révolution que l’on pourrait appeler la première révolution politique menée par des supporters de foot ?

Que l’on adhère à leurs modes d’ac­tion ou non, les Ultras ont leur place sur la scène politique. Ils ont nettement progressé lors des deux dernières années, à tel point qu’ils seraient deve­nus, selon Rabab Al-Mahdi, la deu­xième force politique du point de vue nombre d’adhérents et d’organisation après les Frères musulmans.

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