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Le coup de gueule des pères

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 15 novembre 2016

De nombreux pères divorcés se plaignent de ne pas pouvoir voir leurs enfants placés sous la garde de leurs mères. Une situation qu'ils jugent « exaspérante ». Une campagne vient d’être lancée sur Facebook exigeant un partage plus équitable du droit de visite.

Le coup de gueule des pères
Dans les conflits de couple, ce sont toujours les enfants qui paient le prix.

Mohamad Al-Wakkad s’est marié en 2011, avec l’espoir de fonder un foyer, d’avoir plu­sieurs enfants et de former une famille heu­reuse. Trois ans plus tard, c’est le divorce. Il s’est retrouvé avec des procès sur le dos. Selon la loi du statut personnel, en cas de divorce, c’est à la mère que revient le droit de garder les enfants jusqu’à l’âge de 15 ans. Puis, le juge donne le choix aux enfants de rester avec leur mère ou d’aller vivre avec leur père. Durant cette période, le papa a le droit de voir ses enfants une fois par semaine pendant trois heures dans un lieu public choisi par la mère. Pour rencontrer sa fille âgée de 10 ans, Al-Wakkad doit se rendre chaque vendredi au centre de jeunesse. « Je trouve cela humiliant et injuste », dit-il. En effet, la durée de la ren­contre est limitée, et ce n’est pas le seul incon­vénient qui transforme ce rendez-vous hebdo­madaire en une vraie souffrance. Ce papa doit respecter l’heure fixée par le tribunal et il doit signer sur un registre à l’entrée du centre. Et lorsque sa fille arrive, elle n’est pas seule, sa maman l’accompagne et ne la quitte pas. « Je me sens mal à l’aise et c’est le cas aussi de ma fille qui parle peu et me lance des regards inquisiteurs », poursuit Al-Wakkad qui n’est pas le seul dans la salle. Autour de lui, d’autres pères cherchent à entretenir des relations avec leurs enfants ou renouer le dialogue avec eux. Bref, rattraper en quelques heures ce que l’on fait durant toute une vie. Et c’est le cas de nombreux maris divorcés.

En effet, d’après l’article 20 de la loi 125, relative au droit de visite de l’année 1929, remplacée par la loi 100 de l’année 1985, c’est à la maman que revient le droit de garde des enfants. Une loi que les pères considèrent comme injuste car, selon eux, elle les prive de voir régulièrement leurs enfants. « Si l’on cal­cule le temps accordé par le tribunal, depuis la naissance de l’enfant et jusqu’à l’âge de 15 ans, le père ne peut voir ses enfants que 92 jours », ajoute Al-Wakkad. « Les enfants arri­veront-t-ils à faire leur choix, une fois qu’ils auront atteint l’âge de 15 ans ? Ont-ils eu suffisamment le temps de connaître leur père ? », s’interroge Al-Wakkad. En fait, le nombre d’enfants concernés par cette loi n’est pas précis, mais on peut assurer qu’il est en recrudescence, puisque le taux de divorce a augmenté. Selon l’Onu, l’Egypte est le pays qui possède le taux de divorce le plus élevé au monde.

Après le divorce, certains parents réussissent à trouver un compromis dans l’intérêt des enfants. Tandis que d’autres rentrent dans des situations conflictuelles et ont recours aux tri­bunaux. En fait, d’après la loi, le droit de garde des enfants revient aux mamans, mais c’est aux pères de subvenir à leurs besoins et d’as­sumer les frais de leur scolarité, alors qu’ils ne peuvent les voir que trois heures par semaine. « Aux yeux de nos enfants, on est devenu un distributeur automatique de monnaie et rien de plus », poursuit Al-Wakkad. D’autre part, cer­taines mères ont recours à des astuces pour que les pères ne bénéficient pas du droit de visite. Nader Abdel-Hamid n’a vu ses enfants, âgés de 5 et 7 ans, que six fois sur une période de trois ans. Chargé de jouets et de friandises, il se rend une fois par semaine au centre de jeu­nesse pour les voir. A maintes reprises, il lui est arrivé d’attendre trois heures sans pouvoir les rencontrer. Et quand la maman daigne les ramener, elle arrive souvent en retard. « Pour que mon droit de visite ne soit pas retiré, je dois à chaque fois prouver ma présence et l’absence des enfants », dit Abdel-Hamid. Ce papa a cherché par tous les moyens à voir ses enfants, mais la mère « fait tout pour l’empê­cher de bénéficier de ce droit ». Il s’est même rendu chez ses ex-beaux-parents pour leur demander s’il peut les voir chez eux, mais sans résultat. Et quand il s’est rendu à l’école dans l’espoir de les voir, la directrice le lui a inter­dit. « Je ne sais pas quoi faire pour voir mes enfants. J’ai tellement envie de les serrer dans mes bras, jouer avec eux ou même les gronder comme n’importe quel père. Malheureusement, ils ne peuvent pas s’exprimer devant leur mère », dit Abdel-Hamid. Et donc, voilà un père qui cherche à voir ses enfants, une mère qui transgresse la loi, et malheureusement, ce sont les enfants qui en pâtissent. Après le divorce, l’homme, comme la femme, se place en position de victime. Et donc chacun va essayer d’obtenir tous ses droits et se venger de l’autre. Mais les mamans détiennent la meilleure arme, celle du droit de garde des enfants. Le mariage d’Ahmad Ezz n’a duré que neuf mois et 15 jours. Il a passé trois ans à chercher à voir son fils. Au début, quand sa mère l’a empêché de le voir, il a intenté un procès pour obtenir le droit de visite dans un centre de jeunesse. Mais la maman ratait sou­vent ce rendez-vous sous prétexte que le bébé était malade. Plus tard, c’est Ezz qui a arrêté d’aller voir son enfant. « J’en avais assez qu’il était là à répéter le mot papa et à nous regar­der moi et son grand-père avec des yeux de merlans frits, ne sachant pas qui de nous est le vrai père », dit Ezz. Le pire est que, comme il l’explique, l’article 54 de la loi 126 de l’année 2008 donne à la mère le droit de tutelle en ce qui concerne l’enseignement, puisque c’est elle qui a la garde de l’enfant. Et donc, c’est à elle de choisir l’établissement scolaire de l’en­fant sans que le père ne soit associé à ce choix. Pourtant, c’est le père qui assume les frais de scolarité.

Cependant, il y a des pères qui ont su s’im­poser tels que Méguahed, qui considère que la relation d’un couple divorcé est souvent basée sur le chantage, surtout en ce qui concerne la visite des enfants. « C’est comme si on jouait aux cartes, chaque carte présentée doit être échangée contre une autre étalée par le joueur adverse. J’ai donc décidé de ne pas payer les frais de scolarité de ma fille tant que je ne pourrais pas la voir régulièrement ». Il semble que cette astuce ait fonctionné avec ce papa qui voit souvent sa fille, sort avec elle et la reçoit chez lui le week-end. Ce dernier affirme que son ex-épouse ne pourrait rien faire contre lui s’il décidait de ne pas payer, car il a des papiers qui prouvent qu’il est au chômage et donc pas de revenus fixes.

Les mamans se défendent

Les mamans sont donc souvent sur le banc des accusés. Mais elles se défendent. « Je ne suis pas contre que mon ex-mari voie ses enfants. Moi, par exemple, j’ai accepté que mes enfants aillent passer le week-end chez leur père, et cela s’est bien passé pendant deux ans après le divorce. Mais après qu’il s’était remarié et qu’il avait eu un bébé, son compor­tement a changé avec mes enfants. Lui et sa femme les maltraitaient. Je ne voulais alors plus qu’il ait vu les enfants à l’extérieur de la maison et je lui ai proposé de venir les voir chez moi s’il voulait, mais il n’est pas venu », assure Aya Magdi, mère de deux enfants. Parfois aussi, certaines mamans cherchent à empêcher que leurs enfants soient influencés par leur père qui peut avoir un mauvais carac­tère. C’est la raison pour laquelle Riham Ali ne laisse jamais son ex-mari voir leurs enfants. D’après elle, si son mariage avec lui s’est tér­miné à cause de son impolitesse et sa violence, elle ne veut plus laisser ses filles passer par cette expérience qui pourrait les influencer pour toujours.

Dalal Amr a beaucoup souffert avec son ex-mari et elle était prête à le priver de voir ses enfants en guise de vengeance. Mais parfois c’est le contraire qui se produit. Lorsqu’ils ont la garde, certains pères ne ratent pas également l’occasion de faire souffrir les mères. « Cinq ans se sont écoulés depuis mon deuxième mariage et je n’ai pu voir ma fille que trois fois au club. Son père, qui a la garde, a même refusé qu’elle passe la nuit chez moi, alors que je vis ailleurs et mon séjour en Egypte est plu­tôt limité », raconte Israa avec amertume.

Des situations qui ont des effets négatifs non seulement sur les pères qui sont privés d’entre­tenir des relations normales avec leurs enfants, mais aussi sur les grands-parents, les tantes et les oncles, qui ne peuvent connaître leurs petits-enfants, neveux ou nièces. Quant aux gosses, ils ne peuvent tisser de liens étroits avec leurs proches parents. « Je trouve cela inhumain », dit Maha Rached, la grand-mère de deux enfants âgés de 2 et 5 ans. Son fils a cessé de voir ses deux enfants car il ne suppor­tait plus les voir pleurer devant lui. Ce papa pouvait passer trois heures à les supplier de s’approcher de lui, pour qu’il puisse les embrasser. « Je ne pouvais ni les embrasser, ni parler avec eux, tellement ils pleuraient. Une fois, j’ai essayé de prendre quelques photos d’eux, mais la maman a refusé en camouflant leurs visages », raconte Rached. Cette grand-mère a décidé de changer de stratégie. Elle a demandé l’aide d’une thérapeute psychique. Cette dernière lui a recommandé d’ignorer la maman et d’essayer d’entretenir une conversa­tion avec les enfants et leur parler de leur père. « Elle m’a dit que même si les enfants ne répondent pas, ils écoutent et vont se rappeler tout ce que je leur ai dit », poursuit la grand-mère.

Modifier la loi

Selon l’avocat Gamal Abdel-Méguid, la loi donne le droit à celui qui n’a pas la garde de voir ses enfants, mais comme l’application n’est pas respectée, cela a transformé la vie de certains parents en cauchemar, surtout les pères qui ne bénéficient pas généralement du droit de garde. La mère perd ce droit seulement en cas de remariage. Le problème est que si la mère ne respecte pas la loi ou empêche le père de voir ses enfants, il n’y a aucune sanction à son égard. « Dans ce cas, le père a le droit d’intenter un procès contre elle. Le juge va la convaincre de respecter la loi, et si elle conti­nue à la transgresser, le tribunal va la priver du droit de garde de ses enfants et les remettre à la grand-mère maternelle. Six mois plus tard, elle est autorisée à les reprendre comme si de rien n’était », explique l’avocat.

D’après Ezz, ces articles doivent être modi­fiés pour garantir la justice aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Et pour ne pas rester les bras croisés, ce papa a réagi en lançant avec deux autres une campagne intitulée Tamarrod Ahwal Chakhsiya, ou rébellion contre le statut personnel, sur Facebook. Une campagne qui tente de modifier certains articles de la loi qui donnent un certain avantage aux mères en ce qui a trait au droit de visite. En fait, les tribu­naux témoignent chaque jour de nombreux procès concernant le statut personnel où l’en­fant est le seul perdant. Selon Nabila Kamal, psychiatre, les enfants qui sont privés de voir leur père ou leur mère peuvent souffrir de pro­blèmes psychiques, perdent confiance en eux-mêmes et même aux personnes qui les entou­rent. Ils sont parfois obligés de mentir, dissi­muler leurs sentiments et donc devenir plus tard des personnes déloyales. En attendant que la loi change, il y a des pères qui réagissent en kidnappant leurs enfants ou en attaquant leurs ex-épouses. Dernièrement, un père a osé détourner un avion. Et lorsqu’on l’a arrêté, il a dit qu’il voulait trouver un moyen pour voir ses enfants car son ex-épouse les a emmenés ailleurs.

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