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Habitat : Du luxe Après les bidonvilles

Hanaa Al-Mekkawi, Dimanche, 25 septembre 2016

Les nouveaux habitants d'appartements neufs du Moqattam au Caire, construits grâce au programme national de développement Tahia Misr, connaissent enfin une nouvelle vie dans un environnement sain. Reportage.

Habitat :Du luxe  Après   les bidonvilles
(Photo: Amir Abdel-Zaher)

La construction des immeubles suivait son cours, mais petit à petit, les habitants du quartier de la colline de Moqattam, au Caire, remarquent que le complexe d’habitation prend une forme luxueuse. Le projet terminé, la surprise est totale : une partie de ces logements est destinée aux habitants des bidonvilles voisins. Une nouvelle qui a suscité diverses réactions chez les familles concernées, mais aussi au voisinage qui n’en bénéficiera pas. Car le lieu ressemble à un de ces « compounds » haut standing dont le nom fait rêver et qui pullulent à la périphérie du Caire.

Habitat :Du luxe Après les bidonvilles
(Photo: Amir Abdel-Zaher)

Des immeubles joliment peints, d’immenses portiques en fer, un personnel de gardiennage empêchant l’accès aux étrangers, des rues spacieuses, des espaces verts, des terrains de football et des aires de jeux pour enfants. Un centre de soins, cinq écoles, une église, une mosquée, une bibliothèque, un centre culturel et un autre commercial sont également prévus dans ce projet. « Ce n’est pas une simple affaire de déménagement, il s’agit là d’une mutation sociale pour ces habitants des bidonvilles, qui, durant de longues années, ont vécu dans des conditions extrêmement difficiles. Il est temps que ces citoyens entament une nouvelle étape dans leur vie, ce qui pourrait avoir un impact positif sur leurs comportements », a déclaré Ibrahim Mehleb, assistant du président de la République.

Intégré au programme national de développement Tahia Misr (vive l’Egypte), l’ensemble immobilier est baptisé Asmarat, du nom de la région, mais aussi d’un autre complexe d’habitation voisin du même nom et destiné à une classe sociale plus aisée. Des voitures de police sont garées à chaque entrée, et pour le moment, seuls quelques immeubles sont occupés par des familles qui habitaient à Doweiqa, un bidonville construit sur le flanc de la colline de Moqattam, où il y a quelques années, des blocs de pierres se sont détachés, détruisant des maisons et causant la mort de plusieurs personnes. « Sincèrement, je ne pensais pas que le gouvernement allait nous octroyer ces logements meublés et équipés, dans un lieu aussi magnifique où nos familles vivront en sécurité », dit Yasser, ouvrier dans une usine. Ce dernier, comme tous ses voisins, est encore sous le choc. En fait, pour eux, il ne s’agit pas d’un simple déménagement d’une maison à une autre, mais de passer d’un mode de vie à un autre. Ils sont heureux et en même temps inquiets, et Khalil ne cache pas sa joie d’avoir un nouveau logement. Il est content que ses enfants puissent vivre ailleurs que dans un bidonville. « Mais je ne me sens pas tout à fait à l’aise ici. J’ai l’impression qu’on nous guette tout le temps, craignant que l’on ne détériore la beauté du lieu », dit-il.

A la hauteur des attentes

Habitat :Du luxe Après les bidonvilles
Un des habitants montre fièrement son contrat. (Photo: Amir Abdel-Zaher)

Cette inquiétude a mis sous tension les familles. Chaque matin, on voit les enfants balayer les escaliers et les femmes nettoyer leurs appartements, pour être à la hauteur des attentes des responsables. Ces derniers leur ont fait comprendre qu’ils allaient organiser des visites inopinées et qu’en cas de négligence, le logement leur serait retiré. Khalil ajoute que les contrats comportent des clauses ayant trait à la maintenance et à la propreté des logements et des rues. Les habitants se doivent de les respecter, sous peine d’en être chassés. Il semble que de telles clauses étaient nécessaires pour ces personnes habituées à vivre dans le chaos le plus total. D’ailleurs, une semaine après l’inauguration du projet, les balançoires installées dans l’aire de jeux pour enfants n’étaient plus utilisables. Pour ces habitants qui ont toujours vécu avec très peu de moyens, changer de mode de vie du jour au lendemain s’avère compliqué. « C’est difficile de nous adapter, suivre de nouvelles règles qui ne font pas partie de notre lexique, pourtant, on doit les respecter et donner la chance à nos enfants de mener une vie décente », dit Souad, femme au foyer. Outre la discipline imposée, les habitants se plaignent du montant des charges communes. D’après Khalil, elle sont de 300 L.E. par mois, sans compter les factures d’électricité et d’eau. Des dépenses auxquelles ils ne sont pas habitués, puisque de tels services n’étaient pas assurés dans leur ancien logement. Le manque de transport pose aussi un problème à Asmarat. « Chez nous, à Doweiqa, on avait l’embarras du choix : autobus, minibus et tok-tok. Ici, il n’y a que l’autobus, tout autre moyen de transport est interdit d’accès », dit Khalil.

Les habitants parlent enfin d’un autre problème majeur. Beaucoup d’entre eux exerçaient des activités dans leurs anciens domiciles insalubres et travaillaient sans que personne se plaigne du bruit ou de la pollution. Dans ce nouveau complexe, ils n’ont pas le droit d’installer leurs ateliers et c’est bien la raison pour laquelle certains hésitent à y déménager. « Tailleur de profession, j’avais installé mon atelier chez moi. Je ne pourrais pas travailler si on m’interdit de faire entrer mes machines ici », dit Yasser. Ce dernier et d’autres ont constitué un groupe chargé de discuter avec les responsables de tous les problèmes qui, selon eux, pourraient compliquer leur nouvelle vie.

Face à deux choix

Habitat :Du luxe Après les bidonvilles
Les habitants essayent de s'adapter à leur nouveau style de vie. (Photo: Amir Abdel-Zaher)

Ces habitants sont donc face à deux choix : vivre de manière plus civilisée, ou rester dans leurs logements insalubres. Ils aimeraient tant trouver un équilibre entre les deux et parient sur le gouvernement qui pourrait lâcher prise et ne plus les surveiller, ou sur des astuces pour continuer à vivre comme ils l’entendent. « Ce projet moderne destiné aux habitants des bidonvilles doit réussir. Changer leur mode de vie, continuer à les faire déménager pour détruire les bidonvilles est la seule solution », dit le sociologue Ahmad Yéhia. D’après lui, « il ne faut pas s’attendre à voir ces habitants, qui ont toujours vécu de manière anarchique, se plier tout de suite à une certaine discipline, ils feront tout pour conserver leurs nouveaux logements, mais pourraient continuer à vivre à leur guise. Alors, il faut créer un processus pour changer leurs comportements, les aider à s’accommoder à ce nouvel environnement et ne pas oublier surtout qu’ils sont les victimes d’une vie qu’ils n’ont pas choisie ».

D’après l’architecte Mohamad Saïd, le problème des bidonvilles en Egypte remonte aux années 1960, au début de l’exode rural vers la capitale. Des logements d’une extrême précarité se sont répandus aux quatre coins du pays, mais c’est au Caire que le phénomène a pris le plus d’ampleur. On compte plus de 80 bidonvilles, avec une population estimée à 8 millions d’individus. Au fil des ans, l’Etat a établi plusieurs programmes, en vue d’améliorer les conditions de vie des populations des bidonvilles ou de les installer ailleurs quand les lieux qu’ils occupaient présentaient un danger de mort.

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Une maman heureuse de voir ses enfants grandir loin des bidonvilles. (Photo: Amir Abdel-Zaher)

C’est sur une superficie de 63 feddans (26,5 ha) que le projet Asmarat a été lancé, avec pour ambition la construction de 173 immeubles, regroupant 6 200 logements de 65 m2 chacun. 25 % du terrain est réservé à la construction d’immeubles, 6 % aux infrastructures nécessaires et le reste est consacré aux espaces verts et aux terrains de sport. De son balcon, Mona a une vue splendide sur Le Caire. Ce qui ne l’empêche pas de se demander pourquoi on lui interdit d’élever des poules sur son balcon. La porte du logement de cette femme reste ouverte à longueur de journée, tout comme celles de ses voisines. Toutes ne supportent pas de vivre dans des appartements fermés. Laisser les portes ainsi ouvertes, c’est leur permettre d’aller faire la causette à tout moment de la journée.

Selon Souad Naguib, directrice de l’Organisme du développement des bidonvilles, tous les habitants des bidonvilles voisins ne sont pas concernés par ce déménagement, et les responsables choisissent ceux dont le casier judiciaire est vierge. Par ailleurs, des comités émanant d’universités sont envoyés pour les encadrer, les aider à s’adapter, et à se réhabiliter. Mais les interdictions de vendre ou sous-louer les appartements ne tranquillisent pas les habitants du voisinage, inquiets de leur présence. Une situation compliquée pour les nouveaux habitants comme pour leurs voisins dans une situation socioéconomique plus favorable, et même pour les responsables du projet Tahia Misr qui travaillent à ce que le projet réussisse. Il faudra attendre encore un peu pour évaluer l’expérience.

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