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Sans abri : Le droit à un lieu de retraite

Chahinaz Gheith, Jeudi, 28 juillet 2016

Pour la première fois en Egypte, une maison de retraite accueille des personnes âgées sans abri. Il s'agit de mettre fin à leurs années dans la rue. Mais changer ainsi de vie n'est pas aisé en raison d'un lourd bagage d'errance. Reportage.

Sans abri : Le droit à un lieu de retraite
Imposer des contraintes de vie à ces personnes mène souvent à leur fuite. (Photo : : Tareq Hussein)

« Maana » (avec nous), c’est le nom d’une maison de retraite avec des pensionnaires pas comme les autres. Sur son fauteuil roulant, Sayéda (65 ans) s’apprête à prendre son petit-déjeuner dans le jardin. Après quatorze ans passés dans la rue, elle n’en espérait pas tant. Cette femme a campé, durant de longues années, sous un pont dans le quartier de Sayéda Zeinab au Caire. Elle n’a pas choisi de vivre dans la rue, mais c’était le seul endroit où elle a trouvé refuge après son divorce et quand son frère l’a chassée de chez lui. Si Sayéda a réussi à subsister, c’est bien grâce à la générosité des passants. Les rides profondes qui creusent son front et les cernes qu’elle porte sous les yeux témoignent de ses longues années d’errance et de souffrance. Son corps chétif a appris à résister aux nuits glaciales de l’hiver jusqu’au jour où Mahmoud Wahid, ingénieur et propriétaire de la maison de retraite « Maana » l’a rencontrée et hébergée. Depuis, la vie de Sayéda a complètement changé. Lorsqu’elle a vu pour la première fois sa chambre, le lit sur lequel elle allait dormir et sa douche, elle n’en a pas cru ses yeux. « Je n’ai plus de famille, plus personne. Ici, c’est devenu ma maison. Avant, j’étais une épave. Ici, je suis redevenue une femme normale », dit-elle, en espérant finir ses jours dans ces lieux.

Sans abri : Le droit à un lieu de retraite

Sayéda n’est qu’une personne parmi les milliers Sans Domicile Fixe (SDF) au Caire que l’on croise tous les jours près des stations de métro et sur lesquels les gens évitent souvent de porter un regard. Peut-être parce qu’elles sont en haillons ou qu’elles peuvent être agressives. Mais Mahmoud est différent. A chaque fois qu’il voit une personne âgée dormant dans la rue, il s’approche d’elle, sans répugnance. Il lui apporte son aide, la transporte à l’hôpital si elle est malade, puis vers la maison de retraite, au lieu de lui donner quelques pièces de monnaie en guise de charité.

Car le problème est que la majorité des centres d’hébergement refusent d’accueillir des sans-abri. Alors, Mahmoud a eu l’idée d’ouvrir des maisons de retraite destinées à ces laissés-pour-compte en louant deux appartements dans la ville du 6 Octobre : l’un réservé aux femmes et l’autre aux hommes. Il a embauché un personnel spécialisé pour les prendre en charge et a même créé un groupe sur Facebook intitulé « Avec nous pour sauver un être humain » qui compte plus de 16 000 personnes. Une belle initiative et la première du genre en Egypte. « Agées et fatiguées, ces personnes mènent une vie en marge de la société, elles souffrent et souvent meurent dans l’indifférence totale. Elles ont pourtant le droit d’avoir un toit pour se protéger et finir leurs jours dans la dignité », commente Mahmoud, qui ajoute que les ONG caritatives qui se penchent sur les cas des SDF n’ont pas étudié les raisons sociales qui les ont poussés à vivre dans la rue. Elles se contentent de leur porter de l’aide sans résoudre leurs problèmes. Personne n’a effectué de recherche sur leurs véritables besoins et les alternatives qui pourraient leur être proposées. Même les centres d’accueil donnent la priorité aux enfants des rues et oublient les plus âgés.

L’absence de loi

Sans abri : Le droit à un lieu de retraite
Les SDF souffrent et meurent souvent dans l’indifférence la plus totale.

L’histoire a commencé par Sayed, un septuagénaire qui s’était installé dans un coin de la rue Soliman Abaza à Mohandessine, au Caire. « Difficile de le remarquer. Son corps sans mouvement était enseveli sous les détritus. Il souffrait d’un problème respiratoire grave, était à moitié paralysé et avait une maladie de la peau. Ses plaies étaient si infectées qu’elles étaient recouvertes de vers. Cette scène m’a beaucoup marqué. Je n’ai jamais vu un être vivant recouvert de vers. D’habitude, ce sont des morts », dit Mahmoud, qui a fait le tour de plusieurs hôpitaux avant que le vieil homme soit admis. « Seul un hôpital privé a accepté de l’hospitaliser, mais le pauvre homme est mort avant d’y arriver », relate-t-il, tout en soulignant l’absence de loi pour sanctionner les services d’urgence ou les hôpitaux qui refusent d’accueillir de tels patients. Et de poursuivre : « En vieillissant, ces personnes marginalisées peinent à trouver des centres qui acceptent de les héberger, compte tenu des spécificités de leurs comportements. Autrement dit, les centres d’hébergement pour personnes âgées dépendantes refusent de les accueillir. De plus, il y a un phénomène de rejet réciproque entre le personnel et ces personnes ayant vécu dans la rue avec un parcours de vie difficile ».

Ils sont une dizaine — six hommes et quatre femmes — âgés entre 60 et 87 ans, à vivre dans ce centre d’accueil qui a ouvert il y a cinq mois seulement. Le décor est simple, le lieu bien modeste. Chaque appartement est composé de trois chambres à coucher, une salle de séjour et une cuisine. « Nous tenons à placer la télévision dans la grande salle commune pour créer une ambiance familiale et éviter que les pensionnaires ne se replient sur eux-mêmes ou souffrent de solitude en restant enfermés dans leur chambre. Des activités de groupes et de petites soirées y sont organisées pour que ces personnes âgées puissent se divertir et passer des moments agréables. Le personnel fait tout pour rendre leur vie plus agréable », déclare Hend Salah, la maîtresse de maison, chargée de faire la cuisine et d’aider les pensionnaires à gérer leur quotidien.

Reste que leur état de santé est loin d’être brillant. Ils souffrent de problèmes respiratoires, dermatologiques et psychiques, ou de handicaps physiques. Sans parler des pathologies comme les cancers ou la maladie d’Alzheimer. « Les soigner n’est pas toujours simple. Habitués à se débrouiller seuls, beaucoup refusent de recevoir des soins. Ils acceptent difficilement que l’on s’occupe d’eux. Pourtant, on ne peut pas se permettre de les laisser sans traitements », ajoute Hend, justifiant la raison pour laquelle il faut les réveiller la nuit, afin de vérifier si leurs couches sont mouillées ou pas. « Cela me fait de la peine de rompre leur sommeil, mais il le faut, pour prévenir les escarres », souligne-t-elle, tout en citant le cas de Am Mohamad, 85 ans, atteint d’Alzheimer. Un vieil homme qui ne cesse de rabâcher les mêmes histoires, mais ne se souvient jamais de ce qu’il a fait la veille. « Je suis la seule personne dont il se souvient du nom. Il peut m’appeler dix fois durant la matinée pour oublier ensuite ce qu’il veut me demander. Il lui arrive de réclamer son petit-déjeuner plusieurs fois par jour, sans se souvenir qu’il l’a déjà pris. La nuit, il se réveille pour s’habiller et sortir », raconte Moataz Hosni, l’aide-soignant qui ne ferme pas l’oeil la nuit, car il redoute les actions subites de Am Mohamad. Il poursuit : « Je l’ai surpris un jour en train de ranger une bouteille d’eau de Javel dans le réfrigérateur. Un matin aussi, je l’ai trouvé en train d’uriner derrière la porte de la cuisine ».

Habitude ou protection

Sans abri : Le droit à un lieu de retraite
Les sans-abri ont besoin d’un temps d’adaptation après de longues années dans la rue. (Photo : Tareq Hussein)

Il est 17h. Alors que la plupart des pensionnaires sont réunis devant la télé, Hend leur sert du thé. Seul Mohsen demande du café et une cigarette. « La nuit, je ne fume pas ! », s’exclame cet homme de 70 ans, avec la légèreté d’un enfant. Il n’a ni cheveux, ni dents, et boit entre quatre et cinq tasses de café par jour. Il se promène en fauteuil roulant avec une canette vide de Coca coincée entre les cuisses. En fait, pour tous ces pensionnaires, la maison de retraite requiert un temps d’adaptation. « Une intégration qui se construit au fil des jours. Cela se passe par des échanges, des discussions, un climat de confiance pour que le lien s’installe. Il faut mener tout un travail sur l’estime de soi pour que la personne accepte de prendre une douche, par exemple. Se réapproprier les règles de vie en collectivité et accepter de faire confiance aux aides-soignants, car dans la rue, c’est tout à fait autre chose », explique Rania Ahmad, la directrice de la maison de retraite. Et d’ajouter : « Parfois, une décompression s’observe à l’arrivée. Elle peut se traduire par une dépression ou le déclenchement de maladies. Chose normale, car ces pensionnaires particuliers sont liés par leur parcours de vie : avant d’arriver là, tous ont connu la rue. Ils sont en perpétuelle activité mentale et physique pour leur survie. Quand ils rentrent en institution, ils éprouvent un grand vide ». Car après de longues années de solitude, la vie en communauté n’a rien de naturel pour eux. Le personnel de la maison confie avoir des difficultés à les apprivoiser. Ils réclament souvent la paix, excepté quand il s’agit d’une sortie ou d’une promenade. « Parfois, je leur propose d’aller dans le jardin ou dans une pizzeria, et là, ils sont heureux. La nuit, ils s’ouvrent beaucoup plus, car c’est un univers auquel ils sont habitués », dévoile Rania.

Nasser, un déficient mental, fait partie de ceux qui ont opté pour la solitude. Depuis son arrivée, cet octogénaire aveugle préfère dîner à l’écart et fuit les activités de groupe. Même constat pour Farag, qui est revenu dans la maison de retraite après l’avoir quittée sur un coup de tête et sans prévenir quiconque. « Je n’ai plus la force de me battre quotidiennement pour conserver ma place dans la rue. Ici, je préfère être seul. De toute façon, il n’y aura personne pour me pleurer », dit-il, les yeux vissés au sol. D’autres insistent pour garder les habitudes de la rue, alors que le personnel fait tout pour que cela change. Chaïmaa, 20 ans, souffre de décharges électriques au cerveau, apparaît avec une tasse de thé à la main. Les traits tirés, les ongles sales. « J’ai choisi la rue parce que mon père me battait », lance cette jeune fille qui a vécu cinq ans dans une voiture « toute pourrie ». « Avant, c’était dur, lâche-t-elle. Ici, au moins, je peux me laver ». Le plus surprenant, selon le directeur du centre, c’est que Chaïmaa refuse de se réadapter aux conditions de vie normale et préfère rester dans la rue pour mendier et récolter chaque jour 150 L.E. « Pour moi, c’est important de pouvoir rentrer et sortir. Si c’est pour se retrouver comme en prison, ce n’est pas la peine », dit-elle. Ce que le directeur et le personnel de la maison essaient de comprendre, car ils savent qu’ils ont affaire à des personnes qui ont fugué. « Nous ne sommes pas là pour les juger. Si certains veulent sortir la journée et passer la nuit ici, certes, on ne le permet pas, mais en même temps, on le tolère, car ce comportement fait partie de leur manière de vivre. On leur offre un toit, des murs et des soins, mais on ne doit pas les contraindre. Sinon, c’est voué à l’échec. L’idéalisation de ce que pourrait offrir la maison de retraite fait vite place aux difficultés quotidiennes, car quitter la rue n’est pas une parenthèse que l’on ferme », conclut Mahmoud, qui espère que d’autres centres suivent son exemple en hébergeant ces nécessiteux.

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