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Anémie : Les femmes en première ligne

Manar Attiya, Lundi, 30 mai 2016

L'anémie est un problème de santé qui touche 58 % de la population égyptienne. Les femmes sont les plus exposées avec 6 000 d'entre elles qui décèdent chaque année de cette pathologie liée à la malnutrition. Enquête.

Anémie : Les femmes en première ligne

« Elle avait le teint pâle, ressentait des vertiges et des maux de tête et était souvent fatiguée et essoufflée lors des efforts. Nous avons découvert trop tard qu’elle souffrait d’anémie », dit Abou-Mohamad tristement. Originaire du village Kafr Ghatati, situé dans le gouvernorat de Guiza, cet homme, père de 5 enfants, vient de perdre sa femme. Après sa 3e grossesse, Fatma avait déjà de l’anémie, son hémoglobine était à 8g/dl, alors que la normale est de 12 à 16g/dl, pour les femmes. Son taux d’hémoglobine a continué à baisser graduellement lors des deux dernières grossesses. A l’accouchement de son dernier enfant, Fatma a eu une hémorragie et son taux d’hémoglobine a chuté à 5g/dl. Le médecin lui a fait une transfusion de sang, mais Fatma a succombé à son anémie.

L’histoire de cette villageoise, qui a perdu la vie, est semblable à beaucoup d’autres. Son anémie est due aux grossesses rapprochées et surtout aux hémorragies. « Lorsque le taux d’hémoglobine baisse pour atteindre les 8 g/dl, cela provoque de graves problèmes de santé. La femme meurt dans la plupart des cas. Sans aucun doute, la femme enceinte est la plus exposée à l’anémie car au cours de la grossesse, l’organisme de la femme enceinte travaille à plein régime. Les besoins en fer augmentent considérablement, notamment au cours des deux derniers trimestres. Donc, la femme en état de grossesse doit compenser cette carence en fer. Environ, 20 mg par jour sont conseillés pour le développement du bébé et durant l’allaitement, mais la plupart des femmes en Egype oublient ce détail important », précise la gynécologue Maha Emara.

Autre fait aggravant : seules 7,5 % des Egyptiennes accouchent avec des sages-femmes, selon le rapport de l’Onu pour la population. Elles y recourent faute de moyens, alors que la plupart des sages-femmes ne sont pas aptes à faire face aux complications surtout lorsqu’il s’agit d’une grossesse à haut risque.

Les grossesses successives et trop rapprochées — une des causes de l’anémie — ne sont pas seulement répandues dans les zones rurales mais aussi dans les milieux aisés. « Je me souviens d’une femme qui avait eu quatre filles et dont le mari, bijoutier, l’encourageait à tomber enceinte pour avoir un garçon. Lors du 5e accouchement, j’ai parlé à son conjoint, lui disant que sa femme n’était plus en mesure d’assumer une 6e grossesse et que cela pourrait lui coûter la vie. Mais, son désir d’avoir un héritier était plus fort que tout. Résultat : sa femme a payé de sa vie », raconte Dr Maha Emara.

Les dernières statistiques montrent que le nombre de femmes, qui meurent chaque année à la suite d’une grossesse ou d’un accouchement rapproché, atteint les 1 339 cas dans le pays. Cela veut dire qu’une femme meurt toutes les 6 heures. Et 6 000 femmes meurent chaque année à cause d’une anémie en Egypte. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le taux de personnes atteintes d’anémie est estimé à 58 % (enfants, femmes et hommes), soit environ la moitié de la population en Egypte.

Carence en fer

Il existe une relation étroite entre anémie et malnutrition. L’insuffisance alimentaire et la malnutrition entraînent une carence en fer et une baisse de l’hémoglobine dans le sang. Zohra, employée, qui habite à Hadaëq Al-Qobba, ne parvient plus à nourrir convenablement ses quatre filles, qu’elle élève seule, après le décès de son mari. « La plupart du temps, je prépare des frites ou des pâtes pour le déjeuner. Quand mon mari était vivant, je cuisinais avec de la viande rouge (riche en fer) une fois par semaine. Aujourd’hui, à cause des prix qui ne cessent de grimper, entre 80 et 110 L.E. le kg, je n’achète qu’un demi-kilo une fois par mois », confie Zohra, tout en se plaignant de cette hausse des prix. Son salaire de 800 L.E. est tout juste suffisant pour assurer une dose de riz par jour à chaque membre de sa famille et parfois, quelques légumes. Résultat : Ses filles sont mal nourries et cela peut entraîner des problèmes pour leur santé plus tard lorsqu’elles seront mariées. Plus grave encore, dans beaucoup de familles égyptiennes, les filles souffrent de discrimination en ce qui concerne la répartition de la nourriture. « Fidèles à une tradition bien ancrée, les familles qui habitent les zones rurales sont aux petits soins pour les hommes sous prétexte qu’ils sont productifs, subviennent aux besoins de la famille et donc méritent d’être bien gavés, ce qui n’est pas le cas des femmes », explique Dr Yasser Hussein, directeur dans une société de nutrition pharmaceutique et qui a fait plusieurs recherches sur la relation entre la malnutrition et l’anémie.

Recours aux fast-foods

Or, si la femme est la première victime de l’anémie, elle est aussi l'une des principales causes qui contribuent à sa prolifération. Des mères, qui ont les moyens, ne veulent pas se donner la peine de préparer des repas équilibrés. Elles ont recours aux fast-foods. C’est le cas de Hind qui travaille toute la journée jusqu’à 19h. Elle rentre fatiguée et n’a pas le temps de préparer un repas chaud pour ses deux enfants âgés de 11 et 13 ans. Elle commande alors le menu typique : ce célèbre hamburger avec des frites, qui est la base de la restauration rapide, du coca et du ketchup. « Ce type de nourriture n’est pas équilibré, car dépourvu de légumes et de fruits », note le nutritionniste Dr Bahaa Nagui. Il ajoute que les boissons gazeuses et les chips sont néfastes pour la santé, et la plupart du temps, les parents en offrent à leurs enfants tout en sachant que c’est mauvais. A part les fast-foods, d’autres éléments se sont imposés dans l’alimentation de la nouvelle génération. « Le cube de bouillon de soupe est indispensable dans ma cuisine. Sans cet élément, mes enfants refusent de manger mes plats », révèle Rania, 32 ans, mère de deux enfants. Et c’est le cas d’un bon nombre de mères.

Ce genre d’alimentation déséquilibrée peut conduire à l’obésité. A signaler qu’en Egypte, 86 % des femmes souffrent d’obésité. Et pour se débarrasser des 30, 40 ou 50 kilos en trop, elles font un régime, sans l’aide d’un nutritionniste. Selon Dr Hani Goubrane, spécialiste des régimes alimentaires : « Un nombre élevé de femmes suivent des régimes basés sur la consommation d’un seul aliment, comme les bananes. Ou alors, elles suivent un autre type de régime à base de protéines. Résultat : A long terme, ce genre de diète se caractérise par une baisse du nombre (et parfois de la qualité) des globules rouges dans le sang. A supposer que 70 femmes suivent ce type de régime, 30 % d’entre elles pourraient être atteintes d’anémie. Mais le problème est que les femmes ne se rendent pas compte que ces effets néfastes ne sont que les résultats directs d’un mauvais régime alimentaire ».

En attendant de meilleures solutions, le ministère de la Santé a pris les devants, en lançant une initiative de sensibilisation dans divers gouvernorats d’Egypte, pour éviter la propagation de l’anémie. En collaboration avec les instituts de nutrition et les sociétés de médicaments, des personnes font le tour des provinces pour expliquer ce qu’est l’anémie, ses symptômes, ses causes et comment éviter d’en souffrir. « Nous organisons, une fois par semaine, une séance d’information durant laquelle des femmes déjà formées font passer des tests d’hémoglobine et distribuent des compléments de fer et d’acide folique, qu’elles ont réussi à obtenir gratuitement. A ce jour, 11 séances ont déjà eu lieu et ont permis de sensibiliser 500 femmes au sujet de l’anémie grâce aux modules d’information et par des tests sanguins. Les femmes, chez qui on a dépisté un faible taux d’hémoglobine, reçoivent régulièrement ces vitamines », conclut Dr Suzanne Kellini, conseillère médiatique au ministère de la Santé.

Les besoins quotidiens en fer

Enfants de 1 à 12 ans : 7 à 10 mg par jour. Lait maternisé jusqu’à 3 ans. Chez l’enfant plus âgé, une tranche de foie de veau une fois par semaine.

Adolescents : 13 mg par jour. Veiller à une alimentation équilibrée, céréales enrichies en fer.

Femmes en âge de procréer : 16 mg par jour. Consommer des viandes, de la volaille, du foie, des sardines à l’huile et du poisson. Manger des moules le plus souvent possible.

Femmes enceintes : Jusqu’à 30 mg par jour au 3e trimestre. Préférer les oléagineux et les fruits secs. Des compléments de fer sont nécessaires.

Femmes ménopausées et hommes âgés : 9 mg par jour. Ne pas bouder la viande rouge. Réhabiliter les légumes secs.

Population et malnutrition

Selon le Programme Alimentaire Mondial (PAM), l’insécurité alimentaire touche un Egyptien sur cinq. Et selon le CAPMAS, Organisme central égyptien du recencement, 5,2 % de la population du pays est menacée par la famine. Cette malnutrition retarde la croissance de 31 % des enfants âgés entre six mois et cinq ans, soit l’un des taux les plus élevés au monde. « 40 % des enfants sont atteints d’anémie. 55 % d’adolescents présentent un taux d’hémoglobine bas et ce, d’après une étude du Centre des études rurales sur la situation des villageois dans 11 gouvernorats : Guiza, Kafr Al-Cheikh, Béheira, Gharbiya, Qalioubiya, Sohag, Assouan, Ismaïliya, Minya, Qéna et Béni-Souef », précise le nutritionniste Dr Bahaa Nagui.

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