Après la révolution de 2011, l’une des nouvelles formes de mobilisation a été l’émergence d’initiatives dans différents gouvernorats, dont
Ganoubiya Horra (sudiste libre) qui a marqué le début d’une réelle décentralisation du mouvement féministe, réputé pour être le monopole des Cairotes. La création de ces initiatives en dehors du Caire a donné un nouveau souffle au mouvement féministe, mobilisant des femmes qui ne sont pas nécessairement issues d’un milieu urbain et qui ne possèdent que leur conviction d’un monde meilleur pour leurs compatriotes. Comme le confirme Chaïma Tantawy, coordinatrice du programme «
Initiatives féministes » au sein de l’ONG
Nazra (regard). Une ONG qui a soutenu cette initiative et ses membres en les aidant à développer et à asseoir leur premier objectif. «
Ces initiatives s’inscrivent dans la continuité du mouvement féministe dans plusieurs gouvernorats, où il était pratiquement impossible d’évoquer les droits de la femme », explique Tantawy.
En effet, dans ces régions à majorité rurale et où les traditions sont fortement ancrées, des sujets comme la violence à l’égard des femmes ou le harcèlement sexuel sont tabous plus qu’ailleurs. Et c’est justement ce qu’essaient de changer des initiatives comme Ganoubiya Horra, lancée à Assouan en 2012.
C’est donc au sein d’une société tribale et patriarcale où la discrimination contre les femmes règne encore, et plus précisément au coeur d’Assouan, que neuf femmes audacieuses et rebelles ont décidé de faire bouger les choses à travers l’initiative Ganoubiya Horra. Leur objectif : lutter pour garantir les droits de la femme à Assouan ainsi que ses droits politiques, sociaux et culturels.
La révolution du 25 janvier comme leitmotiv
« L’essor de Ganoubiya Horra ne peut être compris que dans le contexte de la révolution du 25 janvier et l’ouverture d’un espace public plus vif et vibrant qui a encouragé plusieurs femmes et hommes à s’engager dans différentes formes d’activisme. La révolution a été un moment de rare épiphanie, où de nombreuses femmes se sont frayées une place dans le mouvement démocratique et révolutionnaire naissant, mais se sont trouvées face à des structures oppressives et violentes qui faisaient tout pour empêcher leur participation à la vie politique. C’est lors de ces manifestations que les membres de Ganoubiya se sont rencontrés et ont fait connaissance », explique Siham Osman, l’une des fondatrices de l’initiative.
Face à une dominance masculine qui a conduit la révolution, les femmes étaient supposées suivre les hommes. De plus, la répression exercée par l’Etat et les actes de violence et de harcèlement dont les femmes ont été victimes lors des manifestations ont attiré l’attention de beaucoup d’entre elles. De même, l’injustice et l’oppression à l’égard des femmes présentes et des activistes les ont poussées à réagir. « Suite à la révolution, un sentiment de solidarité est né. Conscientes que nous avions une cause commune à défendre, il nous fallait réagir, lutter contre l’injustice et faire face à la tutelle patriarcale qui voulait empêcher la femme de jouer un rôle politique en intimidant notre mouvement ». Ainsi, si les femmes ont payé un lourd tribut en participant à la révolution, cette même révolution leur a permis de créer des espaces les aidant à s’engager dans les affaires politiques et sociales. Une révolution qui a ouvert la porte à de nouvelles formes de mobilisation de la gent féminine dans les quatre coins d'Egypte, surtout en Haute-Egypte, une région longtemps délaissée.
Ganoubiya Horra a adopté deux causes importantes : la violence contre les femmes, comprenant la violence domestique, la violence dans le domaine public et le mariage précoce ; et la sensibilisation à participer à la vie politique, à travers des campagnes pour leur expliquer leurs droits, et le soutien aux jeunes candidates aux élections municipales à Assouan. Ganoubiya Horra compte aujourd’hui 14 membres dont 13 femmes et un homme, qui sont activement engagés dans de nombreuses actions, et ce, pour atteindre leurs objectifs et avancer un pas de plus vers une société plus égalitaire à l’égard des femmes.
C’est à travers des séances de narration et de soutien psychologique aux victimes des violences, et apportant même un soutien juridique pour celles qui le réclament, que Ganoubiya tente de jouer son rôle. De plus, cette initiative sensibilise les gens à ces causes, par le biais d’activités artistiques et culturelles. « Ganoubiya Horra a ainsi organisé diverses conférences sur la violence à l’égard des femmes, des ateliers avec les jeunes femmes d’Assouan, des spectacles et pièces de théâtre, des discussions sur les droits de la femme figurant dans la Constitution en 2013, ainsi que des campagnes d’ébauches de dessin dans les rues d’Assouan », explique Siham. Et d’ajouter : « En 2015, Ganoubiya Horra a également participé à la campagne des 16 jours pour lutter contre la violence à l’égard des femmes, en organisant des débats dans les universités et d’autres espaces publics et électroniques », dit la fondatrice de cette initiative, devenue officiellement une association légale.
Le poids des traditions
Néanmoins, le succès de Ganoubiya Horra ne semble pas du goût de tout le monde. En effet, à Assouan, la société demeure traditionnelle et les coutumes tribales sont prédominantes, ce qui explique que ces jeunes femmes travaillent dans des conditions difficiles. « Les femmes qui oeuvrent dans les initiatives féministes sont généralement ciblées par la société, on essaye de ternir leur réputation et elles sont parfois exclues par leurs familles, ou même empêchées d’entrer dans certains endroits publics », affirme Tantawy. Amany Maamoun, membre fondatrice de Ganoubiya Horra, relate les difficultés rencontrées avec sa famille : « Cela n’a pas été facile, surtout au début, de convaincre ma famille que ce que je fais n’est pas mauvais. J’ai dû me battre pour me déplacer librement ou voyager ». D’ailleurs, juste le fait d’aborder des sujets féministes est difficile. Mais le pire, dit-elle, c’est la difficulté que ces militantes trouvent auprès des femmes. « Les femmes avec lesquelles on travaille subissent des actes de violence et on se sent inutile, quand on ne parvient pas à les aider. Par exemple, au sujet de la violence domestique, il n’y a aucune loi qui la criminalise, et donc c’est difficile de travailler quand les lois ne sont pas de notre côté », dit Amany.
Dans de telles circonstances difficiles, et avec un domaine public qui est de plus en plus fermé et répressif, les jeunes femmes de Ganoubiya Horra continuent à persévérer et à lutter pour garantir les droits des femmes dans leur société. Et malgré toutes les difficultés rencontrées, elles n’expriment aucun regret quant à leur engagement dans le mouvement féministe. « Je ne suis plus la même personne après l’expérience de Ganoubiya », lance Siham. Et d’ajouter : « Cette contribution m’a apporté quelque chose d’exceptionnel, un sens rare de solidarité, une confiance en moi-même et je ne suis pas la seule ». Un sens de la solidarité, d’une souffrance collective et d’un rêve partagé qui poussent les femmes de Ganoubiya et toutes les autres initiatives féministes à poursuivre leur bataille malgré tout.
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