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Deir Mawas en guerre contre Zika

Chahinaz Gheith, Mardi, 08 mars 2016

A Minya et à Assiout, le moustique Aedes aegypti, qui transmet le virus Zika, prolifère dans les marais et les canaux. Le ministère de la Santé écarte tout risque d’infection, mais les habitants, peu convaincus, se mobilisent pour éradiquer l’insecte nuisible.

Deir Mawas en guerre contre Zika
Dans plusieurs villages de Minya, l’insalubrité est le mot d’ordre. (Photo : Mohamad Abdel-Latif)

« Nous avons peur ». Ces deux mots résument l’état d’inquiétude des habitants des deux gouvernorats de Minya et d’Assiout, désemparés à l’idée d’une prolifération du virus Zika transmis par le moustique tigre du genre Aedes aegypti, au même titre que la dengue, le chikungunya et la fièvre jaune. Dans la localité de Deir Mawas à Minya, tout le monde parle de Zika. Et pour cause. Le ministère de la Santé vient de déclarer que le moustique en question existe dans les gouvernorats de Minya et d’Assiout. Le ministre a assuré cependant qu’il n’y avait aucun risque d’infection par Zika. « Le moustique existe en très petit nombre de sorte que nous n’avons pas de cas de Zika. Ce moustique transmet également la dengue et le chikungunya, dont nous avons souffert pendant des années (voir enc.). Il n’existe aucun cas de contamination par le virus Zika parce que le moustique doit d’abord piquer une personne infectée, avant de transmettre la maladie. Et il n’y a pas de personne infectée en Egypte », a affirmé le porte-parole du ministère de la Santé, Khaled Mégahed. Selon lui, le ministère prend toutes les pré­cautions nécessaires pour éviter la propagation du moustique en Egypte. « Bientôt, ce moustique sera éradiqué surtout que les chiffres sont en baisse constante », a ajouté Mégahed.

Pourtant, des interrogations hantent une bonne partie des habitants qui accordent peu de crédit aux instances officielles ainsi qu’à leur manière de gérer les crises. « Les déclarations du ministère de la Santé nous ont rendu tendus », lance Saad Kamal, enseignant. Il pointe du doigt les tas d’ordures qui traînent au bord du canal de drainage sanitaire, et qui constitue un terrain fertile pour la propagation des moustiques. D’après lui, ce paysage désolant est également visible sur tous les marais et les canaux du village, devenus un dépotoir à ciel ouvert. En fait, à Deir Mawas, le spectacle est désolant. Des monticules de déchets, des pneus de voitures abandonnés et des animaux morts gisent dans les canaux et favorisent le développement des gîtes larvaires. Aux environs d’une école, un dépotoir a été créé, mettant en danger la santé des écoliers et des habitants. Lorsqu’on entre à l’école, on est assailli par une odeur âcre. Impossible de respirer et il faut presser le pas pour éviter les piqûres de moustiques. « En hiver comme en été, nos fenêtres demeurent hermétiquement fermées. On supporte difficilement la chaleur en été et l’humidité en hiver, mais nous ne pouvons pas supporter les mauvaises odeurs et les nuages de moustiques », clame Nadia, femme au foyer.

« Cette insalubrité favorise la prolifération des insectes : moustiques, mouches, cafards, etc., et représente également une source intarissable de maladies », estime Nasser Guiyouchi, fonctionnaire, tout en se rappelant les ravages causés par le moustique Aedes aegypti qui transmet le virus de la dengue. En automne dernier, son village a connu une maladie inconnue dont les symptômes étaient similaires à ceux de la grippe. Bien que le ministère de la Santé ait démenti au début la présence de toute épidémie, plusieurs dizaines de personnes ont été atteintes de fièvre, de fatigue, de diarrhée et de vomissement, ce qui a poussé les autorités sanitaires à annoncer la présence d’un virus appelé la dengue. Ce virus étrange se transmet par les moustiques d’une personne malade à une autre saine. « Le ministère de la Santé a donc envoyé des équipes munies d’instruments spécifiques et d’insecticides pour exterminer les moustiques autour des habitations et a réussi à contrôler la situation. Depuis, on ne les a plus revues », explique Guiyouchi. Et d’ajouter que face au spectre de ce nouveau virus, il faut renforcer la prévention et appeler le gouvernement à agir vite, surtout que Deir Mawas fait partie des villages à haut risque de contamination à cause de la prolifération des moustiques.

La négligence, un virus mortel

Un immense défi : après la grippe porcine et aviaire, l’Egypte doit mener aujourd’hui un nouveau com­bat contre le virus Zika. Mais au-delà de l’inquiétude qui sévit, une question s’impose : l’Egypte est-elle réelle­ment menacée par ce virus ? Soucieux de faire face aux bruits qui courent et d’apaiser la crainte des Egyptiens, Amr Qandil, chef du département de médecine préventive auprès du minis­tère de la Santé, affirme que ce mous­tique n’est pas originaire d’Egypte et qu’il existe principalement en Amérique du Sud et en Amérique centrale, en plus de certains pays d’Afrique. « Ce type de moustique vit habituellement à proximité des eaux propres. Heureusement, nous avons des marais, mais pas d’eau propre », dit sarcastiquement Qandil. Et d’ajou­ter que le vrai risque réside dans les aéroports qui doivent être surveillés pour retenir toute personne suspectée de porter le virus. Le ministère de la Santé a adopté des mesures préven­tives en collaboration avec le minis­tère de l’Agriculture. Ce dernier a commencé dans les deux gouverno­rats de Minya et d’Assiout à pulvéri­ser des insecticides deux fois par jour dans toutes les zones où les larves de moustiques et d’insectes adultes sont trouvées. Sans oublier les campagnes de sensibilisation qui permettent aux citoyens d’accéder aux informations essentielles sur le virus Zika, les modes de transmission et les moyens de prévention.

Mais ces déclarations officielles sont, selon les habitants, loin de toute réalité. « Il semble que Dr Qandil parle d’autres gouvernorats. Regardez autour de vous et vous verrez comment l’insalubrité, la pollution et la prolifération des maladies nous guettent, s’indigne Mamdouh Naguib, paysan. L’incinération des ordures accumulées, qui offre l’image d’un volcan en activité avec une longue colonne de fumée qui monte vers le ciel, s’avère être la seule solution pour se débarrasser des nuages de moustiques qui entourent les maisons ». Naguib, comme les autres habitants, critique les responsables. Selon lui, ce sont la négligence, le laisser-aller et l’absence de moyens et de stratégies qui sont à l’origine de cette situation. « Cela fait des années que nous présentons des plaintes auprès des responsables dont la dernière a été adressée au Conseil des ministres. Nous réclamons le remblayage des canaux de drainage, qui sont à l’origine des taux élevés d’insuffisance rénale, mais rien n’a été fait. Il paraît que nous sommes des citoyens de second degré ! », dénonce-t-il.

Le même scénario se reproduit à Al-Habachi, un autre bourg de Minya où la saleté est le mot d’ordre. Les habitants sont toujours aux aguets, et pourtant, la situation ne semble nullement inquiéter les pouvoirs publics. Mohamad Gaber est ouvrier dans une usine de briques et dont le salaire ne dépasse pas les 1 000 L.E. Il fait tout le nécessaire pour éviter la prolifération des moustiques, mais à cause des immondices qui s’accumulent à quelques mètres de son domicile, il est envahi par ces insectes. Gaber affirme avoir utilisé des moustiquaires mais il a découvert qu’elles ne servaient à rien, alors il s’est trouvé obligé de recourir aux insecticides. « Malgré mon salaire modeste, je suis obligé d’acheter chaque semaine deux aérosols d’insecticides », se plaint-il. D’autres habitants ont décidé d’agir sans attendre l’aide des responsables. « Nous avons collecté 1 000 L.E. pour débarrasser les déchets et désinfecter quelques canaux, car ces tas d’immondices représentent un facteur favorisant la prolifération des moustiques », lance Khattab Guirguis, un villageois. Il assure qu’aucun responsable au ministère de l’Agriculture ne se fait de soucis au point que l’un d’eux, en les voyant travailler, s’est contenté de dire : « Le jour où le virus atteindra notre village, nous nous en occuperons ».

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