Mercredi, 24 juillet 2024
Al-Ahram Hebdo > Au quotidien >

Takaful wa Karama : La solidarité avant tout

Manar Attiya, Lundi, 08 février 2016

Lancé par le ministère de la Solidarité sociale et parrainé par la Banque mondiale, le programme Takafol wa Karama (solidarité et dignité) se propose d’aider les familles pauvres qui ont des enfants scolarisés. Le programme est appliqué dans 8 gouvernorats d’Egypte. Reportage à Bedsa, à 70 km du Caire.

La solidarité avant tout
La scolarisation des enfants, une condition essentielle pour obtenir l'aide financière. (Photos : Amir Abdel-Zaher)

La scène se déroule à Bedsa, un village situé à 70 km au sud du Caire. Plusieurs centaines de femmes, mères de famille, paysannes, agricultrices et ouvrières de différents âges sont assises à même le sol attendant leur tour, alors que d’autres arrivent en masse et tentent de trouver une place. Celles qui sont arrivées les premières se tiennent en file indienne. Toutes ces femmes sont là pour obtenir une aide financière offerte par l’Etat aux familles pauvres. « Takafol wa Karama », C’est le nom de ce programme qui a vu le jour en décembre 2015. Il apporte un soutien aux parents nécessiteux, mais à condition que leurs enfants soient scolarisés.

« Nous appliquons ce système pour sensibiliser les familles à l’importance de l’éducation, et en même temps encourager leurs enfants à poursuivre leurs études », confie Névine Al-Kabbage, responsable du programme auprès du ministère de la Solidarité sociale. Chaque famille a droit à 325 L.E. par trimestre. Une famille, qui a trois enfants scolarisés dans différents cycles, perçoit 60 L.E. supplémentaires pour un enfant au cycle primaire, 80 L.E. pour un enfant au cycle préparatoire et 100 L.E. pour un enfant au cycle secondaire.

« C’est grâce à ce programme que mes enfants sont encore scolarisés. Avant, je n’avais pas les moyens de leur acheter des uniformes, des fournitures scolaires, des livres et des cahiers. L’année dernière, et avant que ce programme ne soit appliqué, je pensais les sortir de l’école, mais maintenant, je n’ai plus d’excuses », explique une jeune villageoise qui montre avec fierté les nouveaux cartables de ses enfants. « Ici, beaucoup d’enfants quittent l’école parce qu’ils sont obligés de travailler pour aider leurs parents. Aujourd’hui, on constate une hausse des enfants scolarisés », poursuit-elle. Soudain, elle se lève et glisse ses mains sous un coussin pour nous montrer la carte qui lui permet de retirer l’argent liquide. Car ce programme utilise des cartes intelligentes, comparables aux cartes bancaires qui permettent aux villageois de retirer leur argent. Comme toutes les autres villageoises, Oum Afaf est fascinée par la nouvelle technologie.

La solidarité avant tout
(Photos : Amir Abdel-Zaher)

« Cette carte est magique. Il suffit de l’insérer dans une machine, et d’attendre deux ou trois minutes pour recevoir mon argent. Je suis fascinée par cette machine qui connaît mon nom, mon âge et combien d’argent elle me doit. On nous a expliqué à quoi sert cette carte et comment l’utiliser, mais l’avoir entre les mains et voir comment elle fonctionne, cela me fascine encore », dit Oum Afaf, 24 ans, mère de 5 enfants, dont les plus petits vont à la crèche et les trois autres sont à l’école. Les villageoises doivent se rappeler leur code à 4 chiffres pour toucher leur argent. Or, la majorité d’entre elles sont analphabètes, ce qui n’est pas une chose aisée. Comment procèdent-elles ? Elles ont trouvé une astuce, celle de mémoriser leur code en associant chaque chiffre à une image. Quand elles sont en face de la machine, elles identifient les images correspondant à chaque chiffre et inscrivent leur code.

Fatma, 30 ans, mère de 6 enfants, n’arrivait pas à faire la différence entre le 45 et le 54. « Comme je ne sais ni lire, ni écrire, je confondais ces deux chiffres. Mais lorsque j’ai associé le 4 et le 5 à des images, cela m’a facilité les choses », poursuit-elle.

Bedsa n’est pas le seul village qui bénéficie de ce programme. Celui-ci est appliqué dans 753 villages dans 8 gouvernorats (Minya, Béni-Soueif, Sohag, Louqsor, Assouan, Assiout, Qéna, Guiza) ainsi que dans quelques bidonvilles du Caire, comme Manchiyet Nasser, Abou-Atata, Boulaq Al-Dakrour, Ezbet Al-Haggana et Ezbet Kheirallah.

Il a fallu un an et demi pour mettre en place ce programme parrainé par la Banque mondiale en collaboration avec l’Unicef et Onu Femmes. « Le coût du projet est estimé à 507 millions de L.E. fournies par l’Union européenne. Cette dernière entend augmenter ce financement à 700 millions de L.E. au cours de l’année 2016. L’objectif étant de soutenir les femmes rurales ayant des enfants », précise la ministre de la Solidarité sociale, Ghada Wali. Et d’ajouter : « Depuis le début du projet en avril 2015, 430 000 familles ont bénéficié de ce programme, soit 1,8 million de personnes. Le programme Takafol wa Karama a réalisé un grand succès et a porté ses fruits dans 8 gouvernorats à tel point qu’on compte l’appliquer dans tous les gouvernorats d’Egypte. Le nombre de bénéficiaires va se multiplier au cours des trois prochaines années et pourrait atteindre le million et demi de familles », affirme la ministre.

Mais avant d’apporter un soutien financier à une famille, le ministère de la Solidarité sociale doit s’assurer d’abord que celle-ci est réellement dans le besoin. Pour cela, 500 assistants sociaux sont chargés de mener une enquête sur les familles intéressées. Toujours dans le cadre de cette initiative, l’Etat accorde une aide financière aux handicapés et aux personnes âgées de plus de 60 ans. Chaque famille entretenant un handicapé ou une personne âgée reçoit 350 L.E. par trimestre. Mais si la famille a deux handicapés, elle reçoit 500 L.E., et si elle en a 3, elle perçoit 600 L.E. Il suffit à la personne âgée ou handicapée de présenter sa carte d’identité et de mentionner son handicap, pour que le programme Karama se charge de l’aider.

Am Moussa, 65 ans, vit dans une pièce exiguë avec sa femme et ses 7 enfants, avec une armoire, un grand lit et un réchaud à gaz. La nuit, Oum Gomaa dort avec ses filles sur le lit, tandis que le père et ses 3 garçons dorment par terre sur un vieux tapis. Am Moussa est aveugle et bénéficie d’une aide financière de Karama, alors que sa femme, âgée de 40 ans, reçoit l’aide de Takafol, puisqu’elle a 4 enfants qui sont scolarisés.

Le programme Takafol wa Karama, a changé quelque peu la vie des habitants. Adliya a décidé d’acheter un four moderne pour préparer et vendre des biscuits. Après le décès de son mari en 2014, Adliya s’est retrouvée du jour au lendemain sans ressources. « Grâce à cette aide, j’ai commencé à fabriquer des biscuits et à les vendre aux habitants. Je gagne environ 10 L.E. par jour. Les jours de fête ou à l’occasion d’un mariage, de fiançailles, d’une naissance ou d’un décès, je peux gagner plus de 25 L.E. », confie-t-elle.

Un avis partagé par Manal Al-Tibi, présidente d’une ONG qui travaille avec les pauvres, qui trouve que ce genre de programme est en accord avec la nouvelle Constitution, qui renforce le rôle de l’Etat en faveur de la maternité, de l’enfance, des femmes soutenant une famille, des femmes âgées et des plus nécessiteux. Selon la Constitution, l’Etat doit fournir une assurance sociale à tout citoyen incapable de se prendre en charge ou de subvenir aux besoins de sa famille en lui assurant un minimum de moyens de subsistance.

Certains habitants voient cependant que l’aide financière offerte par le programme n’est pas suffisante. Farhana Abdel-Razeq, habitant le village de Bedsa, ne trouve pas ce programme avantageux. « Que peut-on faire avec une telle somme ? Elle ne me suffit pas pour subvenir aux besoins de ma famille. J’ai 4 enfants à nourrir et je dois payer les frais de scolarité, les uniformes et les fournitures scolaires. Et si par malheur, l’un d’eux tombe malade, il faut l’emmener chez le médecin, payer la consultation et acheter des médicaments ». Safiya, sa belle-soeur, partage son avis. « La somme octroyée devrait être versée tous les mois et non pas chaque trimestre. Une femme comme moi a besoin d’une machine à coudre, pour augmenter ses revenus », s’indigne Safiya.

Or, ce n’est qu’un début. D’après Dr Névine Al-Kabbage, responsable du projet au ministère de la Solidarité sociale, ces programmes protègent les pauvres des pires effets du chômage. « En leur accordant directement de l’argent, on les protège des maladies graves ou d’autres imprévus. Le programme permet également aux enfants de manger à leur faim et de ne pas quitter l’école pour aller travailler », conclut Al-Kabbage.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique