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Nouvelles radios : La parole aux auditeurs

Dina Bakr, Lundi, 27 avril 2015

Ces 10 dernières années, nombreuses sont les stations radio qui ont opté pour un nouveau style. Langage familier, sujets légers, tout est fait pour mettre à l'aise leurs auditeurs bloqués dans les embouteillages. Focus.

Nouvelles radios

Talea AL-Tariq (pars en flèche sur la route) est une émission de la radio 90.90 présentée par Sally Abdel- Salam dont le générique est chantonné par l’animatrice elle-même. Son programme passe à 18h et dure deux heures. Comme c’est le début de la semaine, c’est le rendez-vous hebdomadaire avec la rubrique Gameiyet Al- Marä Al-Motawahécha (l’association de la femme sauvage), une association virtuelle créée par Sally Abdel-Salam. Sa voix est pleine d’engouement et d’humour. « Souhaiteriezvous que votre femme ait un salaire plus élevé que le vôtre ? J’attends vos commentaires par sms, sur Facebook ou par téléphone », dit Sally qui interprète plusieurs personnages à la fois au cours de son émission : l’enfant terrible, la femme tendre et la comédienne qui ne manque pas d’ironie.

Quel que soit le sujet, pour elle, le critère de réussite est de recevoir beaucoup de messages, de commentaires et de coups de fil. Par le biais de la page de cette station radio sur Facebook, Sally incite ses auditeurs à faire des « like » et à inviter leurs amis à écouter le programme.

Menna Amer
Menna Amer, radio 90.90.

En fait, ce programme est un moment de détente, une occasion pour se distraire et écouter de nouvelles chansons. De temps en temps, l’animatrice lit en direct les compliments qu’elle reçoit. Certains auditeurs finissent par devenir familiers : « Menawara ya Sally ya assoula » (tu es rayonnante Sally), « Tu es chouette, j’apprécie ta manière de dire Allô ». D’autres c o m m e n t a i r e s s’affichent sur la page comme : « J’aurai aimé que toutes les femmes parlent comme toi. La vie sans femmes est comme un paradis sans anges. A bientôt », etc. Tout est permis et la censure n’intervient que lorsque les mots deviennent grossiers.

La logique a changé. L’objectif de la radio n’est plus de faire la propagande politique et l’orientation de l’opinion publique. Il s’agit désormais d’une entreprise à but lucratif, même si les radios restent toutes publiques en Egypte. « Attirer les publicités est à la fois un indice et un facteur de réussite auquel tout média doit attacher beaucoup d’importance », reconnaît Mohamad El-Sonbaty, rédacteur en chef à la radio 90.90. Il explique que lors de l’émission de Sally, les commentaires et les messages pleuvent à tel point que les ordinateurs fonctionnent lentement.

En écoutant ce programme et d’autres qui passent ces dernières années sur antenne, on peut constater que l’image classique de l’animateur radio a complètement changé. Une série de nouvelles émissions a vu le jour et est animée par des présentateurs d’un nouveau style. L’objectif : attirer le maximum d’auditeurs en brisant les tabous et en abordant des sujets légers adaptés à un rythme de vie accéléré. En effet, la plupart de ces émissions sont diffusées lors des heures de pointe et sont destinées aux conducteurs bloqués dans les embouteillages.

Jilane Alaa
Jilane Alaa, Mega FM. (Photo : Mohamad Adel)

« Notre message est avant tout de divertir les auditeurs, l’actualité arrive par la suite. L’important est que les auditeurs ressentent que l’animateur partage les mêmes soucis qu’eux », explique Tareq Aboul-Séoud, directeur de la station 90.90. Il appuie sur le fait que la sienne est une radio de divertissement.

Aujourd’hui, exercer le métier d’animateur radio exige certains critères du point de vue attitude et style. Sally en est l’exemple. Détendue, elle affiche des sourcils tatoués et son sourire laisse apparaître des dents couleur de perle. L’humour qu’affiche Sally fait partie de son quotidien. « Je déteste me trouver dans une ambiance solennelle. Cela m’étouffe. Je veux être comme je suis. Je n’aime pas trop philosopher et j’utilise un langage simple », confie-t-elle. Cette jeune femme a toujours rêvé de devenir une animatrice pas comme les autres. « J’éprouve de l’admiration pour plusieurs animatrices de télé. Je voulais avoir la frimousse de Razane Maghrabi, le charisme de Lamis Al-Hadidi et aborder les sujets d’ordre humain comme Riham Saïd ». En un mot, posséder les talents de ces trois animatrices à la fois. Mais son idole demeure Oprah Winfrey car elle est spontanée et sincère. Sally ose parfois aborder quelques détails de sa vie privée avec ses auditeurs. « Pour moi, ce n’est pas un tabou. Donner mon avis personnel n’oblige personne à être d’accord avec moi », dit-elle.

« Je veille à ce que mon auditeur ne s’ennuie pas »

Programmes légers, chansons, devinettes et jeux sont au rendez-vous. Tout est fait pour distraire l’auditeur. « Presque toutes les stations radio diffusent des chansons pour distraire les gens. Or, le grand défi que doit relever chaque animateur c’est de savoir garder l’auditeur branché pendant les 2 ou 3 heures de route », explique Menna Amer, animatrice de l’émission Men Sabea we Enta Talie (à partir de 7h). Du dimanche à jeudi, Menna passe trois heures d’antenne et son émission qui couvre les heures de pointe et les embouteillages du matin bénéficie d’une grande audience. Un trajet peut durer deux heures et demie. Une réalité dont les présentateurs doivent tenir compte.

Weam Wagdi
Weam Wagdi, Mega FM. (Photo : Mohamad Adel)

Menna, qui a fait des études de communication, improvise son propre style. « Je n’ai pas tenu à suivre les méthodes traditionnelles de rédaction. J’ai donné libre cours à ma créativité et mon imagination », dit-elle. Elle aime réécouter son émission sur Youtube pour améliorer son style. « Je n’utilise pas les mots clichés, je déteste la routine et je veille à ce que mon auditeur ne s’ennuie pas ». Mais, il y a des limites à respecter. Dès qu’elle sent qu’un auditeur abuse de cet espace de liberté, elle coupe la communication. En effet, cette nouvelle vague d’émissions radio a eu ses prémices en 2003 avec la création de Nogoum FM, qui fut la première station privée en Egypte.

Aux débuts de cette chaîne, son ex-directeur général Amr Adib, a choisi Wessam Wagdi et Héba Al-Garhi pour présenter l’émission matinale Eich Sabahak (jouis de ta journée). « Notre apparition était différente car c’était la première fois que deux animatrices présentent la même émission », se souvient Wessam. Animatrice à Nogoum FM durant 12 ans, elle a vu les barrières tomber avec les auditeurs. Ce nouveau style rompt avec le traditionnel et les stéréotypes figés du langage et de la présentation . « Il m’arrivait souvent d’évoquer des expériences personnelles, parce qu’il s’agit d’aborder des sujets de la vie quotidienne, mais de façon plus légère, pour attirer les auditeurs et du coup la pub », explique Wessam, aujourd’hui présidente de Mega FM. Depuis, d’autres stations ont suivi cet exemple.

« Il s’agit juste de se distraire et de passer le temps »

Yasser Abdel-Aziz, critique des médias, estime que cette nouvelle génération d’animateurs est un phénomène qui mérite d’être étudié. Pourtant, il leur reproche souvent un manque de professionnalisme. « Ces animateurs ne font pas la distinction entre leur métier de journaliste et la relation qu’ils entretiennent avec leurs auditeurs. Ils se prennent pour des leaders d’opinion qui possèdent la vérité absolue et ils oublient que leur principale mission est d’informer en toute objectivité », explique-t-il.

Nevine Mahmoud
Nevine Mahmoud, Mega FM. (Photo : Mohamad Adel)

En fait, certains auditeurs ne se sentent pas à l’aise avec ce nouveau style, trop décontracté et subjectif à leur goût, et éprouvent de la nostalgie pour les programmes de jadis. « Où sont passées les émissions d’antan comme Kelméteine we Bass (deux mots, c’est tout) de Fouad Al-Mohandès ? Aujourd’hui, aucun programme n’aborde des sujets sociaux concrets ni ne tente de proposer des solutions », regrette Alaa, chauffeur de taxi. Il interdit à ses enfants d’écouter ces programmes à cause du langage utilisé et de la futilité des sujets.

Et il n’y a pas que les « vieux » qui critiquent. Noha Adel, étudiante à la faculté, actionne sa radio uniquement lorsqu’elle est au volant. « Il s’agit juste de se distraire et de passer le temps lors des embouteillages. Je n’allume jamais la radio à la maison », ditelle. Noha déteste le fait que certains animateurs utilisent des mots en anglais sans les traduire. Des avis qui ne semblent pas déranger cette jeune génération d’animateurs. « Je sais que je ne peux pas satisfaire tout le monde », dit Névine Mahmoud, animatrice à Mega FM et que les auditeurs appellent Sangouba.

Qu’on le veuille ou non, ces animateurs nouveau style font partie de notre quotidien. Certains auditeurs les aiment beaucoup, d’autres pas tellement. « Je préfère écouter des programmes de Mohamad Ali Kheir ou Mohamad Al-Ghiti qui abordent des sujets importants et donnent un espace aux auditeurs », confie Adel, mordu de la radio. Selon lui, ces animateurs ont réussi à trouver un juste milieu entre le style classique d’antan et celui d’aujourd’hui. « Ils arrivent à aborder des sujets sérieux tout en étant sympathiques avec leurs auditeurs », dit-il.

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