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L’heure est à la libéralisation

Marwa Hussein, Mardi, 28 octobre 2014

La hausse des prix des engrais pèse lourd sur les petits agriculteurs, au profit notamment des producteurs privés. Le gouvernement dit vouloir lutter contre le marché noir.

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(Photo : Bassam Al-Zoghby)

La décision du gouvernement d’élever les prix des engrais sur le marché de détail de 33% d’un seul coup, bouleverse la campagne égyptienne. Parmi les unions d’agriculteurs créées au cours des dernières années, plusieurs se sont prononcées contre la décision. La semaine dernière, Mohamad Barghash, président de l’une de ces unions, malgré son soutien affiché au régime actuel, a menacé de boycotter les élections législatives prévues en décembre, si le gouvernement insiste à élever les prix des engrais.

L’augmentation des prix des engrais est en harmonie avec la politique de libéralisation des marchés des produits subventionnés. Les principaux perdants sont les paysans, qui paieront plus cher les engrais, alors que les prix des principales denrées comme le blé et le coton sont fixés par l’Etat. « Malgré la hausse des prix du gasoil en juillet et maintenant les prix des engrais, le gouvernement fixe à 420 L.E. (environ 60 US$) le prix de l’erdeb de blé (150 kilo), soit le même prix de l’année passée », dit Adel William, activiste défenseur des droits des agriculteurs.

Selon les nouveaux tarifs, la tonne d’urée est passée de 1500 L.E. à 2 000 L.E. (281 US$), tandis que les prix d’autres engrais azotés ont atteint 1 900 L.E. Ainsi, le paysan paiera 100 L.E. pour 50 kilos d’engrais au lieu de 75 L.E. Pour chaque feddan (0,42 ha), le paysan avait droit à 600 kilos d’engrais au prix fixé par le gouvernement, mais cela fait deux ans que le ministère de l’Agriculture ne délivre que la moitié de cette quantité. Selon les paysans, leurs besoins effectifs s’élèvent à 900 kilos d’engrais par an par feddan. « Les paysans achètent la quantité restante sur le marché noir à double prix », se plaint Hachem Farag, président du syndicat des Petits agriculteurs de Guiza.

Le gouvernement, pour sa part, défend la hausse des prix des engrais disant que c’est le moyen le plus efficace de lutte contre le marché noir et la pénurie des engrais qui en est la cause et la conséquence. Actuellement, il est difficile de mesurer l’effet de la décision sur le marché noir, vu que la saison de culture hivernale n’a pas encore commencé. « Le ministère de l’Agriculture a refusé un prix encore plus élevé réclamé par les producteurs d’engrais. Il a aussi refusé d’alléger les restrictions sur les exportations », dit Mahmoud Al-Barghouti, porte-parole du ministère de l’Agriculture. Cependant, il défend la hausse des prix actuels disant que les entreprises publiques cumulaient les pertes.

Le secteur public premier gagnant

Obligées de vendre leur production sur le marché local, aux tarifs fixés par le gouvernement, les entreprises publiques de production d’engrais sont les premiers à profiter de la décision. En moyenne, elles fournissent près de 70% des besoins du marché local, alors qu’elles ne sont pas autorisées à exporter leur production. « Les entreprises publiques espèrent juste couvrir le coût de production », ditMohsen Nasser, président de la l’entreprise publique Delta Co. for Fertilizers, plus grand producteur public d’engrais. Il rappelle que les prix des engrais sont figés depuis 2009, alors que ceux du gaz naturel ont augmenté deux fois.

Selon Nasser, la part du marché de son entreprise peut couvrir, à elle seule, les trois quarts des besoins du marché local, si elle atteint sa capacité de production maximale. Cela est surtout lié à la disponibilité des approvisionnements en gaz naturel, dont la pénurie pèse sur l’industrie des engrais depuis quelque temps. Le gaz naturel est un composant majeur de l’industrie des engrais avec entre 70% et 75% du coût de production. Le gouvernement a élevé le prix du gaz pour les usines des engrais, de 3 dollars par million d’unités thermiques britanniques (BTU) à 4 dollars en 2012, puis à 4,5 dollars en juillet dernier. Pour les sociétés publiques, la seule solution pour arrêter leurs pertes est la hausse des prix (voir enc.).

Le gouvernement est accusé de favoriser le cartel des producteurs privés au détriment du secteur public. « Si le gouvernement cherche vraiment à appliquer les règles du marché, il ne doit pas différencier entre le secteur privé de public », dit Réda Issa, économiste. Il appelle le gouvernement à permettre aux entreprises publiques de fixer elles-mêmes les prix, de façon à devenir profitable. En revanche, l’Etat doit prendre en charge la subvention des paysans au lieu de faire porter cette charge aux entreprises publiques. Il rappelle que les secteurs privé et public reçoivent le gaz naturel au même prix, alors que les entreprises privées ont le droit d’exporter une bonne part de leur production à des prix considérablement élevés, par rapport aux prix locaux. En fait, au moins une entreprise privée obtient le gaz naturel à un prix considérablement inférieur au secteur privé .

Subventions de l'Etat : Une approche différente

Le système de subventions des engrais est plus sophistiqué que celui d’autres produits directement subventionnés par l’Etat, comme les produits pétroliers et le pain. Car le gouvernement fixe le prix des engrais mais ce sont les entreprises publiques productrices d’engrais qui en assument le coût de production. Dans les dépenses de l’Etat égyptien, il n’existe pas d’article pour la subvention des engrais, alors que les budgets des entreprises publiques ne font pas partie du budget de l’Etat. Le soutien, qu’elles sont obligées d’apporter aux paysans, intervient sous forme de pertes dans les budgets de ces entreprises qui couvrent en moyenne de 70 à 75% des besoins du marché local. Le reste est couvert par les entreprises privées qui, selon des accords avec le gouvernement, vendent un ratio de leur production sur le marché local aux prix fixés par le gouvernement. Mais contrairement au secteur public, elles ont le droit d’exporter la majeure partie de leur production aux prix internationaux.

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