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Pain : La rationalisation mal comprise

Marwa Hussein, Mercredi, 16 juillet 2014

Les citoyens ont mal accueilli les nouvelles mesures visant à rationaliser la distribution du pain. Le nouveau système fait partie d'un plan plus vaste visant à verser les subventions en espèces.

Pain
Dorénavant, le quota de pain subventionné va être reçu au moyen d'une carte à puce. (Photo : Bassam Al-Zoghby)

Les citoyens sont scep­tiques face aux nouvelles mesures visant à rationali­ser la distribution du pain et qui limitent la part par personne, du pain subventionné, à 5 galettes par jour. Seules les familles qui détien­nent une carte d’approvisionnement électronique auront accès au pain subventionné, dont le prix est fixé à 5 pts la galette depuis 1980. Les per­sonnes qui ne possèdent pas de carte ou qui veulent plus de 5 pains par personne doivent payer la galette à 35 pts. Selon les chiffres officiels, 19 millions de familles (soit 69 millions des 86 millions d’Egyptiens) ont une carte. Le système, déjà appliqué dans les trois villes du Canal de Suez (Port-Said, Suez et Ismaïliya) ainsi qu’à Alexandrie et dans plusieurs quartiers de la capitale, ne semble pas satisfaire les gens, surtout les plus démunis, alors que le plan du gouvernement est de généraliser l’expérience au Caire avant la fin du mois et dans toute l’Egypte d’ici quelques mois.

Devant une boulangerie dans le quartier populaire d’Al-Khalifa (centre du Caire) où le système est déjà en vigueur, les queues ont dis­paru. « Avant la mise en oeuvre du système, certaines familles envoyaient plusieurs de leurs membres pour acheter pour une livre, des galettes de pain (plafond fixé par personne). Aujourd’hui, chaque membre de la famille peut se procurer en une seule fois la part de la famille pour trois jours », explique Ahmad Kamal, pro­priétaire de la boulangerie.

Les détenteurs de cartes déplorent le plafond de consommation, fixé par le gouvernement, alors que ceux qui ne possèdent pas de carte, critiquent le système dans son ensemble. « Nous sommes quatre dans la famille alors que trois seulement figurent sur la carte de subvention, ma fille de 8 ans n’est pas inscrite. La part de pain fixée par le gouvernement ne nous suffit pas », dit Rawya, femme au foyer. Et d’ajouter : « Pour le moment, cela peut aller car durant le Ramadan, notre consommation de pain diminue mais après le jeûne, ce sera un problème », ajoute-t-elle. Mahmoud Sayed, responsable d’une famille de 6 personnes, réclame au moins 8 galettes par jour pour manger à sa faim. « Doit-on prendre le petit-déjeuner, le déjeuner ou le dîner ? », se demande-t-il ironiquement. « Ma belle-mère et ma petite-fille vivent avec nous alors qu’elles ne sont pas sur la carte de subvention, et si on a des invités, qu’est-ce qu’on fait ? », se questionne une autre cliente. Pour ceux qui ne possèdent pas de carte de subvention, la situation est pire, sur­tout s’ils ont quitté leurs familles pour chercher un gagne-pain dans une autre ville. Ils se sont trouvés du jour au lendemain sans accès au pain sub­ventionné.

Devant la boulangerie, quelques ouvriers journaliers venus du sud de l’Egypte pour travailler au Caire essayent de convaincre le boulanger de leur vendre quelques galettes à 5 pts. « On ne nous donne pas de pain au prix subventionné car on n’a pas de carte. Pendant le mois du Ramadan on se débrouille mais après, qu’est-ce qu’on va faire ? », dit Khaled Salah, un maçon. Le gouvernement pour sa part a annoncé que les citoyens qui ne possèdent pas de carte d’approvision­nement pourront avoir une carte spé­ciale pour le pain en présentant cer­tains documents aux bureaux d’ap­provisionnement.

Le propriétaire de la boulangerie explique que le gouvernement a donné aux boulangeries la possibilité de vendre à ceux qui viennent des autres gouvernorats 5 000 galettes par mois au prix subventionné, même s’ils ne possèdent pas de cartes. Mais selon lui, la demande est plus importante. Oum Shahd, cliente de la boulangerie, synthétise : « Les plus riches peuvent s’en sortir. Ils mangent de tout mais les familles nombreuses et les pauvres ne pour­ront pas, le pain constitue la base de leur régime alimentaire », dit-elle. Le pain pour les Egyptiens, surtout les plus pauvres, est primordial, d’où vient son nom en égyptien Eish qui signfie vie. Il n’est jamais absent des repas chez les personnes les plus démunies qui glissent même les spa­ghettis dans leurs sandwichs pour se remplir la panse.

Le gouvernement égyptien s’est abstenu d’augmenter le prix du pain depuis 1977, année où l’ancien prési­dent Sadate avait essayé de baisser les subventions déclenchant une vague de protestations violentes. La situa­tion ne s’est calmée que lorsque les décisions ont été annulées.

A part la quantité, certains se plai­gnent de la pauvre qualité du pain et du manque de contrôle de la part du ministère de l’Approvisionnement. « J’ai essayé d’appeler les numéros que le gouvernement a annoncés pour les plaintes, mais en vain », dit Om Hamada. « Les représentants du ministère étaient présents le jour de la mise en vigueur de ce système pour intervenir en cas de bagarre, mais ils ne sont plus revenus », dit le proprié­taire de la boulangerie. Devant une autre boulangerie dans le même quar­tier, les clients se plaignent de la qualité. « Venez voir la farine qu’on reçoit, elle est presque noire », dit le propriétaire.

Le gouvernement a souvent accusé les propriétaires des boulangeries de vendre la farine subventionnée sur le marché noir plutôt que de l’utiliser pour produire du pain. « Le nouveau système permettra de réduire la fraude responsable en grande partie de la hausse de la facture des subven­tions », dit Mahmoud Diab, porte-parole du ministère de l’Approvision­nement. En fait, le nouveau système a, selon le gouvernement, réduit les subventions du pain dans les villes du Canal de Suez de 30 %. Dans les villes où le nouveau système est en vigueur, les boulangeries payent un sac de farine de 50 kilos à 155 L.E. contre 16 L.E. auparavant, alors que le gouvernement paye aux boulange­ries 30 pts par galette vendue au prix subventionné. L’idée du gouverne­ment est de libéraliser le prix de la farine en la vendant aux boulangeries au prix du marché tout en continuant à subventionner le pain. Ce plan avait déjà été annoncé en 2003, et aussi sous le président déchu Mohamad Morsi qui voulait même limiter la part de chaque citoyen à trois galettes par jour.

Nouveau système pour les subventions à l’alimentation

Le gouvernement a introduit début juillet un nouveau système pour les subventions sur la nourriture, y compris le pain : un premier pas pour renouveler un système qui date de plusieurs décennies. « On ne subventionne plus le produit mais les personnes », explique Mahmoud Diab, porte-parole du ministère de l’Approvisionnement.

Ainsi chaque membre d’une famille possédant une carte de subvention sera subventionné de 15 L.E. (2 dollars) par mois, 22 L.E. pendant le Ramadan. Chaque personne qui possède une carte de subvention a aussi droit à 5 galettes de pain par jour au prix subventionné de 5 pts la galette, alors qu’il n’existait pas de limite aupara­vant. « Le nouveau système offre un autre avantage vu que les gens pourront choisir parmi une gamme plus large de produits comme le lait, les pâtes, les poulets ... en fonction des besoins de chaque famille », ajoute Diab.

Le gouvernement a annoncé que les gens peu­vent désormais choisir parmi une liste de 20 produits, qui pourront atteindre à l’avenir une centaine, alors que selon l’ancien système, chaque bénéficiaire avait droit à un ou deux kilos de sucre, deux kilos de riz et 1,5 litre d’huile de cuis­son par mois pour une famille de 4 personnes. Chaque enfant supplémentaire avait seulement droit à un kilo de sucre et un demi-litre d’huile supplémentaire.

« Les familles nombreuses bénéficieront du nouveau système qui subventionne tout membre de la famille de façon équivalente », dit Diab. Selon le directeur d’une association publique de consommation qui a requis l’anonymat, une famille de 4 personnes paye environ 45 L.E. par mois pour se procurer des produits alimentaires subventionnés. Selon le nouveau système, la même famille paiera 56 L.E. par mois pour les mêmes produits, 28 L.E. lors du mois du Ramadan.

Toutefois, le système n’a pas encore été testé : les épiciers offrant ces produits subventionnés et les associations de consommation n’ont pas encore reçu les nouveaux produits qui devaient normalement être mis sur le marché début juillet.

« Le retard provient de la Société holding pour les produits alimentaires car le mois de juillet est le mois d’inventaire. Mais les produits seront prochainement sur le marché », assure Diab.

Amr Asfour, vice-président de la division des épiceries auprès de la Chambre du commerce du Caire, estime aussi que le nouveau système est théoriquement plus avantageux mais nécessitera des mécanismes efficaces pour son introduction. « Les épiciers vendant des produits subventionnés ont besoin de moderniser leurs épiceries afin d’implémen­ter le nouveau système. Mais il s’agit souvent des épiciers les plus pauvres et ils n’ont pas les moyens nécessaires ».

Pour pouvoir vendre aux bénéficiaires des pou­lets, de la viande et des détergents comme le réclame le gouvernement, les petites épiceries d’approvisionnement doivent avoir des réfrigéra­teurs et des étalages qu’ils n’ont pas actuellement. Il n’est pas encore clair comment le système fonc­tionnera en pratique, alors que dans certains quartiers des frictions ont eu lieu entre des citoyens et des épiciers à cause du retard de dis­tribution.

Dans le budget 2014/15, les subventions aux produits alimentaires ont atteint 31,5 milliards, contre 30 milliards l’année précédente. La réforme des subventions aux produits alimentaires fait partie d’un plan plus vaste de réduction des sub­ventions que le gouvernement a annoncé au début du mois en haussant les prix de l’essence, du diesel, du gaz naturel et de l’électricité.

Toutefois, l’inflation mensuelle a augmenté de 1 % en juin contre une baisse de 0,7 % le mois précédent. « La hausse de l’inflation n’est pas due à la hausse des prix du carburant dont l’effet n’a pas encore été ressenti. L’inflation est normale avant le Ramadan », estime Abou-Bakr Al-Guindi, prési­dent de l’Organisme des statistiques. Ce dernier prévoit toutefois une autre hausse de l’inflation le mois prochain suite à la hausse des tarifs des transports et par la suite des produits alimen­taires.

Iman Negm, économiste auprès de la banque d’investissement HC, prévoit que l’inflation annuelle pourrait atteindre 13 à 15 % en 6 à 12 mois, si le gouvernement parvient à contrôler les marchés, et 25 % au cas où il n’y parviendrait pas.

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