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Un riche crie justice sociale

Marwa Hussein, Mardi, 22 avril 2014

Banquier d'affaires, Hassan Heikal appelle à une révision des politiques économiques pour réduire les privilèges accordés sans droit aux grandes sociétés du pays. L'homme est familier des sorties à contrecourant de son milieu.

Un riche crie justice sociale
(Photo : Bassam Al-Zoghby)

Hassan Heikal, l’ancien directeur général exécutif d’EFG-Hermes, première banque d’investissement d’Egypte, appelle l’Etat à sévir contre les hommes d’affaires. Selon lui, des cercles d’hommes d’affaires bénéficient de privilèges énormes au détriment du peuple et du développement économique du pays. Heikal, lui-même impliqué dans un procès de corruption depuis 2012, a appelé sur son compte Twitter à recourir à un « inventaire de l’Egypte » entre 1994 et 2014 par l’intermédiaire d’un comité d’enquête qui, selon lui, pourra rendre son travail dans un intervalle de 4 mois.

Il a publié une liste de huit domaines à « inventorier » : la vente de terrains par l’Etat, les privatisations, les transactions sur les dettes de l’Egypte, les crédits bancaires, les contrats de vente du gaz naturel, les contrats de concessions, l’impôt sur les revenus et enfin les transactions boursières. Ce dernier aspect concerne Heikal directement puisqu’il est accusé de réaliser des profits sur la vente d’El-Watany Bank of Egypt dans un procès qui regroupe aussi les deux fils du président déchu Moubarak, Gamal et Alaa. Les privilèges accordés aux cercles des hommes d’affaires proches du régime Moubarak ne sont plus un secret. Plusieurs hommes d’affaires et responsables ont été impliqués dans des procès de corruption dont plusieurs concernent la vente à prix dérisoires de terrains publics à de grandes entreprises. Le programme de modernisation industriel lancé en 2003 par une aide de l’Union européenne s’est avéré être plutôt un outil d’assistance aux hommes d’affaires privilégiés. Après la révolution de 2011, il a été révélé que 492 entreprises ont dépassé le plafond des subventions autorisées. Les sommes versées à certaines grandes entreprises, qui en principe n’avaient pas besoin d’aides, ont atteint des milliards de L.E. et cela concerne aussi la société de la famille de l’ancien ministre de l’Industrie Rachid Mohamad Rachid.

Par ailleurs, des tribunaux égyptiens ont décidé ces quelques dernières années de nationaliser plusieurs sociétés privatisées après les procès sur « les ventes opaques ». Une étude publiée par Ishac Diwan de la Harvard Kennedy School et Hamouda Chekir de Lazard Group et intitulée « Capitalisme de copinage en Egypte » évoque un phénomène bien institutionnalisé et constate que les sociétés en relation avec le régime avant janvier 2011 ont pu accroître leur part de marché, leur pouvoir et leur emprunts. Cela en comparant les résultats financiers, la performance et la posture en Bourse de sociétés liées au régime avec d’autres dépourvues de ce type de relation. « Nous constatons que la rentabilité des actifs d’entreprises liées au régime de Moubarak est inférieure à celle des autres entreprises. Cela indique que l’octroi de privilèges ne faisait pas partie d’une politique industrielle efficace. C’était plutôt une politique qui a conduit à l’allocation de capitaux à des entreprises moins efficaces, qui, dans une concurrence réduite, a impliqué une croissance économique plus faible », constatent les deux économistes.

Une idée que Heikal répète dans ses articles d’opinion publiés dans des quotidiens égyptiens, comme sur son compte Twitter. Celui qui a travaillé pendant un certain temps pour la banque d’investissement américaine Goldman Sachs juge le modèle économique adopté en Egypte inadéquat.

Dans un article intitulé « Ni socialiste ni capitaliste », il appelle à suivre un modèle de développement basé sur l’économie de marché, tout en prenant en compte les principes de justice sociale. « Les riches ont seulement payé 1 % de taxes car la loi exonère quasiment tous leurs revenus », dit-il dans un tweet. « La classe moyenne paye la plus grande partie de l’impôt sur le revenu alors qu’elle bénéficie de moins de subventions », ajoute-t-il dans un autre tweet. Il fâche encore plus ses collègues en demandant au ministre des Finances d’annoncer le montant de l’impôt payé par les hommes d’affaires à l’instar des célébrités du cinéma.

En novembre 2011, il publie un article dans le Financial Times afin de promouvoir une « taxe sur la richesse mondiale unique de 10-20 % de personnes dont la richesse dépasse 10 millions de dollars ». Il a aussi appelé le gouvernement égyptien à ne plus subventionner l’énergie utilisée dans l’industrie et à augmenter le prix de vente du gaz naturel aux industries consommatrices d’énergie qui vendent leur produits aux prix internationaux.

En partie irréalistes

Mais, pour le chercheur en économie Abdel- Khaleq Farouq, les idées de Heikal qui en apparence appellent à plus d’égalité sont en partie irréalistes. Elles auront aussi pour effet d’augmenter les inégalités en plus d’un effet négatif sur l’économie. « L’impôt sur la richesse ne va pas rapporter des milliards comme l’imagine Heikal. Car la grande partie de la fortune des riches est sous forme d’avoirs et d’investissements. Elle n’est pas liquide », dit-il. Farouq considère les estimations de Heikal comme un espoir infondé qui peut amener les décideurs à des exagérations et estimations non scientifiques. Il se prononce aussi contre l’idée de Heikal de créer un fonds souverain pour gérer les biens publics afin d’éviter les mauvaises pratiques qui ont entaché le programme de privatisation. « Le comité des politiques du PND (le parti de Moubarak) a plaidé pour cette même idée, qui va de pair avec leur mentalité de courtier financier. Mais on a besoin d’investir dans le développement pour protéger les pauvres, ce qui ne va pas de pair avec la gestion financière des actifs de l’Etat », conclut-il. Farouq rejette aussi l’idée de Heikal de libéraliser les prix de l’énergie et de remplacer les subventions à l’énergie qui, selon lui, profitent surtout aux riches, par une subvention en espèces pour les plus démunis. Il estime que les enchevêtrements entre le secteur de l’énergie et les autres créeront une hausse considérable des prix qui sera endossée par les classes pauvres et moyennes. Mais il faut garder à l’esprit que Heikal, l’homme dont la fortune commune avec son frère Ahmad, président et fondateur de la société de courtage Citadel Capital, est estimée à 1,78 milliard de dollars par la revue Arabian Business, n’est pas contre le capitalisme et le marché libre. A travers ses déclarations et idées, il semble chercher à pacifier les masses pour mieux asseoir le bien-être de sa classe.

Provocations en série

Hassan Heika
Hassan Heika, Banquier d'affaires.

La controverse que suscite Hassan Heikal avec ses propos à l’encontre des plus riches lui a valu critiques et éloges de tous les camps. Mais la sincérité et la crédibilité de l’homme qui se targue d’avoir été présent sur la place Tahrir en janvier 2011 sont aussi affectées par des accusations de corruption. Ils sont aussi plusieurs à penser que Heikal est protégé par son père, le célèbre écrivain Mohamad Hassanein Heikal, qui a rédigé les discours de Nasser et qui aujourd’hui est un soutien de Abdel-Fattah Al-Sissi dans sa course à la présidence de la République. Mais la controverse qu’il suscite n’a pas contraint Heikal à garder profil bas. Au contraire, il y a quelques jours, il a lancé une provocation sur son compte Twitter (plus de 12 000 abonnés) aux frères Sawirès, magnats égyptien des télécommunications et de la construction. « En fait, le plus grand bénéficiaire des subventions énergétiques dans le secteur privé est Sawirès ! », a-t-il écrit. Quelques heures plus tard, Naguib Sawirès a répondu : « Je me demande comment ceux qui ont fait fortune attaquent maintenant les riches et se prétendent être socialistes, Nassériens et patriotes alors qu’ils sont à l’étranger ». Heikal dans son tweet évoquait le projet gouvernemental de retour au charbon pour alimenter en énergie les cimenteries afin de réduire les subventions, malgré les critiques des militants et du ministère de l’Environnement. Un activiste sur Twitter a envoyé à Heikal un message lui disant : « Je ne t’aime pas, mais je ne sais pas pourquoi tes tweets me plaisent bien ». « Moi non plus je ne sais pas pourquoi, alors que tu ne me connais pas. Peut-être parce que l’image des hommes d’affaires est malheureusement mauvaise », a répondu Heikal.

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