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Une décision audacieuse mais nécessaire

Amani Gamal El Din , Mercredi, 05 juin 2024

Le 1er juin, le prix de la galette du pain subventionné est passé de 5 à 20 piastres Ce qui permettra à l’Etat d’économiser 20 milliards de L.E. par an et qui constitue un prélude à l’adoption du système de « cash transfer ».

Une décision audacieuse mais nécessaire
A part la hausse des prix, le système de distribution du pain continuera à fonctionner de la même manière.

C’est une décision audacieuse qu’a prise le gouvernement égyptien cette semaine : il a augmenté le prix du pain subventionné de 5 à 20 piastres. Une décision appliquée depuis le 1er juin. Une première depuis 36 ans. Le premier ministre, Mostafa Madbouly, a déclaré d’un ton rassurant que « l’Etat continuera à subventionner les denrées essentielles qui touchent à la vie du citoyen ordinaire. Tout ce que nous essayons de faire, c’est de rationaliser les dépenses liées aux subventions afin d’assurer en tant qu’Etat la durabilité du service. L’objectif est de rapprocher le prix de la vente de celui de la production de masse ». Et d’ajouter, dans le même communiqué de presse, que « malgré la hausse, l’Etat continue de subventionner chaque galette de pain de 105 piastres, le coût de la production étant de 125 piastres ».

Suite à la décision, les réactions des experts étaient plutôt positives. Pour Gamal Siam, expert en économie de l’agriculture, le gouvernement a pris la bonne décision au bon timing, voire celles-ci est intervenue en retard. Il estime que la hausse est raisonnable à la lumière de l’inflation actuelle et de la libéralisation du taux de change. Avec les nouvelles augmentations, l’Etat dépensera 105 milliards annuellement au lieu de 125 milliards, ce qui veut dire une rationalisation de 20 milliards de L.E.

Avant la hausse du prix du pain, le gouvernement avait réduit le poids de la galette trois fois à 90 grammes en 2020 contre 160 grammes en 2014 et 130 grammes en 2017. De même, depuis 2017, les nouveau-nés ne sont pas ajoutés à la liste des bénéficiaires qui sont au nombre de 70 millions d’individus aujourd’hui.

En effet, l’une des revendications du Fonds Monétaire International (FMI), dans le cadre du programme de Facilité Elargie de Crédit (FEC) approuvé à l’Egypte, était de lever les subventions dont les factures avaient atteint des taux exorbitants pour mieux cibler les catégories les plus nécessiteuses. Et ce, à l’heure où le déficit budgétaire projeté pour l’année fiscale 2024-2025 est amené à 7,3 % du PIB, estimé à 1,2 trillion de L.E. contre 4 % du PIB dans l’exercice courant.

Les subventions alimentaires dans le budget 2024-2025 totalisent 134,15 milliards de L.E. contre 127,70 milliards de L.E. dans l’exercice actuel. Les subventions du pain accaparent à elles seules 68 % de ce chiffre, soit 90,8 milliards de L.E. contre 83,6 milliards actuellement et 48,9 milliards en 2022-2023. Le reste est censé aller à d’autres produits alimentaires.

Rationalisation et lutte contre le gaspillage

La rationalisation et l’arrêt du gaspillage à tous les stades de la chaîne de valeur, depuis les moulins jusqu’aux boulangeries et points de vente, sont donc l’objectif du gouvernement. « Nous consommons par exemple 21 millions de tonnes de blé chaque année. Si nous les divisons sur 111 millions d’habitants, chaque citoyen consommera 180 kg de blé annuellement. C’est un chiffre énorme en comparaison avec la moyenne mondiale qui est de 80 kg. Selon nos projections, si nous produisons 75 milliards de galettes baladi au lieu de 100 milliards annuellement, nous consommerons 18 millions de tonnes de blé pas plus ; par conséquent, la facture de l’importation baissera », analyse Siam.

Même chose au sein des ménages. « Si on fait un simple calcul, cinq galettes de pain étaient consacrées quotidiennement à chaque bénéficiaire et c’est énorme », raisonne Siam. La preuve en est qu’une partie de ces galettes était orientée par les consommateurs comme nourriture aux animaux, aux volailles ou aux poissons au lieu d’acheter du fourrage à un haut prix et cela se produisait tout le temps. « Du côté des boulangeries, il y a un état de tension qui règne, d’autant que l’on ignore tout des mécanismes d’application », explique Attiya Hamad, chef du département des boulangeries à la Chambre de commerce du Caire.

En réponse, le ministre de l’Approvisionnement et du Commerce intérieur, Ali Al-Messelhi, a affirmé que tout le système fonctionnera de la même manière à tous les stades de la chaîne de valeur, qu’aucun changement ne sera opéré et que seul le prix final destiné au consommateur sera modifié. Même le quota adressé aux bénéficiaires sera le même, soit cinq galettes par personne.

Réorienter les sommes économisées

La hausse du prix du pain a été une étape en prélude à l’engagement dans un système de subventions alimentaires en espèces. « Nous nous orientons vers un système expérimenté, plus durable et plus efficace, qui est le cash transfer, soit des subventions assurées en espèces », a déclaré le premier ministre. Les 20 milliards qui seront économisés de la baisse des subventions iront aux services de développement. Nous voulons mieux utiliser nos ressources, a-t-il ajouté. Le nouveau système, très fréquent dans le monde comme outil de paiement allant aux bénéficiaires des politiques de sécurité sociale, sera mis en vigueur avec l’exercice financier 2025-2026 et viendra remplacer les cartes de rationnement (mécanisme de distribution du pain et des produits alimentaires subventionnés). Mais, dans un premier temps, il travaillera sur le pain avant d’impliquer les autres aliments subventionnés. « Le montant des subventions sera variable et les équations de prix seront liées au taux d’inflation et aux prix mondiaux de certains produits de base pour qu’elles ne se transforment pas progressivement en un outil matériel minime », a déclaré Madbouly.

En commentaire, Siam dit qu’économiquement parlant, le cash transfer est une meilleure méthode. Mais à condition qu’elle soit gérée correctement, prenant en considération les variables de l’inflation et les prix mondiaux des produits de base, a-t-il expliqué. Il ajoute qu’il faut prendre en considération les taux de pauvreté mondiaux et le taux minimum calculé à deux dollars par jour. « A mon avis, les politiques correctes de ciblage pourraient identifier les segments les plus vulnérables et annuler d’autres. Mais il faut des politiques de ciblage correctes », souligne-t-il.

De l’avis de l’expert, les mécanismes de transition ne sont pas du tout clairs, ainsi que les logistiques comme les listes des potentiels bénéficiaires, les bases de données, le volume des allocations etc. « Malheureusement, la hausse a été annoncée après l’approbation du bilan final du budget et juste deux jours avant son application et donc l’espace au dialogue national était limité », conclut-il.

 134,2 milliards de L.E. :

Montant des allocations des subventions alimentaires en 2024-2025 contre 127,7 milliards de L.E. dans le budget 2023-2024
 

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