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BRICS: Une nouvelle dimension

Abir Taleb , Mercredi, 30 août 2023

En passant de cinq à onze membres, les BRICS opèrent un élargissement sur fond de calculs géostratégiques. Une expansion qui témoigne d’une volonté de peser davantage sur l’économie mondiale, mais aussi sur la géopolitique.

BRICS: Une nouvelle dimension

BRICS +. C’est le nom que porteront les BRICS à compter du 1er janvier 2024, date à laquelle les six nouveaux venus, l’Egypte, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, l’Iran, l’Argentine et l’Ethiopie, deviendront membres. Un élargissement acté par le 15e Sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), qui s’est achevé jeudi 24 août à Johannesburg. Un sommet qui, à tous les points de vue, restera dans l’Histoire. Avec cet élargissement, les BRICS représenteront à partir de janvier 2024 près du tiers du PIB mondial et près de la moitié de la population de la planète, soit un marché et des débouchés uniques au monde.

« C’est le plus important des sommets des BRICS parce que c’est le plus grand élargissement de l’histoire du groupe. Lancé en 2006 et créé officiellement en 2009, ce groupe n’a été élargi qu’une fois en 2010 avec l’entrée de l’Afrique du Sud. Cette fois-ci, ce sont six pays géographiquement et culturellement très différents », estime Dr Mona Soliman, politologue. Et d’ajouter : « En 2023, les cinq pays des BRICS réunis ont pour la première fois dépassé le G7. Economiquement, l’entrée de l’Arabie saoudite et des Emirats est un atout majeur ».

A partir de 2024 donc, le poids des BRICS sera tout autre. Outre les apports économiques (voir page 11), cet élargissement renferme d’importants messages politiques. Première remarque, quatre de ces nouveaux entrants, dont l’Egypte (voir page 9), appartiennent à la même zone géographique : le Moyen-Orient. On trouve l’Arabie saoudite et l’Iran, deux rivaux qui ont entamé un rapprochement diplomatique. Leur inclusion au sein d’un même club consolide cette réconciliation. Tous deux possèdent d’importantes réserves de pétrole et de gaz. Pour Téhéran, cette intégration réduit son isolement international. Et pour Riyad, cela permet de s’émanciper un peu plus des Etats-Unis.

Une implantation régionale stratégique

Economiquement parlant, les nouveaux venus ne sont pas des mastodontes sur la scène économique mondiale. Mais ils offrent aux BRICS une implantation dans des régions stratégiques : Afrique, Moyen-Orient, Amérique latine. En effet, en principe, ce sont des critères économiques qui guident ces nouvelles intégrations, mais ce sont en réalité davantage des choix politiques. Selon Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, qui représentait son pays à Johannesburg, le choix a été fait en fonction du poids, de l’autorité et de la position des candidats sur la scène internationale.

Mais l’arrivée de ces nouveaux pays au sein des BRICS relève d’un exercice d’équilibriste d’autant plus que leur cohésion reste à prouver. « Les différences et les différends au sein du groupe seront un obstacle, à moins que les cinq pays fondateurs n’établissent des règles qui empêchent les conflits, d’autant plus que certains membres sont considérés comme des rivaux régionaux, Chine et Inde, Iran et Arabie, Egypte et Ethiopie », affirme Soliman en se demandant, par exemple, quelle sera la position du groupe si le contentieux entre l’Egypte et l’Ethiopie au sujet de barrage de la Renaissance s’amplifie.

Cela dit, la priorité de cette expansion géopolitique est d’offrir un contrepoint à un ordre international encore dominé par l’Occident. Ce qui pose une autre question délicate aux pays qui entretiennent de bonnes relations avec les Etats-Unis et qui seront amenés à tenter un certain équilibre. « Cet élargissement risque de renforcer la polarisation : chaque pays doit désormais dire s’il est du côté de l’Alliance Chine-Russie ou de celle Etats-Unis-Union européenne. S’il soutient l’Ukraine ou la Russie, s’il soutient les sanctions internationales contre la Russie ou non. Les nouveaux pays des BRICS auront à trancher dans cette polarisation d’autant plus que certains d’entre eux sont considérés comme des alliés de Washington. Sauf si ces pays parviennent à entretenir un équilibre dans leurs relations étrangères en tentant de rester neutres dans les questions qui divisent les grandes puissances et d’avancer d’abord leurs propres intérêts indépendamment du bras de fer entre elles. Ces pays seront amenés à gérer leurs relations étrangères avec beaucoup de subtilité », explique l’analyste.

Un contrepoids à l’ordre mondial

En effet, Pékin et Moscou ont clairement dit qu’ils oeuvraient à changer le système mondial unilatéral dominé par les Etats-Unis en un système multilatéral qui inclurait plusieurs forces dont la Chine et la Russie. Tous deux sont des rivaux de Washington. D’où la réaction des Etats-Unis, qui ont minimisé l’expansion du bloc, réaffirmant « leur conviction que les pays sont libres de choisir leurs partenaires et les groupements auxquels ils s’associent » et affirmant qu’ils continueront de travailler avec « leurs partenaires et alliés sous des formes bilatérales, régionales et multilatérales afin de renforcer notre prospérité partagée et de maintenir la paix et la sécurité mondiales », selon un porte-parole du département d’Etat.

En fait, ce n’est pas la première fois que les BRICS tentent de s’imposer en tant que regroupement et de peser sur l’ordre mondial. Au-delà des sujets économiques et financiers définis lors de la création, la volonté d’obtenir un monde plus multilatéral et de réformer les Nations-Unies pour lui donner un rôle plus central est réaffirmée avec force à partir de 2014. Dès lors, les BRICS s’inscrivent dans une dynamique de renforcement de leur poids politique appuyée sur leur stature économique grandissante et sur une ouverture marquée à l’ensemble des pays du Sud.

Avec ce nouvel élargissement, « les BRICS en tant que groupe peuvent former l’une des puissances mondiales. Parce que le monde se dirige en ce moment vers les alliances, comme l’Union européenne, l’Organisation de coopération de Shanghai, l’Accord de libre-échange nord-américain, l’Asean, etc. Des alliances que font les Etats-Unis pour faire face à la Chine », ajoute Mona Soliman. Avec l’ambition, à terme, de devenir un forum politique qui porte une autre vision du monde et qui offre une alternative à la domination occidentale.

 ILS ONT DIT

 Cyril Ramaphosa, président sud-africain :

« Grâce à ce sommet, les BRICS ouvrent un nouveau chapitre dans leurs efforts pour construire un monde juste, un monde qui soit également inclusif et prospère ».

Vladimir Poutine, président russe :

« Les BRICS sont contre l’hégémonie et la politique de néocolonialisme. Les BRICS prônent la formation d’un ordre mondial multipolaire fondé sur le droit international tout en incluant le droit des peuples au développement autonome ».

Xi Jinping, président chinois :

« Les BRICS constituent une force importante dans le façonnement du paysage international. Nous choisissons nos voies de développement de manière indépendante, nous défendons ensemble notre droit au développement ».

Lula Da Silva, président brésilien :

« Les ressources du Sud global ne doivent pas être exploitées par quelques pays, elles doivent servir le monde entier (…). Les BRICS continueront à s’ouvrir à de nouveaux membres, à être la force motrice d’un nouvel ordre international ».

Narendra Modi, premier ministre indien :

Cette expansion « donnera un nouvel élan à nos efforts communs » et « renforcera la croyance de nombreux pays en un ordre mondial multipolaire ». « Les pays du Sud global font l’objet d’une attention particulière, c’est l’impératif de notre époque ».

Le prince Faisal bin Farhan, ministre saoudien des Affaires étrangères :

L’Arabie saoudite « se réjouit de développer sa coopération avec le groupe des BRICS. Les investissements du Royaume avec les pays des BRICS ont dépassé les 160 milliards de dollars en 2022 ».

Mohamed bin Zayed, président des Emirats arabes unis :

« Les Emirats se félicitent de rejoindre les BRICS et aspirent à poursuivre leur engagement pour la prospérité et la dignité de toutes les nations ».

Mohamed Jamshidi, conseiller politique du président iranien :

« L’adhésion de l’Iran aux BRICS constitue un événement historique et un succès stratégique pour la politique étrangère de la République islamique ».

Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien :

L’Ethiopie salue un « moment fort » pour la nation africaine. « L’Ethiopie est prête à coopérer avec tous pour un ordre mondial inclusif et prospère ».

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