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Une autonomie remise en question

Marwa Hussein, Mardi, 03 septembre 2013

Les élections de l'Union des industries égyptiennes la semaine dernière ont relancé le débat sur l'indépendance de la plus grande organisation égyptienne d'hommes d›affaires, dont le tiers du conseil d'administration, le président et les deux députés sont nommés par le ministre de l'Industrie.

Economie
Mohamad Zaki El-Sewedy, nouveau président de l'Union des industries.

Le ministre en charge, celui du Commerce et de l’Industrie, Mounir Fakhri Abdel-Nour, vient de nommer l’homme d’affaires, Mohamad Zaki El-Sewedy, président de l’Union des industries. Les milieux d’affaires ont bien accueilli sa nomination. Il est le président de Zaki El-Sewedy Group, gros fournisseur égyptien de matériels électriques. Cependant, les coulisses de sa nomination ont connu beaucoup de lobbying et de négociations.

Une nouvelle divulguée à la presse affirme que certains membres de l’Union ont envoyé une note au ministre renfermant des noms de candidats potentiels, afin de nommer un président d’une façon plus démocratique. « Mohamad Zaki El-Sewedy ne figurait pas sur la liste des personnes proposées », a confié à Al-Ahram Hebdo une source de l’Union qui a requis l’anonymat.

Selon cette même source, la note renfermait les noms de Safouane Sabet, propriétaire de Juhayna, et Chérif Al-Gabaly, président de Polyserve Fertilisers and Chemical Group.

« Apparemment, ces deux noms proposés ne conviennent pas à la conjoncture actuelle, vu que Safouane Sabet est considéré comme un proche des Frères musulmans, tandis qu’Al-Gabaly avait des liens très étroits avec le régime Moubarak », ajoute la source.

La tension entre les industriels ayant voulu dicter leur choix d’une part, et le ministre tenant à son mandat non démocratique de l’autre, incite à poser la question sur la nature de l’Union et son indépendance vis-à-vis de l’Etat.

En fait, l’adhésion est obligatoire pour tout propriétaire d’usine en Egypte. Il s’agit d’une organisation semi-formelle qui regroupe 37 000 propriétaires d’usines.

En dépit du contrôle gouvernemental, le pouvoir de l’Union s’est étendu d’une manière démesurée (voir enc.). « Le gouvernement ne peut plus prendre de décision concernant les membres de l’Union sans s’adresser d’abord au conseil d’administration. Il doit aussi consulter l’Union pour toute législation économique », note Alaa Ezz, secrétaire général de la Confédération des associations d’hommes d’affaires égypto-européennes. Ezz rappelle que c’est un avantage pour l’Union des industries, contrairement aux autres associations d’hommes d’affaires indépendantes qui sont considérées comme des organisations non gouvernementales.

Ainsi, au cours des dernières décennies, l’Union a rassemblé les investisseurs les plus proches du pouvoir, devenant ainsi le plus puissant représentant des industriels. Ses différents présidents se sont à maintes reprises opposés à la vision officielle et ont imposé leurs points de vue. A titre d’exemple : le gel de la décision de libérer les subventions à l’énergie destinée à 50 usines faisant des profits colossaux. Selon une estimation officielle, cette subvention absorbe à elle seule le tiers du total des subventions à l’énergie, soit presque 50 milliards de L.E., soit l’équivalent des trois quarts des dépenses publiques allouées à l’éducation. Le lobby a également avorté le projet des taxes progressives sur les profits et toutes les propositions d’un salaire minimum dans le secteur privé.

Une chose est restée constante. Les membres de l’Union avaient beau présenter, depuis la fin des années 1990, plusieurs projets de loi pour modifier la législation qui gère leur institution en lui attribuant plus d’hégémonie, la loi est restée inchangée.

« Nous avons déjà travaillé sur un projet de loi pour modifier le système de présentation de candidature, afin qu’il soit plus démocratique, mais la décision a été reportée à maintes reprises », révèle Mohamad Zaki El-Sewedy. Mohamad Al-Bahey, ancien membre du conseil d’administration, explique que l’Union a préparé un nouveau projet de loi depuis l’époque de Rachid Mohamad Rachid (dernier ministre de l’Industrie avant la révolution). « Il était censé faire l’objet de discussion au Parlement dissous et au Conseil consultatif (également dissous) », ajoute-t-il.

L’autre aspect de l’autonomie

Une autonomie totale par rapport au gouvernement n’est pas de l’avis de tous les industriels. Car les petits d’entre eux veulent rester sous la protection du gouvernement. En fait, plus d’autonomie dans le cas des grands investisseurs signifie la loi du plus fort.

Mohamad El-Sewedy dit favoriser l’option de l’élection du président et des députés, mais à condition que le système de vote soit modifié par rapport à l’importance du chiffre d’affaires de chaque membre.

« Une entreprise ayant un chiffre d’affaires de 10 millions de L.E., par exemple, ne devrait pas avoir le même droit de vote qu’une société, dont le chiffre d’affaires ne dépasse pas 1 million de L.E. Sinon, on peut se retrouver avec 10 petites entreprises qui contrôlent l’Union », estime-t-il.

Alaa Ezz, pour sa part, estime que le processus démocratique est encore immature en Egypte. « Il n’est pas évident que les personnes élues soient les meilleures. Elles pourraient être les plus populaires, mais pas les plus efficaces. La nomination d’une partie du conseil comble les lacunes. Le ministre consulte toujours les membres avant de choisir », juge-t-il. En ajoutant qu’il est plus important que le président défende les intérêts des membres de l’Union. « Les présidents successifs de l’Union se sont opposés à plusieurs reprises au gouvernement, voire parfois aux ministres qui les ont choisis. C’est ce qui compte », conclut-il. L’Union a même été à l’origine du limogeage de 2 ministres après la révolution.

Ezz est pourtant pour une modification de la loi permettant un choix plus démocratique du président. Mais le plus pertinent, selon lui, serait d’assurer que les business de différents volumes, petits, moyens et grands soient représentés à part égale.

Al-Bahey, pour sa part, est pour plus de démocratisation. « Je crois que les petites entreprises sont celles qui ont plus besoin de soutien. Réduire leur pouvoir de vote n’est pas juste », affirme-t-il.

En dépit de certains inconvénients de l’hégémonie étatique sur l’Union des industries, les grands ont assuré être toujours dans les postes-clés. L’époque où ils ont le plus cherché une indépendance plus radicale était sous le président élu, Mohamad Morsi, comme certains l’ont confié, de crainte de voir des personnes fidèles aux Frères musulmans nommées à la tête de l’Union .

Une institution ancienne

Créée en 1922, l’Union des industries égyptiennes a subi un changement radical en 1958, suite à l’expansion du secteur public sous Nasser. Ce dernier a promulgué une loi qui a transformé l’Union en agence dépendant du ministère de l’Industrie. La loi de 1958, toujours en vigueur, a maintenu les prérogatives du ministre concernant la nomination de la majorité des responsables. Cette loi accorde aussi au ministre le droit de surveiller les activités de l’union et de mettre un veto sur certaines activités.

C’est dans les années 1990 que l’Union des industries a partiellement regagné de l’autonomie, comme le relate le chercheur Samer Soliman dans une étude intitulée « L’Etat et le capitalisme industriel ». En 1993, Mohamad Farid Khamis, propriétaire de l’une des plus grandes entreprises de production de tapis au niveau mondial, a été nommé à la tête de cette union. Il fut le premier président appartenant au secteur privé depuis l’époque nassérienne. « Il faut bien comprendre que cette nomination reflète une volonté de revitaliser l’union et de lui donner plus d’autonomie », note Samer Soliman dans son étude. Il affirme que cette redynamisation du rôle de l’Union des industries égyptiennes visait à promouvoir le capitalisme industriel .

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