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Jihad Azour : Les réformes engagées par l’Egypte lui ont permis d’améliorer ses indicateurs macroéconomiques malgré la pandémie

Névine Kamel, Dimanche, 25 octobre 2020

Jihad Azour, directeur du secteur Moyen-Orient et Asie centrale au Fonds Monétaire International (FMI), explique l’impact de la crise sanitaire mondiale sur les cours de pétrole et la croissance des pays de la région.

Jihad Azour

Al-ahram hebdo : Comment l’effondrement des cours du pétrole a-t-il influencé la croissance économique de la région? Est-ce que la baisse des taux de croissance dans les pays arabes exportateurs de pétrole a influencé les pays impor­tateurs? Quand les cours de pétrole devraient-ils remonter ?

Jihad Azour: C’est la crise sani­taire mondiale créée par le Covid-19 qui a déclenché tout ce proces­sus. La transformation de la pandé­mie en une crise économique glo­bale a engendré une chute des cours de pétrole ainsi qu’une importante baisse de la demande sur le pétrole au point que le prix du baril a atteint 20 dollars, un chiffre que nous n’avions pas vu depuis deux décen­nies.

Cette situation a eu un impact sur les pays producteurs de pétrole, et a conduit à une baisse des taux de croissance dans la quasi-totalité des pays exportateurs. Les prévisions parlent d’un taux de croissance négatif de 6,6%. Cette baisse de la croissance dans les pays exporta­teurs a eu un impact direct sur les transferts de fonds et les flux de capitaux vers les pays importateurs. Les pays qui comptent sur les trans­ferts de fonds ou sur le tourisme ont aussi été affectés. Mais, de manière générale, le taux de croissance a été moins affecté dans les pays importa­teurs que dans les pays exportateurs.

Selon les prévisions actuelles, les cours de pétrole demeureront assez bas cette année et l’année pro­chaine, ils varieront entre 40 et 45 dollars le baril. Ils remonteront plus tard quand l’économie mondiale reprendra ses forces. Ceci dit, les cours de pétrole reste­ront 30 à 40% plus bas comparé à la période de l’avant-Covid-19. Un fait qui nécessitera des réformes supplémen­taires de la part des pays exportateurs.

— Quel est l’impact de la baisse des cours de pétrole sur l’Egypte ?

— Comme tout autre pays impor­tateur de pétrole, l’Egypte va béné­ficier de cette chute des cours car cette chute va réduire la facture des importations d’énergie. L’Egypte reçoit également des transferts de fonds de la part des pays exporta­teurs. Un fait qui doit être surveillé afin de s’assurer que le ralentisse­ment des transferts ne soit pas per­manent. La bonne nouvelle est que ces transferts sont protégés et les vols entre les pays du Conseil de coopération du Golfe et l’Egypte ont repris. Ceci va aider les expa­triés égyptiens à regagner les mar­chés du Golfe et par conséquent, maintenir le transfert des fonds vers l’Egypte.

Je pense qu’à l’avenir nous allons témoigner d’une nette amélioration du commerce mondial. Le dévelop­pement d’un vaccin contre le Covid-19 aura certes un impact positif sur l’Egypte et son économie.

— A quel point les conflits poli­tiques ont-ils influencé la crois­sance régionale au milieu de la pandémie ?

— La situation géopolitique est l’un des facteurs qui influencent les économies de la région, c’est aussi l’un des risques qui pèsent sur les perspectives de croissance. Cependant, je peux dire que l’un des facteurs les plus influents cette année était le Covid-19 qui a néces­sité un ensemble de mesures strictes pour protéger la popula­tion. La région a égale­ment été affectée par la baisse des cours de pétrole et le ralentisse­ment de l’économie mondiale, surtout que les pays exportateurs de brut sont largement inté­grés dans l’économie mondiale dans les sec­teurs pétroliers ou non pétroliers. Ceci en rai­son des secteurs bien développés comme le tourisme, l’aviation, les transports et les logis­tiques qui sont fortement liés à l’évolution de l’économie mon­diale.

— Quelles sont les mesures que la région peut mettre en place afin de gérer l’économie durant la crise du Covid-19 ?

— Les pays de la région ont des réserves et peuvent encore étendre l’aide financière qu’ils ont intro­duite. Ceux qui ont moins de réserves ont besoin d’une redistri­bution de leurs ressources afin de donner la priorité aux dépenses sociales, incluant la santé, l’éduca­tion et la protection sociale.

Dans les pays importateurs de pétrole cela dépend. Des pays comme l’Egypte sont entrés dans la crise avec un bon niveau de réserves. Durant les trois ou quatre dernières années avant la crise, l’Egypte a engagé des réformes pour consolider sa stabilité macroé­conomique et améliorer sa situation financière et fiscale. Par consé­quent, le pays a bénéficié d’un taux de croissance supérieur à 5%. En effet, ces mesures ont permis d’amortir les pressions sur l’écono­mie. Même chose pour le Maroc, qui, au cours des 10 dernières années, a adopté des mesures pour consolider son économie. Pour ce qui est des pays vulnérables, leur capacité de relancer leurs écono­mies était limitée.

L’Egypte est le seul pays de la région pour lequel les prévi­sions de croissance économique ont été positives en 2020. Quelles en sont les raisons? Quel est l’im­pact du ralentissement écono­mique mondial sur la croissance en Egypte ?

— Comme tous les pays du monde, l’Egypte a été affectée par la crise du Covid-19. Elle a rapide­ment réagi et a adopté un ensemble de mesures pour limiter l’expansion de la maladie, fait qui a eu un impact sur l’économie. L’Egypte a été influencée par la baisse du tou­risme et le ralentissement du com­merce mondial qui a baissé de 12 % cette année. Cependant, avec la reprise quoique limitée de l’aviati­on, le tourisme est revenu en Egypte.

Comme je l’ai dit plus tôt, l’Egypte a adopté des réformes qui lui ont permis d’améliorer ses indi­cateurs macroéconomiques, notam­ment le déficit budgétaire qui a été comblé. De même, l’Egypte a déployé des efforts considérables en réorientant les subventions vers les couches les plus défavorisées, en élargissant la protection sociale à travers des initiatives comme Takafol wa Karama et autres. Toutes ces mesures ont donné à l’Egypte une plus grande flexibilité et lui ont permis de contenir la crise, d’ajus­ter ses finances publiques et donc de soutenir son économie.

Quelles sont les mesures prises ces derniers mois par le gouvernement égyptien pour accroître la croissance ?

— Le gouvernement a réagi rapi­dement en adoptant des mesures pour contrer la pandémie et proté­ger la population. D’autres mesures ont été prises par la Banque Centrale d’Egypte (BCE) afin de garantir la stabilité de certains secteurs. La BCE a accordé des facilités finan­cières à certains secteurs.

Il est vrai que certains secteurs comme le tourisme, très affecté, ont eu un traitement spécial. Mais l’im­portant est de maintenir le soutien à ces secteurs et de commencer à donner une impulsion à certaines réformes structurelles que l’Egypte a mises sur les rails. Il faut donner plus de poids au secteur privé pour créer davantage d’opportunités en améliorant certaines législations, tel l’accès aux terrains et aux marchés tout en maintenant la stabilité et la fluidité du système bancaire. Tous ces ingré­dients sont primordiaux, surtout que l’Egypte tient à un rétablissement rapide.

Comment éva­luez-vous les politiques monétaires de l’Egypte pendant la pandémie? Et quelles sont les politiques que vous conseillez dans l’avenir proche ?

— La BCE a réagi rapidement réajustant ses taux d’intérêt avec une baisse record de 300 points qui a été suivie par une autre réduction quelques mois plus tard en juillet, de 50 points.

La BCE a donné un bon signal de soutien au marché et a appuyé cer­tains secteurs productifs comme le tourisme et l’industrie. En outre, les politiques monétaires ont ciblé l’in­flation qui a connu une chute pro­gressive tout au long des dernières années. La BCE a également reconstruit ses réserves et a réussi à émettre des obligations vertes sur les marchés financiers internatio­naux, ce qui montre la confiance qu’ils vouent au marché égyptien.

Quelles sont les politiques que le gouvernement doit appli­quer au cours des prochains mois pour atténuer l’impact de la pan­démie de Covid-19 sur la crois­sance et la pauvreté ?

— La toute première priorité des décideurs publics doit être les sys­tèmes de santé. Ils doivent être en mesure de faire face à la seconde vague. La seconde priorité est de consolider la protection sociale, surtout à l’adresse des secteurs vul­nérables. Le gouvernement égyp­tien doit soutenir tous ceux qui ont perdu leurs emplois après la crise du Covid-19.

La troisième chose consiste à accélérer certaines réformes struc­turelles qui généreront des emplois supplémentaires. Ces réformes peu­vent améliorer la compétitivité de l’économie égyptienne et procurer au secteur privé l’opportunité d’être un acteur actif dans la croissance économique.

Quelles doivent être les prio­rités des dépenses publiques pen­dant la crise? Comment le gou­vernement doit-il gérer la dette publique ?

— La protection sociale inter­vient en premier lieu surtout les systèmes de santé, mais également l’éducation surtout pendant la crise du Covid-19. D’autant que nous avons beaucoup investi dans l’en­seignement à distance qui nécessite d’autres investissements pour garantir que l’enseignement par­vienne à tous, y compris dans les régions éloignées.

La protection sociale doit être élargie afin de protéger les groupes vulnérables, qui sont en général les plus affectés en temps de crise. Il faut également investir prioritaire­ment dans la technologie moderne et les infrastructures des télécom­munications. Ajoutons à cela la modernisation de certaines législations pour améliorer la qualité des services. Le travail à distance s’est avéré être un vrai défi dans la région. Il est aussi prio­ritaire de soutenir les Petites et Moyennes Entreprises (PME) et d’aider le secteur informel à inté­grer l’inclusion financière.

Quelles sont vos perspectives pour le ratio de la dette en pour­centage du PIB surtout après les derniers prêts ?

— L’un des objectifs du pro­gramme signé entre l’Egypte et le FMI est de réduire graduellement les dettes. Mais, comme partout ailleurs, la crise les a augmentées. Cependant, en maintenant les politiques qui visent à réduire le déficit, en préser­vant le surplus primaire et en contrô­lant l’inflation, on peut promouvoir l’économie et réduire la dette .

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