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Le gros dilemme des pays émergents

Salma Hussein, Mercredi, 07 octobre 2020

Déjà en difficulté et exaspérées par le Covid-19, les économies des pays en développement peinent à sortir de la crise due à la pandémie. Plusieurs institutions mondiales leur facilitent l’endettement. D’autres plaident pour la fin d’une ère d’austérité fiscale. Dossier.

Le gros dilemme des pays émergents
Une centaine de millions d'individus aux pays du Sud souffrent de la faim en raison de la pandémie. Pas de bouée de sauvetage pour l'instant. (Photo : AFP)

Entre 90 millions et 120 millions d’individus, dans les pays en développement, tomberont en 2020 en dessous du seuil de l’extrême pauvreté. Le dernier rapport sur le commerce et le développement, publié fin septembre par la Conférence des Etats-Unis sur le Commerce et le développement (CNUCED), dessine un portrait pessimiste. Il souligne que cette menace concerne notamment les pays du Sud, où s’enchevêtrent les conditions précaires du travail, avec de hauts niveaux de dettes (voir encadré) et un manque d’espace fiscal, des facteurs qui limitent leurs capacités à agir contre un choc aussi sérieux que le Covid-19. Même son de cloche chez le rapporteur spécial de l’Onu sur l’extrême pauvreté, Olivier de Schutter, qui a noté que le Covid-19 a mis fin « au conte de fées de la réduction de la pauvreté » qui a triomphé lors des dernières décennies, en le remplaçant par « un monde où règnent la pauvreté, l’inégalité extrême et la nonchalance vis-à-vis de la vie humaine, où les politiques économiques et légales visent à maintenir les richesses entre les mains des plus puissants ».

Il est prévu que l’économie mondiale se contracte cette année de plus de 4 %, et ce, en raison de l’impact de la pandémie. Cela laissera un déficit de production de 6 trillions (6 000 milliards) de dollars d’ici à la fin de l’année. C’est une contraction équivalente aux PIB du Brésil, de l’Inde et de la Mexique ensemble, souligne le rapport onusien sur le commerce et le développement. D’après le même rapport, cela entraînerait une chute du commerce mondial de 20 %, le flux des investissements directs à l’étranger serait réduit de 40 %. Les rémittences des migrants vers leurs pays, une source importante de revenus pour les ménages dans les pays en développement, connaîtraient à leur tour une baisse de 100 milliards de dollars.

Les plus fortes baisses de la production en valeur absolue seront enregistrées dans le monde développé. Mais c’est « dans les pays en développement que les impacts économiques et sociaux seront les plus importants, là où le poids du secteur informel est élevé, où les produits de base et le tourisme sont des sources importantes de devises et où la marge de manoeuvre budgétaire croule sous une montagne de dettes », prévoit le rapport.

Les leçons de la décennie perdue

Plusieurs économistes appellent les années qui ont suivi la grande récession mondiale de 2008 la décennie perdue. Car une opportunité de créer un monde de prospérité partagée a cédé la place à un monde où « les inégalités se creusent », d’après la description de David Malpass, directeur de la Banque mondiale. Une leçon à retenir, si l’on veut lutter contre les conséquences néfastes du Covid-19.

Après la crise économique de 2008, les pays en développement se sont engagés à financer leurs plans de relance à travers l’endettement, surtout de l’extérieur. Mais contrairement aux pays développés, qui jouissent de taux d’intérêt proches de zéro, ces pays doivent payer des taux d’intérêt élevés. Le Covid-19 a donc frappé des économies qui ne sont pas préparées à faire face à ce genre de crise. En revanche, le secteur financier mondial a cumulé des profits énormes en prêtant à ces pays.

La région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord dépense en moyenne 1 % sur la protection sociale contre une moyenne de 14 % chez les autres pays du même niveau de revenu. Conséquence, « le taux de mortalité infantile dans les riches pays du Golfe est le double de celui des pays avancés qui ont le même niveau de revenu moyen », renchérit Antoinette Sayeh.

Lors de la pandémie, les richesses accumulées par les 21 milliardaires les plus grands de la région ont augmenté de 10 milliards de dollars, d’après la recherche de l’ONG Oxfam, « soit 63 millions de plus chaque jour depuis le début de la pandémie », selon Nabil Abdo, conseiller de politiques de la région à Oxfam.

David Malpass, lui, avertit que, sur le plan mondial, « les effets négatifs sur la santé et l’éducation pourraient perdurer pendant des décennies », précisant que 80 millions d’enfants ne reçoivent plus les vaccins essentiels et plus d’un milliard ne sont plus scolarisés, lors de son discours à l’occasion de l’annonce d’un faisceau d’aides destiné aux pays à revenus moyens et bas. Le FMI et la BM ont déjà annoncé d’importants prêts d’urgence aux pays moins développés et ceux émergents. Une mesure insuffisante, voire contestée, pour plusieurs économistes (voir encadré).

Raviver l’appétit des consommateurs

Ainsi, pour contrer ces effets, la Cnuced suggère un scénario opposé à celui de la décennie précédente. La Cnuced note que la capacité productive mondiale n’a pas été réduite par le confinement, et les industries n’ont pas fermé.

Elle attribue le manque de croissance ainsi à un manque de pouvoir d’achat chez les consommateurs et un manque d’appétit chez les investisseurs. Autrement dit, un manque de demande. La Cnuced et l’Organisation mondiale du travail blâment depuis plusieurs années le modèle de la croissance économique basée sur l’exportation et gérée par les grandes entreprises multinationales. C’est un modèle qui met des pressions sur les pays en développement en les forçant à maintenir les salaires bas. Et ce, pour pouvoir concurrencer dans un monde hautement compétitif.

Or, la baisse des revenus a été exacerbée par la pandémie, créant la récession mondiale la plus sévère, après la perte massive des emplois et des revenus ces derniers mois. Atul Sood, économiste au Centre for the Study of Regional Development, rappelle la scène en Inde à la veille du confinement. « Nous avons vu les centaines de milliers de travailleurs dans les grandes villes qui ont perdu leurs emplois et ont dû rentrer à pied dans leurs villages à cause du confinement. Des milliers sont morts de faim lors de leur périple », raconte-t-il à l’Hebdo. Pour lui, c’est l’ampleur de la précarité de ces gens qui frappe le plus. Mais aussi le manque de soutien du gouvernement. L’Inde n’est aucunement une exception.

Le fait que l’économie globale ne crée pas assez d’emplois formels et décents, entre autres facteurs, a mené à la baisse de la part du travail dans les revenus nationaux. Par contre, la part des autres revenus (rentes, profits et intérêts) ont augmenté, restant entre les mains d’une minorité, qui a réussi à éviter de payer des taxes. « Le défi des prochaines années est donc de générer des revenus stables pour stimuler la demande », conclut le rapport, qui repose sur la théorie de Keynes, un économiste britannique qui a sauvé le monde de la récession de 1930.

Or, pour ce faire, il faut augmenter les dépenses publiques, et remettre en vie le secteur public, mettant fin à de longues années d’austérité. Les pays avancés, fiscalement mieux placés, ont réussi à distribuer des revenus de base et des allocations chômage à leurs citoyens dès le début de la pandémie. Or, leur capacité à continuer à faire cela reste limitée en vue des grandes dettes publiques qu’ils ont cumulées. Les pays en développement, pour leur emboîter le pas, ont besoin de ressources au-delà de leur capacité à s’endetter.

La Cnuced propose donc pour les deux hémisphères du globe d’imposer de nouvelles taxes sur les grandes fortunes et limiter les avantages fiscaux aux grandes entreprises. Quant aux pays en développement, ils ont besoin de régler l’insuffisance du nombre d’emplois dans le secteur formel. Le secrétaire général de la Cnuced, Mukhisa Kituyi, résume le défi : « la construction d’un monde meilleur exige des actions audacieuses dès maintenant. La vie des générations futures, voire l’existence de la planète elle-même, dépendra des choix que nous ferons tous au cours des prochains mois ».

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