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Le Liban pris dans l’étau de la dette

Salma Hussein, Mardi, 10 mars 2020

Le Liban est en défaut de paiement pour la première fois de son histoire. Une situation qui place le gouvernement devant des choix difficiles. Analyse.

Le Liban pris dans l’étau de la dette
La crise économique pourrait s'accentuer sur le court terme.

Pourquoi la déclaration du premier ministre libanais, de ne pas rembourser 1,2 milliard de dollars de dettes, est-elle importante ?

C’est une première. Le Liban a traversé l’indépendance et une longue guerre civile sans jamais s’abstenir de payer ses dettes. Le premier ministre libanais, Hassan Diab, a annoncé, samedi 7 mars, que le pays ne serait pas en mesure de rembourser une tranche de 1,2 milliard de sa dette à échéance du 9 mars, faisant ainsi état du premier défaut de paiement de l’histoire du Liban. Il s’agit de bons du Trésor en dollars (Eurobonds) émis par l’Etat, dont une partie est détenue par les banques libanaises et par la Banque Centrale, d’après l’AFP.

Le Liban fait face à sa pire crise économique depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), dans un contexte de récession, de pénurie de dollars, mais aussi de hausse des prix et de chômage persistant. « Nos réserves internationales ont atteint un niveau trop bas. Nous ne pouvons plus honorer nos engagements futurs en devises étrangères », a avoué Hassan Diab, défendant la décision. Le gouvernement, appuyé par le parlement, a expliqué que le gel de paiement des dettes faisait partie d’un plan pour restructurer sa dette publique. L’objectif est de créer un espace fiscal indispensable pour financer les importations en nourri­ture, en produits pharmaceutiques et en matières pétrolières. Quant à l’Union des banques, un lobby très puissant regroupant des leaders poli­tiques de toutes les confessions qui partagent le pouvoir au Liban, elle a publié un communiqué de presse la semaine dernière, refusant tout gel de paiement pour ne pas ternir la réputation financière du pays.

Qu’est-ce qu’une restructura­tion de la dette ?

Il s’agit de prolonger les durées des échéances des dettes ainsi que de baisser les taux d’intérêt. En général, une restructuration peut également inclure une annulation d’une partie de la dette. Pour ce faire, le gouver­nement a besoin de négocier avec ses créanciers dans le but d’aboutir à un compromis qui protège les inté­rêts des créanciers tout en accordant au gouvernement un délai pour résoudre ses difficultés écono­miques. Le gouvernement, s’il en a les moyens, peut racheter les bons du Trésor et obligations échangés sur les marchés financiers internatio­naux. L’Ecuador, par exemple, a réussi à acheter ces obligations à un tiers de leur valeur quand le pays était en défaut de paiement d’une des tranches de sa dette (soit une réduc­tion de quelque 60 % de la dette extérieure).

Quelles sont les retombées pos­sibles de la décision libanaise ?

D’habitude, un défaut de paiement (déclaration de faillite) s’accom­pagne d’une baisse dans le classe­ment par les agences de notation, ce qui rend plus difficile pour le pays l’emprunt en devises étrangères. Le monde a connu quelque 111 restruc­turations de dette au cours des 30 dernières années, d’après une étude du Fonds Monétaire International (FMI). La grande majorité a réussi à emprunter de nouveau. « Typiquement, après 2 à 5 ans », indique Nesrine Salti, professeure d’économie, dans un article publié sur le site Jadalya (débats), surtout quand les indicateurs de l’économie s’améliorent et que le stock des dettes se réduit.

Pour les créanciers, le non-rem­boursement affecte négativement leurs positions financières et peut ainsi mettre quelques banques liba­naises en risque de faillite. Certains contrats de dettes permettent aux créanciers d’avoir recours à des cours de justice à l’extérieur du pays en cas de déclaration de faillite. Les créanciers étrangers en Argentine ont ainsi mené une longue bataille judiciaire, qui a coûté très cher au pays, avant d’approuver un plan de restructuration. Dans le cas du Liban, ce serait à New York, où la Banque du Liban a déposé ses réserves, et le pays risque donc que celles-ci soient gelées, voire confisquées. Les banques nationales ont déjà, depuis janvier, vendu une partie de leurs Eurobonds, à un prix réduit à un fonds britannique, Ashmur. Ce der­nier détient maintenant un quart de la dette à échéance en 2020 et a ainsi acquis le droit de veto dans les négo­ciations avec le gouvernement, qu’il a d’ailleurs utilisé au cours des deux derniers mois. Il peut aussi tirer la carte d’un procès international.

Pour faire face à ces complications, le gouvernement a eu recours au FMI, qui a visité le pays en février dernier pour une assistance tech­nique. Les négociations sont toujours en cours. Il a aussi eu recours au bureau de consultation Lazard ltd., ainsi qu’au bureau d’avocats Cleary Gottlieb Steen & Hamilton. Le mois dernier, le gouvernement a proposé aux banques et aux autres créanciers un échange des Eurobonds rembour­sables en 2020, avec d’autres à inté­rêts plus bas, d’après l’agence de presse Bloomberg. Une suggestion qui a été rejetée par les créanciers.

Faut-il blâmer les banques ?

Depuis des années, le déficit bud­gétaire a été majoritairement financé par les banques libanaises, hautement dotées de dépôts en dollars. Cette situation a permis aux banques de payer aux dépositaires des rende­ments exorbitants, mais aussi de cumuler des profit énormes et exemptés de taxes. Les grands dépo­sitaires et les propriétaires des banques faisant partie de la conjonc­ture politique et confessionnelle du pays, ils ont été critiqués par les manifestants, qui ont soulevé le slo­gan « A bas le règne de la banque » et ont attaqué le siège de la Banque du Liban (la Banque Centrale, accu­sée par la rue de protéger les intérêts des banquiers au détriment du peuple).

Au cours des dix dernières années, les marges de profit accumulées à partir des intérêts sur la dette publique ont atteint 30,4 milliards de dollars, selon les calculs de Mohamed Zebib, chercheur et journaliste économique spécialisé dans le dossier du secteur bancaire. Les dépositaires, eux, ont accumulé des profits à la hauteur de 63 milliards en intérêts pendant la même période. Tous ces revenus sont exemptés de taxes. Les banques ont refusé, depuis le soulèvement, toute proposition de payer des taxes sur leurs profits cumulés à partir de la dette publique.

Face à cette impasse, en janvier dernier, le gouvernement libanais a déclaré son intention de restructurer la dette, se lançant ainsi dans un bras de fer avec le lobby puissant. Les négociations avec les créanciers du Liban se révèlent aussi difficiles que coûteuses. En effet, malgré les res­trictions imposées sur les transferts à l’extérieur en dollars, quelque 3 mil­liards de dollars sont sortis du pays. Une loi permettant de retirer le secret bancaire au cas par cas a été votée par le parlement pour investiguer l’affaire. Un verdict a été prononcé, stipulant le gel des avoirs de 20 banques nationales ainsi que les avoirs de leurs PDG et des membres de leurs conseils d’administration. Mais cette décision a été aussitôt stoppée par le procureur général, sous la pression des banques.

Comment restructurer la dette au Liban ?

Une restructuration s’accompagne d’habitude d’un programme d’austé­rité fiscale, pour garantir aux créan­ciers que leur argent soit remboursé régulièrement. Or, la question de la justice sociale et économique est pesante dans un pays où le taux de pauvreté est de 27 % et qui souffre de l’une des plus grandes inégalités de revenus au monde, le 1 % des plus riches de la population, détenant les 25 % du revenu national, tandis que les 50 % les plus pauvres n’en détien­nent que 10,7 %, d’après les calculs de l’équipe de Thomas Piketty, éco­nomiste de renom.

La question est donc de savoir qui paiera le prix de la restructuration et quelle politique le gouvernement adoptera pour sortir de la crise, comme l’indique Mohamed Zebib. Le gouvernement fait, en effet, face à un dilemme : s’il conclut un accord avec le FMI, cela lui permettra d’as­surer des ressources en dollars et de restaurer rapidement sa réputation auprès des créanciers internatio­naux. Toutefois, cela impliquerait de réduire les dépenses publiques à travers la hausse des prix de l’éner­gie et au détriment de la santé et de l’éducation. Un prix social élevé, comme le note le magazine britan­nique l’Economist, en évoquant des expériences similaires. Quant à l’op­tion de taxer les propriétés immobi­lières, les profits et les hauts reve­nus, elle est possible, mais serait beaucoup plus longue à produire de l’effet.

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