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La lourde facture du Ramadan

Hossam Rabie, Jeudi, 25 mai 2017

A l'approche du Ramadan, le prix des denrées alimentaires de base reste relativement stable, à l'exception de celui des viandes blanches et rouges. Les produits supplémentaires, traditionnellement liés au mois sacré, connaissent, eux, une hausse vertigineuse.

La lourde facture du Ramadan
Certaines familles se trouvent contraintes de ne pas acheter les produits alimentaires à cause de la hausse des prix. (Photo : Medhat Abdel-Méguid)

Au marché de Abdine au centre-ville du Caire, le va-et-vient des commerçants et des clients est incessant. La foule est dense à quelques jours du Ramadan. Plusieurs personnes descendent des sacs de nourriture d’un camion devant l’épicerie Sphinx. Une cliente demande à un vendeur de lui donner huit kilos de riz et cinq kilos de sucre, sans toucher aux produits propres au Ramadan. Elle s’arrête devant des piles de dattes et de fruits secs, mais elle tourne les talons en voyant les prix. Quelques jours avant le Ramadan, la hausse des prix met les clients dans l’embarras. « La demande en produits de première nécessité est à son niveau habituel. Hausse ou pas, même s’ils se plaignent de l’inflation, les gens n’arrêtent pas d’acheter ces produits incontournables », explique Abou-Islam, vendeur de l’épicerie.

Mais là, les choses diffèrent. Les prix s’envolent. Le Ramadan constitue le mois de consommation par excellence. Quelques jours avant le mois sacré, les familles inondent les marchés pour s’approvisionner en grandes quantités. Cette année, la facture est très lourde, puisque les prix de la plupart des produits ont doublé. « Aujourd’hui, tout se vend trop cher, on se trouve obligé d’éviter certains produits », se plaint Ebtessam Abdel-Moneim, mère de cinq enfants. Ebtessam fait partie de ces nombreux clients qui envisagent d’éliminer certains produits de leur liste de course. « Notre budget ne peut pas supporter les prix des noix et des fruits secs. Cette année, on se contente d’acheter les produits de base et les dattes » explique-t-elle. Les dattes sont vendues entre 15 et 30 L.E. le kilo cette année, un prix que les clients estiment acceptable.

Les commerçants se défendent

Abou-Islam assure que la flambée des prix n’est pas causée par les vendeurs, mais par l’augmentation du prix des produits importés. Celui-ci se plaint des mauvaises ventes, alors qu’il s’agit d’une saison importante pour son commerce. « Lorsque les clients lisent la liste de prix au-dessus des piles, ils s’enfuient très vite », dit-il. Il est cependant dans l’intérêt des vendeurs de maintenir le pouvoir d’achat, conclut Abou-Islam. Heureusement, les produits de base comme le riz, les pâtes, l’huile et le sucre n’ont pas connu d’augmentation notable. Le kilo de riz est vendu à 9 L.E. et celui de sucre à 10,5 L.E. « Les prix de ces produits restent acceptables malgré leur augmentation au cours des derniers mois », estime Rabab Saïd, une femme au foyer. Le prix des légumes se maintient aussi à son niveau habituel. Ainsi, le kilo de tomates est stable à 7 L.E. et le kilo d’oignons stagne à 6 L.E.

Quant aux ventes de viande et de poulet, elles sont à l’arrêt, Ramadan ou pas. Quelques jours après la décision du ministère d’Approvisionnement d’augmenter le prix de la viande importée, le prix de la viande a augmenté de près de 10 L.E. : entre 130 et 140 L.E. le kilo. Dans les coopératives, les prix varient entre 69 L.E. pour la viande brésilienne et 80 L.E. pour la viande soudanaise.

En raison de cette augmentation du prix de la viande, les volailles connaissent également une hausse de prix. Le kilo de poulet s’est, quant à lui, stabilisé entre 35 et 40 L.E.

Baisse de la demande

La lourde facture du Ramadan
(Photo : Mohamad Maher)

A Sayéda Zeinab particulièrement, le Ramadan n’est pas un mois comme les autres. Beaucoup de familles ont l’habitude de s’y approvisionner durant cette saison. Cette année cependant, on y voit peu de monde. Traditionnellement, cette période de l’année provoque une forte demande, mais cette fois-ci, la demande n’est pas à l’origine de la hausse vertigineuse des prix. La dévaluation de la livre égyptienne, décidée dans le cadre de l’accord passé avec le FMI en novembre 2016, a provoqué une hausse des prix sans précédent. Selon l’Organisme central pour la mobilisation et le recensement CAPMAS, l’inflation annuelle a atteint 32,5 % au mois d’avril. « Alors qu’on est juste avant le Ramadan, l’inflation a entraîné une hausse des prix des produits alimentaires de 6 % en moyenne. Mais cette hausse s’ajoute à une augmentation générale des prix du fait d’un taux total d’inflation de 32,5 % », explique Rachad Abdou, président du Forum égyptien pour les études économiques. Il ajoute que les prix de la plupart des produits ont doublé depuis la décision de laisser flotter la livre égyptienne, les salaires, notamment des fonctionnaires, n’ont, quant à eux, guère augmenté. « Cette année, le Ramadan sera une période difficile pour les familles égyptiennes », renchérit Abdou.

Des efforts

Le gouvernement a décidé d’agir pour faire face à la hausse des prix, notamment en mettant en place des expositions-ventes « Ahlan Ramadan » (bienvenue Ramadan). Près de 122 grandes tentes ont été installées à cet effet dans les différents gouvernorats. Selon le ministère de l’Approvisionnement, le gouvernement coopère avec les grandes entreprises présentes en Egypte pour proposer des produits à des prix moins élevés. Cela permettra au consommateur d’économiser entre 10 et 30 % du prix des produits. De son côté, le ministère de l’Intérieur a organisé des réunions avec les distributeurs et les propriétaires de supermarchés — très prisés pendant cette saison — afin de trouver des compromis pour faire baisser les prix, surtout ceux de la viande. Face à cette crise, les vendeurs rivalisent d’ingéniosité pour créer des offres permettant d’attirer les consommateurs. « Afin de baisser les prix, on propose à nos clients d’acheter des produits en gros ou de seconde qualité », explique Mohamad Hassan, vendeur dans une grande épicerie du marché de Abdine. Pour les hypermarchés et supermarchés, le carton du Ramadan figure parmi les meilleures offres présentées à leurs clients. Moyennant 55 L.E., les clients repartent de l’hypermarché Carrefour avec un paquet contenant riz, sucre, pâtes, sauce tomate, huile et margarine. D’autres hypermarchés proposent le même type d’offre pour un prix oscillant entre 60 et 120 L.E.

Un Ramadan sans yamich, c'est possible ?

Le yamich (fruits secs, dattes, amandes, noix, pistaches, etc.) constitue l’un des caractères essentiels de ce mois sacré. C’est en effet durant le Ramadan que les Egyptiens en consomment en grandes quantités, au point qu’il est inimaginable de ne pas en manger — sous différentes formes — pendant ce mois. Une coutume vieille comme le monde dont les Egyptiens se trouvent aujourd’hui contraints de se passer. Certaines familles ont ainsi décidé, malgré elles, de se priver de ces produits ou d’en acheter en plus petites quantités par rapport à l’année dernière. Cette privation s’explique par la hausse vertigineuse des prix du yamich. Une hausse qui intervient à un moment où les ménages égyptiens souffrent déjà de l’augmentation des prix des produits de première nécessité, qui ont doublé ces derniers mois.

Devant une tente vendant des piles de fruits secs et de noix à Sayéda Zeinab, Iman, la quarantaine et mère de trois enfants, s’est arrêtée pour demander les prix du yamich. La tristesse et la désillusion se lisent sur son visage alors que le vendeur lui indique le prix des produits. Enfin, elle s’en va sans rien acheter. « On va se priver de nourriture et d’eau pendant la journée mais aussi de yamich durant toutes les nuits du Ramadan », dit-elle sur un ton ironique.

Iman achète du yamich chaque année comme la plupart des Egyptiens, mais elle ne pense pas que le budget de sa famille puisse en supporter le prix cette année. Le Ramadan arrive alors que les familles traversent des moments difficiles, d’autant plus que la livre a été dévaluée il y a tout juste six mois. Le taux d’inflation annuel s’élève aujourd’hui à 32,5 % selon le CAPMAS. Cela continue à aggraver la situation. Mohamad Salama, l’un des vendeurs de la tente Al-Haram Al-Zeini installée devant la mosquée de Sayéda Zeinab, raconte que beaucoup de clients ont le même comportement qu’Iman et que d’autres décident d’acheter de plus petites quantités. Il reconnaît que le prix des produits repousse les clients. « La plupart des produits composant le yamich sont importés, c’est pour cette raison que les prix ont tellement augmenté », ajoute-t-il. Selon les chiffres, le prix du yamich a augmenté de 80 à 120 % par rapport à l’année 2016 (voir tableau).

Les prix du yamich en 2017 par rapport à 2016 en L.E. /kilo
Yamich 2017 2016
Raisins secs 50 20
Abricots secs 90 45
Noisettes 240 115
Pistaches 310 125
Noix 250 137
Amandes 230 110
Noix de cajou 320 125
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