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Le dilemme des agriculteurs

Hossam Rabie et Marwa Hussein, Lundi, 20 février 2017

La hausse de 50 % des prix des engrais pèse sur les agriculteurs. Le gouvernement, lui, justifie sa décision par la hausse des coûts de production après la dévaluation de la livre égyptienne.

Le dilemme des agriculteurs
Les agriculteurs disent que les quantités d'engrais distribuées par le gouvernement sont insuffisantes. (Photo: Bassam Al-Zoghby)

Un sentiment de colère envahit les agriculteurs après la décision du gouvernement d’aug­menter les prix des engrais subven­tionnés de 50 %. Ils disent être lésés par cette décision qui aura pour conséquence une augmentation considérable du coût de la produc­tion, au moment où le gouvernement est en passe de fixer les prix de vente de certains produits agricoles qu’il achète aux cultivateurs comme le blé (utilisé dans la production du pain subventionné), le coton et la canne à sucre. Le mois dernier, le ministère de l’Agriculture a annoncé que le prix des engrais azotés distribués en quota aux agriculteurs passerait de 2 000 à 3 000 L.E. la tonne (184 dollars). Les agriculteurs estiment avoir été défavorisés à l’issue des négociations entre le gouvernement et les entreprises de production d’en­grais. « Les prix des engrais ont augmenté de 100 % au cours de la dernière année. Fin 2014, le prix d’une tonne d’engrais était de 1 500 L.E. Aujourd’hui, il a atteint 3 000 L.E. », déplore Chaaban Gaber, un agriculteur du village de Harabshant, à Béni-Soueif. « Avant la décision, on achetait le sac d’engrais de 50 kg à l’association agricole (apparte­nant à l’Etat), à 110 L.E. Maintenant, son prix s’élève à 160 L.E., voire 240 L.E. au marché noir », se plaint Chaaban. « Le problème réside dans le fait que les agriculteurs ne pren­nent pas part aux décisions qui déterminent leur propre destin », regrette Mohamad Barghash, prési­dent d’un syndicat d’agriculteurs (voir ent.). « Personne ne prend en considération notre opinion et per­sonne ne prend en compte les consé­quences que ces décisions peuvent avoir sur les paysans. Notre situa­tion devient de plus en plus diffi­cile », lance Nour Ahmad, un autre agriculteur de Béni-Soueif.

Le gouvernement se justifie
Le gouvernement a justifié sa déci­sion par la hausse des coûts de pro­duction après la dévaluation de la livre égyptienne. « La décision du Conseil des ministres concernant les prix des engrais azotés intervient après une révision des prix », annonce un communiqué du minis­tère de l’Agriculture précisant que chaque tonne d’engrais azotés néces­site pour sa production 28 millions d’Unités thermiques britanniques (BTU) de gaz naturel. Un million de BTU coûtent 4,5 dollars. Le gouver­nement a recalculé le prix en fonc­tion des nouveaux taux de change, soit 16,3 L.E. pour un dollar. Une somme de 595 L.E. (36,5 dollars) par tonne a été additionnée. Elle représente le coût de base de la tonne. Il faut compter aussi 5 % de taxes sur la valeur ajoutée en plus des frais de transport et de stockage, ce qui, selon le communiqué, ramène le prix final à 2 959 L.E. (181 dol­lars) la tonne. Le gouvernement dit aussi que la décision va également freiner le marché noir qui s’est récemment développé dans ce sec­teur vu la baisse des approvisionne­ments en engrais au prix réglementé. En fait, après la dévaluation en novembre de la livre égyptienne, les entreprises ont suspendu la fourni­ture des engrais au gouvernement (voir page 13). « Le mois dernier, les entreprises ont repris les livraisons d’engrais. Nous avons couvert les besoins des gouvernorats du Delta. Nous reconnaissons qu’il y a encore une pénurie dans quelques gouver­norats du sud, mais le problème sera résolu dans une semaine », dit Hamed Abdel-Dayem, porte-parole du ministère de l’Agriculture. Selon lui, lorsque la production deviendra régulière, le marché noir des engrais disparaîtra. La hausse des prix des engrais est un autre fardeau pour les agriculteurs égyptiens, surtout que le gouvernement libéralise graduelle­ment depuis la fin des années 1990 les intrants de la production agricole, des loyers des terrains agricoles jusqu’à l’eau d’irrigation et aux engrais. La libéralisation des engrais a commencé en 2010 et fin 2014, le gouvernement a augmenté les prix de 33 % d’un seul coup.

Pénurie et retard de livraison
Malgré la libéralisation graduelle et la hausse des prix des engrais au cours de ces dernières années, les quantités distribuées sont insuffisantes, selon les agriculteurs. « D’habitude, les livraisons n’arrivaient jamais à temps au cours des deux derniers mois. De plus, la pénurie pousse les associa­tions agricoles à réduire la quantité consacrée à chaque agriculteur de quatre à trois sacs d’engrais par fed­dan », selon Nour Ahmad. Face à cette pénurie, le marché noir devient indispensable pour des agriculteurs en quête d’engrais. « Trois ou quatre sacs d’engrais azotés ne suffisent pas à satisfaire les besoins d’un feddan (4 200 mètres carrés). C’est pour cela que nous avons recours au marché noir pour faire face à la pénurie », indique Chaaban. Le député Mahmoud Hiba, membre de la com­mission de l’agriculture au parlement, accuse les entreprises de production d’engrais de « provoquer cette pénu­rie ». « Nous avons tenu une réunion la semaine dernière avec les repré­sentants des entreprises des engrais et nous leur avons demandé de livrer les quantités commandées conformément à une décision du Conseil des ministres. Cette décision impose aux entreprises de livrer une partie de leur production aux associations agricoles appartenant à l’Etat, sous peine de payer une amende » (voir page 13). Or, selon Hiba, 80 % de ces entreprises ne livrent pas la quantité exigée par le gouvernement. Il réclame d’augmenter le montant de l’amende pour qu’elle soit équiva­lente au prix de la tonne. « Les agri­culteurs se trouvent contraints d’arrê­ter de cultiver des récoltes de base qui consomment beaucoup d’engrais, comme le blé et le maïs », regrette Hiba. Il propose au gouvernement d’augmenter les prix des récoltes afin de créer un équilibre avec la hausse des prix des engrais. Le gouverne­ment vient en fait de décider que le prix d’achat du blé aux paysans soit lié à celui des prix internationaux. Or, la décision ne satisfait pas le député vu que les prix internationaux du blé sont actuellement en baisse. « L’agriculture n’est plus un moyen de subsistance. Je dépends partielle­ment de l’aide financière de mon fils qui travaille au Caire », confie Nour, qui a envoyé son fils en 2012 pour travailler dans une boulangerie dans l’objectif de subvenir aux besoins de la famille. Pour cultiver un feddan de blé, Nour dépense plus de 6 500 L.E. sans compter le loyer. Lorsque l’agri­culteur loue le terrain, le coût de pro­duction peut presque doubler. Il pro­duit entre 18 et 20 erdab vendus à environ 9 000 L.E. Ce qui lui fait 3 000 L.E. de profit pour plusieurs mois de travail .

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