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Amr Adly : L’Egypte n’a d’autre solution que de limiter ses importations

Marwa Hussein, Mardi, 20 septembre 2016

Amr Adly, chercheur non résident au Centre Carnegie Moyen-Orient, livre sa vision sur la crise des devises en Egypte.

Amr Adly : L’Egypte n’a d’autre solution que de limiter ses importations
Amr Adly

Al-Ahram Hebdo : Comment peut-on décrire la posture économique actuelle en Egypte ?

Amr Adly : Les problèmes écono­miques de l’Egypte sont structurels et persis­tent depuis vingt à vingt-cinq ans. Ils sont liés à la finance, notamment au déficit de la balance des paiements et de la balance com­merciale et concernent les secteurs qui rappor­tent des devises étrangères. Depuis 2011, ces problèmes se sont aggravés en raison des tur­bulences politiques et du ralentissement écono­mique ainsi que de la mauvaise gestion de la période transitoire. Tout cela sur fond de crise économique internationale. La conjoncture mondiale est un facteur-clé pour la relance économique en Egypte. L’idéal serait l’arrivée d’un flux d’investissements étrangers directs qui permettraient de combler le déficit de la balance commerciale et la balance des paie­ments, d’augmenter les réserves en devises et d’alléger le déficit budgétaire. C’était l’espoir que l’Egypte entretenait lors de la conférence économique de Charm Al-Cheikh. Mais les investissements ne sont pas venus et le dilemme maintenant est de savoir comment appliquer des mesures d’austérité comme la baisse des dépenses sans provoquer une contraction de l’économie.

— Quelle est la solution à ce dilemme ?

— La solution est de trouver un financement étranger sous forme d’aides, d’investissements ou de crédits, et cette dernière est la solution la moins idéale. L’Egypte a reçu des aides d’en­viron 30 milliards de dollars depuis 2012, du Qatar tout d’abord, puis des Emirats et de l’Arabie saoudite. Mais ces aides n’ont pas apporté de solution structurelle aux problèmes économiques du pays, et n’ont même pas pu augmenter les réserves en devises. Pour profi­ter véritablement des aides, il faut créer des conditions politiques qui permettent d’utiliser ces sommes pour restructurer les dépenses comme au début des années 1990, après l’an­nulation de plus de la moitié de la dette exté­rieure de l’Egypte. Or, le flux d’aides n’a pas été utilisé à cette fin. Par conséquent, les réserves en devises sont restées bien en des­sous des 35 milliards de dollars qu’avait l’Egypte avant 2011 alors que la facture des importations est en hausse. Cette situation a affecté les taux de change car la BCE n’a plus de devises pour soutenir la monnaie locale. C’est là un vrai dilemme. Et la seule solution à court terme (sur un ou deux ans) serait de réduire les importations, car le pari sur les investissements étrangers ou la hausse des exportations n’est pas réalisable, non pas à cause de la performance du gouvernement, mais à cause du ralentissement de l’économie mondiale.

Amr Adly : L’Egypte n’a d’autre solution que de limiter ses importations
Le modèle d'exportation en Egypte est basé sur l'importation des matériaux de production.

— Dans ce contexte, à quel point le prêt du FMI peut-il être efficace ?

— Selon le gouvernement, l’importance de l’accord avec le FMI est qu’il ouvre la porte pas seulement à d’autres financements mais donne l’espoir à un flux d’investissements aussi. Les risques d’instabilité politique ont diminué mais les risques macroéconomiques augmentent comme l’inflation et le taux de change. Par conséquent, les investisseurs étrangers qui veu­lent rapatrier leurs dollars ont perdu confiance, ils ne vont pas investir tant que cette barrière existe alors qu’ils apportent des dollars moins chers par rapport à l’endettement. La signature de l’accord avec le FMI signifie qu’il y a des engagements de la part du gouvernement que le fonds s’assure de leur mise en vigueur. C’est un certificat de confiance pour les investisseurs. Le problème est que le secteur des exportations n’est pas très actif en Egypte, et le modèle de développement basé sur l’endettement est très risqué dans le contexte actuel, surtout qu’une partie importante du prêt va servir à réduire le déficit budgétaire et non pas à relancer les investissements.

— A quel point le ralentissement de l’éco­nomie mondiale affectera-t-il l’Egypte ?

— Le ralentissement en Chine et l’offre abon­dante de pétrole ont affecté les prix du brut qui ont considérablement baissé. L’Egypte est un importateur de pétrole, mais elle reste très dépendante du pétrole pour assurer les rentrées de devises étrangères à travers l’exportation du pétrole brut, en attirant des investissements dans le domaine de la prospection pétrolière ou bien à travers les virements des Egyptiens travaillant à l’étranger et qui proviennent essentiellement des pays du Golfe et donc liés au cours du pétrole. En outre, 60 % du trafic dans le Canal de Suez viennent du pétrole. En gros, nous sommes dans une phase où la seule responsabilité directe du gouvernement est le tourisme, qui a souffert après le crash de l’avion russe en octobre 2015, et qui est une responsabilité claire de l’Egypte. Globalement, les chances de relance pour l’Egypte sont liées à la reprise de l’économie mondiale, cela ne se produira pas avant un ou deux ans au moins, selon les prévisions du FMI.

— Pourquoi la crise dure-t-elle cette fois-ci en Egypte en comparaison avec la crise de 2008/2009 ?

— L’Egypte est à la périphérie de l’économie mondiale, elle n’est donc pas affectée par les crises comme les pays qui sont plus connectés au système mondial. Mais le talon d’Achille et le point faible de la majorité des économies du tiers-monde, importatrices de capitaux, ce sont les devises étrangères. L’Egypte a adopté un système de flottement dirigé de sa monnaie en 2003. Ce système nécessite que la Banque Centrale possède un grand surplus en dollars lui permettant de freiner les spéculateurs et de répondre à la demande. L’érosion des réserves depuis 2011 et l’incapacité de les reconstruire ont affecté la disponibilité du dollar rendant le flottement dirigé impossible. En plus, le manque de devises a exercé de fortes pressions sur les importations.

— A quel point le niveau de la dette en Egypte est inquiétant ?

— La dette publique intérieure et extérieure a dépassé 100 % du PIB selon les estimations officielles. Le niveau de la dette est un indica­teur sur la vulnérabilité de la situation, mais ce qui compte vraiment c’est le service de la dette sur un an. En Egypte, il est question de 3 à 4 milliards de dollars par un, un taux non inquié­tant en comparaison avec les exportations (le service de la dette représente environ 15 % des exportations). Tant que ce taux est inférieur à 20 % des exportations, il n’y a pas d’inquiétude sur le pouvoir de remboursement. L’Egypte ne fait pas face à un problème de faillite au sens littéral du mot, mais les pressions viennent des importations qui, à 65 milliards de dollars par an, sont le double des exportations. A cela s’ajoutent deux facteurs, la fragilité de la balance des services qui, auparavant, compen­sait la hausse de la facture des importations à travers les revenus du tourisme et du Canal de Suez, ainsi que les capitaux provenant des investissements étrangers et des virements des travailleurs à l’étranger. Cela créait un excédent dans la balance des paiements, mais cette ère est terminée. L’Egypte souffre d’un déficit de la balance des paiements depuis 5 ou 6 ans. Ce déficit a été multiplié par trois au cours de l’an­née financière 2015/16. Les marchés auxquels nous exportons souffrent d’un ralentissement économique, toute stratégie de relance en Egypte basée sur une expansion des exporta­tions ne serait pas réaliste. Cela aurait été pos­sible il y a cinq ou six ans.

— Que pensez-vous des mesures prises par la BCE pour limiter les importations ?

— La Banque Centrale, sous Hesham Ramez, a découvert que le seul moyen de sauver la monnaie, tout en sécurisant l’importation des produits essentiels, est de réduire les importa­tions. Les produits de luxe ne représentent que 2 à 3 % de la facture d’importation. Le grand bloc est formé de matières premières ou d’équi­pements de haute technologie que nous devons importer, alors que 40 % de la facture est repré­sentée par des produits intermédiaires semi-finalisés que l’Egypte peut produire pour éco­nomiser des dollars. Mais la structure de l’in­dustrialisation du pays est techniquement arrié­rée et ne dispose pas d’une base de petites et moyennes entreprises capables de manufacturer ces produits, c’est un point faible depuis qua­rante ans de l’économie égyptienne.

— Mais l’Egypte est parvenue à faire croître ses exportations ainsi que les taux de croissance dans les années 2000 ...

— Lorsque Rachid Mohamad Rachid était ministre de l’Industrie sous Moubarak, il y avait une coordination avec le grand capital qui a réussi à augmenter ses exportations avec des taux de croissance annuels de 20 à 25 %, et des conseils d’exportations ont été mis en place, lesquels ont créé des cadres de coordination avec les grands producteurs. Mais ce modèle d’expor­tation était basé sur une importation dense, c’est-à-dire que beaucoup de matériaux nécessaires à la production destinée à être exportée sont importés, ce qui fait que les importations repré­sentent aujourd’hui le double des exportations. C’est un défi qu’affrontent des pays qui ont connu une expansion de leurs exportations, comme la Turquie qui exporte à hauteur de 120-130 milliards de dollars et importe à hauteur de 270 milliards la majorité des entrants. C’est la même maladie bien que l’infrastructure indus­trielle soit meilleure. C’est un risque commun pour les économies de la périphérie.

— Que doit-on attendre de la Banque Centrale dans ce contexte ?

— La BCE n’est pas capable de trouver une solution à la crise des devises. Le problème est comment gérer la crise des devises jusqu’à ce que les secteurs qui génèrent des devises soient relancés. Il est important de réduire la pression sur les réserves en limitant les importations. Donc, il faut donner une priorité à certains sec­teurs, comme ceux qui exportent. Mais la BCE joue tous les rôles à travers des outils bancaires alors que son rôle est surtout de déterminer les taux d’intérêt. Or, le taux d’intérêt ne changera pas grand-chose, c’est comme si on avait à faire avec une personne souffrant d’un cancer mais qui a un problème aux genoux. Il faut admettre que nous avons une crise de devises et nous devons revoir la politique commerciale à travers le ministère de l’Industrie et du Commerce. Il faut voir aussi les mesures de sauvegarde per­mises par l’OMC si le déficit de la balance des paiements arrive à un certain niveau. Il faut imposer des limites claires aux importations et il n’y a pas d’autres choix. Il y a une crise qui va mener à une baisse du niveau de vie. La solution est de gérer cela et de protéger les plus démunis. C’est une distribution des pertes sur la société.

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