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Sortir de l’impasse de « l’Etat faible »

Maye Kabil, Lundi, 16 mai 2016

Commémorant la naissance du journaliste et académicien, Samer Soliman (mai 1968-décembre 2012), l'Association des études et de la formation politique, qui porte son nom, a organisé cette semaine un colloque sur la réalité politique et économique de l’Egypte aujourd’hui. Compte rendu.

Sortir de l’impasse de « l’Etat faible »
Dans son livre, Samer Soliman a vu les prémices de la révolution avant 2011. (Photo : Reuters)

« Vision de Samer Soliman, lecture de la réalité politique et économique en Egypte ». C’était le thème que les intervenants du colloque organisé cette semaine par l’Association Samer Soliman ont tenté de revisiter, en s’appuyant sur l’oeuvre de ce dernier. Objectif : décrypter la situation politique et économique en Egypte après la révolution de janvier 2011. Les études réalisées aujourd’hui sur les politiques de subvention, sur l’industrialisation ou encore sur le passage à l’économie de marché montrent que les analyses de Soliman sont toujours d’actualité et éclairent les dynamiques actuelles.

Le livre de Soliman « Le Régime fort et l’Etat faible, crise financière et changement politique sous Moubarak » est considéré par beaucoup de spécialistes comme l’un des plus importants ouvrages d’économie politique traitant de l’Egypte. La première édition est parue en 2005 et une troisième édition, en 2013, a été revue et augmentée par l’auteur quelques mois avant sa disparition. Le livre a également été publié en anglais en 2011 chez Stanford University Press sous le titre « The Autumn of Dictatorship ».

L’Etat providence

L’ouvrage explique la mise en place d’un Etat providence par le régime de Juillet 1952. Un Etat qui dispose d’importantes ressources dont il distribue une partie sous forme de dons à certains secteurs sociaux, de manière à mieux les contrôler. Ces dons prennent de nombreuses formes : subventions, assurances médicales, embauche au sein de l’appareil administratif de l’Etat.

D’après Soliman, le caractère providentiel de l’Etat passe avant tout par sa nature rentière. L’Etat n’a pas réussi à fonder une structure économique moderne, et ses ressources sont principalement assurées par la rente : ventes pétrolières, revenus du Canal de Suez, aide étrangère et transferts d’argent des travailleurs à l’étranger. Soliman a également établi le lien entre la nature autoritaire du régime et son incapacité à assurer des ressources financières à travers la collecte des impôts, qui constitue le pilier des finances publiques dans les Etats modernes.

L’impôt est, en effet, la participation du citoyen aux dépenses publiques permettant au gouvernement d’assurer les services et d’entreprendre des projets publics. De ce fait, l’impôt donne au citoyen un droit de contrôle sur ce financement, et donc une certaine représentation politique. Représentation que les régimes autoritaires ne sauraient tolérer.

Les années Moubarak ont illustré la crise de ce modèle politique. La régression des revenus rentiers n’a pas permis à l’Etat de maintenir la distribution de dons généreux pour assurer un contrôle politique total. Par ailleurs, le régime n’a pas réussi à réduire ses dépenses de peur aussi de perdre le contrôle, ce qui a entraîné une forte augmentation du déficit budgétaire. Face à cette situation, le régime avait alors préféré augmenter les dépenses dans les secteurs qui lui permettent de mieux asseoir son pouvoir.

Dans son intervention sur l’Etat et le régime après la révolution de 2011, Chaïmaa Al-Charqawi, chercheuse au Forum arabe pour les alternatives (Al-Badaël) et invitée du colloque, a vu dans la nature du régime, ainsi décrite par Soliman, les prémices de la révolution de 2011. « Non seulement parce qu’il s’agissait d’un régime despotique, mais parce que ce régime s’était basé sur des réseaux d’intérêts qui ne reconnaissaient pas les droits économiques et politiques des citoyens », affirme-t-elle. Elle explique que face aux revendications socioéconomiques, le régime actuel adopte des politiques proches de celles de Moubarak. L’Etat compte énormément sur les aides et les prêts étrangers. L’aggravation de la crise financière et la recrudescence de l’instabilité ont poussé l’Etat à procéder à quelques changements comparés à l’ère Moubarak. Des changements que Charqawi considère comme « dangereux ». L’Etat tend, en effet, à réduire les subventions et multiplie les tentatives pour faire passer la loi du service civil destinée à réduire le nombre des fonctionnaires et les avantages qui leur sont accordés. Des mesures qui vont à l’encontre du pacte fondateur du régime de Juillet 1952. Celui-ci consistait pour les citoyens à renoncer à leurs droits politiques en échange d’avantages économiques.

L’avènement des hommes d’affaires

Samer Soliman
Samer Soliman

Amr Adly, chercheur à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, offre une autre approche de l’ouvrage de Samer Soliman, sous l’angle du passage à l’économie de marché et la montée en puissance des hommes d’affaires dans les sphères du pouvoir et leur impact sur le régime. D’après Soliman, l’ascension au milieu des années 1990 des hommes d’affaires au parlement et dans les rangs du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir sous Moubarak) a été accompagnée d’une incapacité de l’Etat à acheter la loyauté des masses, ou du moins à les rendre moins critiques. A court de moyens, l’Etat a eu recours aux hommes d’affaires pour essayer de booster l’économie. Ces derniers ont soutenu la transmission héréditaire du pouvoir à Gamal Moubarak. Parallèlement, le processus de prise de décision économique a été placé entre les mains d’un groupe ayant des tendances clairement favorables à la libéralisation et à l’adhésion à l’économie de marché. Autant de manifestations d’une transformation de l’élite sociale égyptienne dont les orientations se sont trouvées pour la première fois aux antipodes des fondements de l’Etat nassérien postcolonial.

Adly ajoute dans son discours que l’analyse de Soliman a prouvé sa perspicacité après la révolution, quand le régime de Moubarak s’est effondré avec ses institutions, ses réseaux et ses personnalités politiques. « L’Etat est resté avec sa bureaucratie, sa police et son armée, et s’est retrouvé face aux mêmes contradictions politiques et économiques, mais encore plus exacerbées », affirme Adly. Et de souligner que la haute bourgeoisie a gagné en poids économique, même si elle a beaucoup perdu de sa légitimité sociale et de son pouvoir désormais récupéré par l’armée. Ce qui n’a pas empêché que, durant les cinq années qui ont suivi la révolution, la bourgeoisie se soit imposée comme un acteur à part entière, indépendant de l’Etat. En guise de porte de sortie susceptible de résoudre les contradictions auxquelles fait face l’Etat, Adly propose que le passage à l’économie de marché devienne un « projet politique » étroitement lié à l’intérêt de larges couches sociales de la population.

Samer Soliman

Samer Soliman a commencé sa vie professionnelle comme journaliste économique à Al-Ahram Hebdo, avant d’entamer une carrière universitaire. Il a cofondé le département d’économie politique à l’Université américaine du Caire (AUC). Activiste politique de gauche, il s’est investi dans les rangs de l’Organisation égyptienne contre la discrimination religieuse. Après la révolution, il a cofondé le parti Egyptien social-démocrate.

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