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Gérard Wolfe : En Egypte, il y a un réel besoin de comprendre comment construire une nouvelle ville

Dalia Abdel-Salam, Dimanche, 03 avril 2016

Le Français Gérard Wolfe, vice-président du MEDEF International et président de la Task Force des villes durables, était en visite au Caire pour renseigner sur les services offerts en aménagement urbain par les entreprises françaises. Entretien.

Gérard Wolfe

Al-Ahram Hebdo : Tout d’abord, qu’est-ce que le MEDEF et la Task Force des villes durables ?
Gérard Wolfe : Le MEDEF c’est le groupement des entreprises françaises, il compte 800 000 entreprises. Le MEDEF International c’est la partie qui s’occupe de l’international, et donc, en gros, nous amenons des délégations dans plus de 150 pays où nous recevons des autorités de 150 pays. Quant à la Task Force des villes durables, c’est quelque chose que le MEDEF a lancé il y a deux ans, afin de renforcer le développement des entreprises françaises de la ville durable dans les marchés émergents et en développement. L’objectif de la Task Force est d’identifier des marchés porteurs dans la filière de la ville durable, afin de mobiliser rapidement (sous 3 mois) une offre française intégrée par le biais de délégations de chefs d’entreprise. En fait, la problématique de la ville, partout dans le monde, est devenue quelque chose de très important. Aujourd’hui, entre 50 et 60 % de la population d’un pays sont dans les villes, et cela va encore s’aggraver. Il y a au Caire aujourd’hui 16 millions d’habitants, demain il y en aura 17, et après-demain 18. A Abidjan, il y a 6 millions d’habitants et il y en aura 10 millions en 2020. Toutes les villes du monde sont dans la même situation. Donc, il y a une demande très forte d’infrastructure dans les villes et d’infrastructure plus durable qui permette de ne pas tuer la ville.

— Quel est l’objectif de votre première visite en Egypte ?
— En Egypte, les projets de développement des villes nouvelles et les projets de développement des villes existantes sont très importants, et on a considéré que c’est un moment favorable pour l’intervention de l’expertise française qui travaille depuis des années sur toute la problématique de la ville, depuis la planification à la réalisation des bâtiments, les infrastructures : eau, électricité, le transport urbain, la gestion de l’assainissement, etc.

En fait, l’offre française est l’une des seules qui permettent d’avoir une approche globale de la problématique de la ville. On n’est pas les seuls dans le monde, mais on est parmi les seuls à avoir dans la même équipe des urbanistes, des informaticiens — parce que maintenant, on planifie tout sur informatique — et des spécialistes de l’électricité, de l’eau, etc. En Egypte, il y a plus de 150 entreprises françaises déjà installées parmi les plus grandes, dont certaines opèrent dans le domaine des métiers de la ville. Il y a un réel besoin d’aller plus loin et d’aider à comprendre comment on fait pour construire entièrement une nouvelle ville. Il y a 3 semaines, M. Ahmad Darwich, président de l’Autorité de la zone économique du Canal de Suez, est venu au MEDEF à Paris. Nous avons eu une réunion de travail très constructive dans laquelle il nous a clairement expliqué les défis des villes des zones portuaires, des zones aménagées, et je pense que les entreprises françaises peuvent répondre à ce souci de développement.

— Selon vous, pourquoi M. Darwich, président de l’Autorité de la zone économique du Canal de Suez, a-t-il choisi de venir au MEDEF ?
— Je ne dis pas que nous sommes les meilleurs au monde, mais ce que les entreprises françaises savent un peu mieux faire, c’est travailler en partenariat avec des entreprises locales égyptiennes. D’ailleurs, nous ferons une série de visites avec de grandes entreprises égyptiennes, des sociétés d’aménagement. De même, on sait faire des choses dans lesquelles la responsabilité sociale et environnementale est réelle. C’est-à-dire qu’on crée quelque chose qui est durable. On forme les gens pour durablement exploiter les réseaux de transport de l’assainissement ou celui des transformations des déchets. Mais ce ne sont pas les Français qui vont exploiter ces réseaux. En plus, on tient à préserver l’environnement, et ce, en essayant de ne pas aggraver — si possible de diminuer — la pollution. J’ai un rendez-vous avec le ministre du Logement qui, par ailleurs, est président de la National Urban Communities Agency (NUCA), et je pense qu’au fond, la logique de la NUCA est identique à la logique de la Task Force.

— Quels sont les besoins urbains de l’Egypte ?
— Il y a un très grand appétit de la population urbanisée en Egypte pour accéder très rapidement à un service de haute qualité. Le niveau d’éducation et le niveau d’ouverture du pays font qu’il y a une réelle volonté de la population d’accéder à un haut niveau de qualité urbaine et de service urbain, et ce n’est pas seulement au Caire. Les entreprises françaises devront donc proposer des services de qualité supérieure qui permettent à l’Egypte de renforcer son rôle régional.

Nous allons voir comment nous pouvons accomplir cela avec les différents acteurs, et ce, en prévision de la visite du président de la République mi-avril. Pour l’Egypte, il me semble que l’un des enjeux sera pour les autorités, dans les appels d’offres qu’ils vont lancer, de vérifier que le contenu des appels d’offres soit extrêmement sévère, justement sur la capacité de durabilité. C’est le cas par exemple des bâtiments à énergie positive qui ne consomment pas beaucoup d’énergie, mais en produisent. Il faut savoir qu’aujourd’hui, l’investissement de départ doit être élevé, car vous aurez un retour sur l’investissement qui est bien meilleur et plus durable. Bref, ce que je conseille à tous les maires et les gouverneurs du monde est de penser leur dossier en amont, le penser à long terme pour qu’on ne revienne pas 5 ans plus tard en disant : on n’a pas prévu telle ou telle chose !

— Pouvez-vous nous donner des exemples de villes durables confiées à la Task Force ?
— Je vais vous donner deux exemples, l’exemple du Zimbabwe, qui est un pays avec beaucoup de sanctions économiques en raison du régime de M. Mugabe. Le jour où les sanctions se sont arrêtées, la ville capitale, Harare, avec 3 millions d’habitants, a été complètement à refaire. Il y a un an et demi, lorsque nous avons été appelés, le premier problème qu’on a rencontré était l’absence de cadastres, et on ne pouvait même pas commencer à faire des relevés de parcelle, savoir comment on allait réaménager la ville. Donc, la première chose était d’avoir une entreprise capable de faire une planification, car avec 3 millions d’habitants, certes ce n’est pas Le Caire, mais ce n’est pas non plus la Bourgade de 10 000 habitants. Donc, il fallait commencer par poser les bases. Et avec une entreprise française très importante qui s’appelle Bureau Veritas, qui a travaillé avec l’Agence Française pour le Développement (AFD), on a commencé à s’occuper du réseau d’assainissement en particulier, du traitement des ordures ménagères, et puis maintenant il y a plusieurs projets qui vont être lancés avec des appels d’offres bien sûr, mais on met Harare dans la position de savoir ce qu’ils veulent faire.

Pour montrer que cela ne s’adresse pas à des pays émergents, imaginez-vous que le maire de Chicago est venu l’été dernier à Paris et a demandé à nous rencontrer. Il cherchait à réaménager le centre de la ville. Vous savez, Chicago est une belle et grande ville dans laquelle il y a un problème de sécurité, de criminalité. Le maire cherchait donc des urbanistes et des aménageurs pour l’aider à repenser cette ville, et donc il voulait nous voir et voir des sociétés qui font de l’aménagement urbain, en particulier Jean-Claude Decaux, qui est le leader mondial du mobilier urbain.

— Qui paye ces projets urbains ?
— Pour Chicago, c’est la ville de Chicago. Pour Harare, pour les études, il va y avoir une partie payée par la ville de Harare avec l’AFD et pour les travaux, la semaine dernière nous étions à la Banque mondiale à Washington, et nous avons évoqué le sujet. On va trouver des financements internationaux, parce que le Zimbabwe n’a pas beaucoup d’argent, et il faut que les entreprises soient payées. Les bailleurs de fonds, comme la Banque mondiale, ne disent pas que ce projet doit être fait par l’entreprise X, ils disent qu’il faut un appel d’offres qui réponde à de telles conditions. Et si moi, Banque mondiale, je ne sais pas faire l’appel d’offres, je demande à une société de m’aider à le faire. Bien sûr la société qui va m’aider n’a pas le droit de participer à l’appel d’offres. Nous pouvons aider la Banque mondiale à élaborer des appels d’offres sur les questions des villes durables, parce qu’il faut une certaine technicité pour construire cela. Dans le cadre qui nous concerne, d’autres fonds peuvent venir de la Banque africaine pour le développement.

— L’AFD consacre 2 milliards d’euros pour le développement urbain, essentiellement en Afrique. Cela veut-il dire que les pays africains vont présenter des projets ?
— La plupart du temps, c’est la ville qui dit j’ai tel besoin, et elle s’adresse à la communauté française, à l’ambassadeur ou à son équipe, pour dire comment on peut financer une étude ou une réalisation sur un type d’infrastructure, et à partir de là, le système se déclenche. L’AFD fait appel à des entreprises qui ne sont pas nécessairement françaises, pour réaliser ces études ou pour aider à la réalisation d’une infrastructure. Mais quand nos entreprises réalisent une infrastructure, comme un métro, une ligne de téléphérique, un traitement des eaux, elles peuvent le faire un peu avec de l’aide de l’AFD parfois, mais en général, c’est fait avec une mise de fonds de la ville correspondante et ses membres, et par des bailleurs de fonds internationaux. Donc, les 2 milliards d’euros sont pour des études et des réalisations d’infrastructure. Mais vous savez, avec 2 milliards d’euros, vous n’allez pas très loin. Le Forum de Davos a estimé que la totalité des infrastructures à réaliser dans les villes du monde d’ici 2035 va représenter 70 000 milliards de dollars, c’est énorme. La moindre infrastructure lourde comme un pont, un métro c’est entre 500 millions et un milliard. Si on change de continent, la ville en face de Rio qui s’appelle Niteroi comptait 120 000 habitants en 1990, aujourd’hui, ils sont 600 000 habitants, d’ici 2020, Niteroi fera un million d’habitants … Le maire de Niteroi arrive prochainement à Paris pour travailler pendant 3 jours avec notre Task Force. Il a envie d’avoir une vision globale sur la direction à prendre. Par exemple, il peut dire que le réseau d’eau potable est à reconstruire, car on ne peut pas y rajouter des tuyaux qui n’ont pas été prévus à l’origine, et donc cela coûte très cher.

Il faut préciser que l’AFD ne peut plus faire de l’aide liée, elle peut aider à la réalisation de telle ou telle infrastructure, ou surtout à des études, parce que l’AFD n’a pas énormément d’argent. Elle ne peut pas d’elle-même confier ces études à une entreprise française, il faut qu’il y ait une discussion .

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