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Il faut exploiter au maximum la position géographique du Canal

Marwa Hussein, Dimanche, 27 septembre 2015

Waël Qaddour et Achraf Dowidar, membres du Front populaire pour le développement de la zone du Canal de Suez, évaluent le projet de développement de l'isthme avant son adoption finale par le gouvernement.

Le canal de Suez
Photo: Reuters
Al-Ahram Hebdo : Pourquoi un Front populaire pour le développement du Canal ?
Achraf Dowidar : Il s’agit d’abord d’un groupe dont plusieurs fondateurs étaient d’anciens fonctionnaires, de formations différentes. Créé en 2012, le groupe visait à convaincre les gouvernements successifs d’adopter un plan de développement de la zone. Un projet que le gouvernement Moubarak a commencé à étudier en 2008, avant de vite l’abandonner. Nous avons même essayé de convaincre les candidats présidentiels en 2012. Notre objectif est d’être un groupe indépendant qui surveille le projet. Nous ne sommes pas entrés en discussion avec le gouvernement actuel, mais nous avons présenté notre point de vue à Dar Al-Handassa (l’entreprise responsable de préparer le plan de développement de la zone) à sa demande.
— A quel point les revenus du Canal de Suez augmenteront-ils grâce à la nouvelle voie ?
Waël Qaddour : Les revenus potentiels provenant du creusement de la nouvelle voie du Canal de Suez dépendent du commerce international, un facteur totalement hors de portée de l’Egypte et directement lié au taux mondial de croissance économique. Les revenus annuels du Canal ne vont que légèrement augmenter. Dans sept ans, ceux-ci pourraient atteindre 7,5 milliards de dollars contre moins de 5,5 milliards actuellement (soit une hausse de plus de 36 %). Nous croyons que l’objectif de 13 milliards en 2023, annoncé par le gouvernement, est trop ambitieux.
— Comment justifiez-vous cette différence ?
Waël Qaddour : Pour nous, le taux de croissance du commerce international est calculé en fonction du taux de croissance du PIB mondial. D’habitude, le premier est le double du second. Or, la croissance est au ralenti, et il n’est pas prévu qu’elle reprenne avant deux ans. En outre, le point fort pour le Canal de Suez est le transport des conteneurs, dont plus de 20 % passent par le Canal et représentent 55 % de ses revenus, alors que le passage des tankers (pour le transport de pétrole, ndlr) a diminué au cours des années. Le gouvernement n’a pas donné d’explication pour justifier ses prévisions optimistes. C’est un manque de transparence ; nous espérons que cela va changer. Ceci dit, la valeur la plus importante du projet est que les Egyptiens ont senti pour la première fois que l’Etat fait finalement quelque chose qui vise leur bien-être. C’est pourquoi la population a couvert la souscription des certificats d’investissement du Canal à hauteur de 64 milliards de L.E. (9 milliards de dollars) en 8 jours.
— Quelle est l’importance de la seconde phase du projet, à savoir le développement des régions sur les deux rives du Canal ?
Waël Qaddour : Il faut exploiter au maximum la position géographique du Canal et maximiser les profits. En d’autres termes, ne pas se satisfaire des tarifs de passage alors qu’en construisant des zones logistiques et industrielles, en développant un port pour transporter les conteneurs, ou aussi en construisant une usine pour leur fabrication, la fourniture des services de ravitaillement et de réparation des navires, les revenus du Canal seront maximisés. C’est ce qui va compter plus que la nouvelle voie. Le projet pourrait ainsi générer des dizaines de milliards de dollars annuellement dans quelques années.
— Le creusement de la nouvelle voie était-il une nécessité pour le développement de la zone du Canal de Suez ?
Achraf Dowidar : Depuis le creusement initial du Canal de Suez, plusieurs extensions ont eu lieu afin d’augmenter sa capacité. Mais le président a réclamé que les derniers travaux soient finalisés en un an, afin de dégager un esprit d’achèvement aux citoyens. Or, économiquement, il n’y avait pas d’urgence, c’est pourquoi les revenus sur l’investissement dans le projet sont prévus vers 2023. Nous pouvions, en parallèle au creusement du Canal, commencer à développer les ports et construire les zones industrielles. Or, le Canal a été creusé, il faut maintenant voir comment en tirer profit pour compenser les sommes dépensées.
L’important est de développer la zone du Canal de Suez en y créant des zones industrielles, des projets d’agriculture et de construction de navires, etc. Si l’Egypte parvient à attirer des entreprises étrangères pour investir dans la zone, elle pourra faire partie des chaînes d’approvisionnement de certains produits. Cela activera le transport dans le Canal. Ce processus nécessite la hausse de la capacité du Canal. Le creusement de la nouvelle voie est donc indispensable. Mais ce n’était pas aussi urgent.
— Quel a été le coût économique de cette hâte à achever les travaux de creusement du Canal en si peu de temps ?
Achraf Dowidar : La décision a un rendement moral, c’est ce qui compte. Pourtant, il nous fallait étudier les retombées économiques. Nous estimons que le coût de creusement du m3 a été multiplié par 3, pour coûter 12 dollars contre 4 dollars si la période avait été plus longue. Le gouvernement n’a ni affirmé, ni nié ces chiffres. De plus, il n’a annoncé ni des études de faisabilité du projet tel qu’il a été réalisé, ni les alternatives possibles.
— Quelles sont les mesures à prendre dans le futur proche pour avancer ?
Achraf Dowidar : L’important est de créer l’autorité qui sera responsable de gérer la zone. Nous croyons qu’elle doit être gérée par un économiste et non par des ingénieurs comme nous. Car il s’agit d’un projet économique. Il était prévu que cette autorité soit déjà formée pour commencer à travailler sur le développement de la zone en général et préparer les projets futurs, faire les études de faisabilité de ces projets. Nous craignons que le gouvernement ne crée une autorité à l’instar de celle de la zone du nord-ouest du golfe de Suez, dont le conseil d’administration est formé de fonctionnaires de différents ministères, non autorisés à prendre des décisions sans aval des ministres. 15 ans après, la zone industrielle reste boudée par les investisseurs. Ainsi, l’autorité en charge n’a développé que 3,3 % de la superficie en question. Il ne faut pas laisser le sort de la région aux mains de la bureaucratie. Il faut que des experts hautement qualifiés prennent les décisions, en collaboration avec des personnes du secteur privé. Ce qui importe vraiment est d’avoir une administration efficace.
— Qu’en est-il du cadre légal organisant l’activité de la zone ? Est-il propice ou bien fallait-il promulguer une loi spéciale à la zone ?
Waël Qaddour : Le gouvernement avait initialement prévu de préparer une nouvelle loi, mais il semble avoir changé d’avis. En revanche, il a modifié la loi des zones économiques spéciales, mais nous estimons qu’il faut davantage modifier cette loi. L’Egypte a appliqué cette loi pendant 14 ans dans le golfe de Suez, sans succès. Pourquoi insister à l’appliquer dans la zone du Canal de Suez ? Les modifications introduites ont précisé les exemptions fiscales et l’impôt. Mais il fallait tout d’abord définir la portée géographique de la zone. Autre problème : la loi avait créé le « one stop shop » qui permet à l’investisseur de finaliser toutes les autorisations et procédures d’enregistrement dans un seul guichet, mais n’a pas facilité les autres procédures .
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