Lundi, 24 juin 2024
Al-Ahram Hebdo > Economie >

Exportations : Pressions sur les subventions

Névine Kamel, Lundi, 25 mai 2015

Les grands exportateurs utilisent la baisse des exportations comme prétexte pour obtenir une hausse des subventions. Mais ces dernières sont allouées selon des critères peu transparents, voire parfois frauduleux.

Exportations : Pressions sur les subventions
Les exportations égyptiennes ont chuté de 22 % au premier trimestre de 2015.

Khaled aboul-makarem, proprié­taire d’une usine de production de plastique, exporte 60 % de sa pro­duction vers l’Union européenne et l’Afrique. Quand le gouvernement a baissé de moitié les subventions accordées aux exporta­teurs, il a été touché de plein fouet. Son usine bénéficiait largement des subventions pour réduire les coûts du fret et pour être présente dans les expositions professionnelles à l’étran­ger. « Même la petite somme que mon entre­prise est en droit de recevoir n’a toujours pas été versée », se plaint-il.

Khaled Aboul-Makarem n’est pas le seul à s’attaquer à la baisse des subventions à l’ex­portation. Ces dernières étaient de 2,7 milliards de L.E. en 2014-2015, contre 4 milliards avant la révolution en 2011.

L’Union des industries continue de réclamer une hausse des subventions accordées aux exportations pour le budget 2015/2016. « Les exportations ont enregistré une forte chute au cours des 4 premiers mois de 2015. Le gouver­nement doit intervenir pour freiner cette régression », espère Mohamad Zaki Al-Sweedy. « Nous avons recommandé au Conseil des ministres de faire passer les sub­ventions accordées à l’exportation à 5 mil­liards de L.E. », ajoute-t-il.

Selon lui, la baisse des subventions est la cause directe de la détérioration des exporta­tions. « Les produits égyptiens ne sont plus compétitifs au sein des marchés extérieurs. Comme les entreprises ne reçoivent plus de subventions, elles sont obligées d’augmenter les prix de leurs produits », poursuit-il.

Facteurs multiples
Pourtant, pour le FMI, c’est l’instabilité poli­tique, la faible croissance, le manque de liqui­dités, le déficit budgétaire et le volume crois­sant des dettes publiques qui ont mené à une performance faible de l’activité industrielle, et par conséquent des exportations. Selon le même rapport, l’Egypte exporte moins que ses voisins du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Plusieurs facteurs extérieurs viennent égale­ment expliquer le phénomène. Tout d’abord, la crise mondiale réduit la demande sur les pro­duits égyptiens. L’Union européenne, premier partenaire commercial de l’Egypte, est en sta­gnation économique depuis 7 ans. L’instabilité politique de la région arabe dans son ensemble constitue un autre frein, notamment aux inves­tissements.

En plus, un rapport sur les fonds illicites, notamment liés aux fraudes à l’exportation, publié en décembre 2014 par Global Financial Integrity, place l’Egypte en 12e position des pays touchés par les fonds illicites pour un total d’environ 38 millions de dollars entre 2003 et 2012. Non comptabilisés, ces fonds illicites constituent une autre raison de la baisse de la valeur des exportations.

Face à un tel contexte, la baisse des subven­tions peut s’avérer n’être qu’un facteur relati­vement insignifiant.

Allocations partiales
Le Fonds du soutien à l’exportation a été accusé, depuis sa création en 2005, de favori­ser une minorité de grands exportateurs (voir encadré). Après la révolution du 25 janvier, ses allocations ont largement baissé. Toutefois, en 2014, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Mounir Abdel-Nour, a changé les critères d’éligibilité pour la distribution de ces subventions pour permettre aux petites et moyennes entreprises d’en profiter davantage. Mais le manque d’informations publiées ne permet pas de connaître l’impact de ces nou­velles règles.

Suite à une chute de 22 % des exportations au premier trimestre 2015 par rapport à 2014 (4,6 milliards de dollars fin mars pour un objectif de 7 milliards de dollars), les hommes d’affaires ont commencé à demander une nou­velle hausse des subventions accordées aux exportations.

Et la tendance persiste selon les chiffres du mois d’avril. Les exportations ont poursuivi leur baisse en avril dernier de 22,7 %, par rap­port au même mois de l’année dernière. Face à une telle dégringolade, les industriels com­mencent à obtenir gain de cause.

Ainsi, le premier ministre, Ibrahim Mahlab, a tenu la semaine dernière une réunion extraor­dinaire pour discuter des mesures nécessaires pour arrêter la chute des exportations. Il a donné l’ordre aux banques de faciliter les pro­cédures d’ouverture de comptes bancaires per­mettant aux industriels d’importer les matières nécessaires à leur production.

Perdre mais regagner
« Tout indique que le gouvernement approu­vera une hausse des subventions aux exporta­tions dans le nouveau budget, qui commence début juillet », confie un responsable de l’Union des industries, qui a préféré garder l’anonymat. Ce serait une hausse des subven­tions aux exportations en échange d’une nou­velle hausse des prix de l’énergie au cours de la prochaine année fiscale. Un compromis accepté par les deux parties.

Suite à l’élection de Abdel-Fattah Al-Sissi, le gouvernement a voulu réduire le déficit budgé­taire en annulant une partie des subventions à l’énergie. Les prix du gaz naturel, de l’électrici­té, surtout ceux accordés aux usines, ont large­ment augmenté. Une deuxième tranche d’aug­mentation des prix est prévue au début de la nouvelle année fiscale. Le gouvernement vise à annuler les subventions accordées à l’énergie d’ici trois ans.

« Les hommes d’affaires sont prêts à accep­ter une hausse des prix de l’énergie à condition qu’ils profitent d’autres privilèges en échange », avance le responsable auprès de l’Union des industries. « L’industrie traîne depuis 2011. La croissance industrielle devrait également régresser au cours du premier tri­mestre de 2015 », poursuit-il. Une affirmation difficile à avaler, car la croissance industrielle a enregistré 7 % d’augmentation au cours de la première moitié de l’année fiscale 2015/2016, selon les chiffres du gouvernement.

Un responsable au ministère des Finances, qui a préféré garder l’anonymat, confie à l’Hebdo que « le gouvernement oeuvre actuel­lement à faciliter l’environnement des affaires en Egypte. Il y a une forte probabilité que le gouvernement accepte une hausse des subven­tions à l’exportation ».

Un tel gain ne sera pas le premier. La semaine dernière, le gouvernement a reporté l’application des taxes boursières pour deux ans, sacrifiant une recette fiscale de 20 mil­liards de L.E., suite à la pression de certains hommes d’affaires.

Subventions, fraudes et pistons
Les subventions accordées aux exportations ont été toujours critiquées, car elles ne profi­tent qu’aux grands investisseurs. L’objectif affiché du gouvernement est de soutenir les petites et moyennes entreprises pour les aider à s’exporter sur les marchés extérieurs. Toutefois, dès l’application du programme de soutien en 2005, la quasi-totalité des fonds a été allouée à une dizaine de grands investisseurs, tous connectés au régime de Moubarak.

Selon les rapports annuels publiés par l’organisme responsable de ce soutien, environ 10 entreprises se sont emparées de 65 % de la somme. L’ancien ministre de l’Industrie et du Commerce, Rachid Mohamad Rachid, a été condamné par la Cour de cassation pour exploita­tion des fonds publics, car la multinationale Unilever, dans laquelle sa famille détient presque 10 %, a reçu une aide d’un milliard de L.E. du Fonds de soutien à l’exportation, fonds qu’il pré­sidait en tant que ministre.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique