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Tous les chemins mènent à l’inflation

Marwa Hussein, Lundi, 25 mai 2015

Une nouvelle vague de hausse des prix suscite la colère des Egyptiens qui peinent à joindre les deux bouts. Explication des raisons de cette inflation chronique.

Tous les chemins mènent à l’inflation
L'alimentation absorbe 40 % des dépenses au sein des familles égyptiennes. (Photo:Reuters)

Quand les Egyptiens ont vu les prix des légumes et des fruits atteindre de nou­veaux records, ils savaient qu’il ne s’agissait pas d’une hausse saisonnière, mais plutôt une tendance irréversible. Or, les produits alimentaires représentent la majeure partie des dépenses pour la majorité des ménages égyptiens.

En avril, le prix des produits alimentaires a augmenté de 10 % par rapport à il y a un an (voir graphique). Les prix de certains légumes comme les cornes grecques et des tomates ont fait la une des journaux.

Plusieurs facteurs économiques peuvent mener, en effet, à la cherté de vie, dont la dépré­ciation de la monnaie locale, l’impunité des pratiques monopolistiques et la hausse des cours internationaux des matières premières. Un important déficit budgétaire est un autre facteur qui alimente l’inflation.

Dépréciation de la livre. Suite à une série de dépréciation, la Banque Centrale d’Egypte (BCE) a réussi à stabiliser la valeur de la livre par rapport au dollar durant les trois derniers mois. Cette mesure avait pour objectif de lutter contre le marché noir qui a presque disparu en février, avant de refaire surface récemment.

Cette dépréciation de la livre suffirait pour interpréter en grande partie la hausse des prix. La livre égyptienne a perdu 14,5 % de sa valeur entre juillet 2014 et février 2015. En 2013, la livre avait déjà perdu 9 % de sa valeur. Pour faire face au marché noir du dollar, la BCE a permis la dépréciation de la Livre, menant le taux de change officiel à 7,6 L.E. le dollar. « La dévaluation de la livre, au début de l’année, a certainement mené à la hausse des prix puisque les importations commencent par les produits alimentaires jusqu’aux équipe­ments », dit Ahmad Kamaly, professeur adjoint à l’Université américaine du Caire. C’est en mai, face à la nouvelle vague de hausse des prix, que la BCE a dû réagir. Ainsi, elle a demandé aux banques égyptiennes de réduire le prix du dollar, vendu aux importateurs de produits alimentaires. Mais en l’absence d’un suivi de la part du gouvernement, une telle mesure ne risque pas forcément d’avoir une implication positive sur les prix.

Pratiques monopolistiques et manque de régulation. D’après un rapport effectué par le Centre national pour la protection des marchés et des consommateurs (ONG), cinquante entre­prises en Egypte ont augmenté les prix de leurs produits, entre 10 % et 25 %. « Certaines entreprises annoncent un nouvel emballage ou un (nouveau look) de leurs produits, alors qu’en fait, elles en réduisent la quantité tout en gardant le même prix », dénonce Ahmad Karem, coordinateur de l’ONG. Et ce, alors que d’autres affichent carrément des prix supé­rieurs. Les denrées alimentaires, qui absorbent en moyenne près de 40 % des foyers égyptiens, font l’objet de monopoles. C’est ce que révèle une étude datant de 2011, effectuée par l’éco­nomiste de renom et ancien membre du conseil d’administration de la BCE, Mahmoud Abdel-Fadil. L’étude souligne notamment les mono­poles sur l’importation des huiles, du sucre, des céréales, de la viande ... entre autres. Une autre économiste a noté que lorsque les prix des denrées alimentaires importées augmen­taient, à cause d’une hausse des cours interna­tionaux, les nouveaux prix se maintenaient même après la disparition de la raison les ayant occasionnés.

Des pratiques semblables projettent des doutes sur les pratiques des producteurs et distributeurs locaux. Pour Amira Al-Haddad, professeur adjoint à l’Université du Caire, les producteurs, qui dominent une grande part du marché, fixent entre eux les prix pour garder « artificielle­ment » une marge importante de profits. « Ainsi, les prix locaux dépassent souvent ceux d’autres marchés plus compétitifs », ajoute-t-elle.

Tous les chemins mènent à l’inflation

En réaction à la récente hausse des prix, l’Au­torité de protection de la compétition a décarté : « La hausse des prix des légumes n’est pas nécessairement due à des pratiques monopolis­tiques de la part des commerçants ». Et ce, en se basant sur une étude menée par l’autorité, depuis octobre 2014, sur les pommes de terre et tomates, qui n’a pas prouvé l’existence de pratiques monopolistiques, sans interpréter ni le choix de cet intervalle de temps ni ces deux produits agri­coles.

Les pratiques monopolistiques et le manque de règlement se répercutent à tous les niveaux du marché. Eman Negm, économiste auprès de la banque d’investissement Prime, donne l’exemple de l’influence de l’augmentation du prix de l’essence sur celui des denrées alimen­taires, à travers l’augmentation du coût du trans­port qui a presque doublé. Un effet domino qui échappe à tout contrôle.

Politique fiscale et monétaire. Le déficit budgétaire a obligé le gouvernement de réduire les subventions et d’imposer de nouvelles taxes. Pour Eman Negm, cette politique fiscale est susceptible d’augmenter l’inflation. « Le gou­vernement insiste sur le fait de réduire les sub­ventions de l’énergie et d'imposer la taxe sur la valeur ajoutée. L’effet inflationniste de telles mesures est à craindre. C’est un danger social », dit-elle. Elle craint que l’impact de ces mesures ne soit amplifié par l’inflation qui accompagne toute la saison d’été, notamment le mois du Ramadan « saison de la consommation ».

Ahmad Kamaly note, par ailleurs, que la déci­sion en janvier dernier de la BCE de baisser le taux d’intérêt a alimenté à son tour l’inflation, en décourageant l’épargne et en favorisant la consommation, donc la demande. « C’est le prix que la BCE a accepté de payer pour booster la croissance et l’investissement », dit-il.

L’inflation importée. L’inflation importée, c’est-à-dire celle due à la hausse des prix inter­nationaux, a frappé l’Egypte en 2007, quand la hausse des prix des denrées alimentaires et des produits pétroliers a mené à un taux d’inflation local de 25 %. Or, la récente hausse des prix des produits alimentaires sur le marché égyptien n’a rien à faire avec l’inflation importée puisque les prix internationaux, soit ceux des denrées ali­mentaires ou du pétrole, sont actuellement en baisse. « Cela a atténué l’effet de la dépréciation de la livre sur l’inflation », estime Eman Negm, notamment dans le cas des aliments importés. Autrement dit, pour les consommateurs, le coup aurait pu être encore plus dur à assumer .

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