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L’eau saumâtre : Nouvel espoir pour les paysans arabes

Dalia Abdel-Salam, Lundi, 11 mai 2015

Peu coûteuse et facile à utiliser, l’eau saline est devenue un choix inévitable pour les agriculteurs arabes. Ceux-ci doivent, néanmoins, suivre un guide d'emploi bien précis.

L’eau saumâtre : Nouvel espoir pour les paysans arabes
Utiliser l'eau saline dans l'agriculture permettra une hausse du PIB de la région arabe.

Réunis la semaine dernière au Caire, des experts de l’Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) et du Conseil Arabe de l’Eau (CAE) ont publié un manuel d’utilisation de l’eau saline dans l’agriculture, dans la région Proche-Orient–Afrique du Nord. Il s’agit de valoriser les ressources disponibles et répondre aux besoins alimentaires croissants de cette région. « 19 pays de la région profiteront des directives présentes dans ce manuel. Celui-ci représente un outil important pour profiter de la moindre goutte d’eau », souligne le Dr Mahmoud Abou-Zeid, président du CAE.

En effet, ce manuel s’adresse aux décideurs et aux chercheurs, un autre document beaucoup plus simplifié sera destiné aux agriculteurs, explique Hussein Al-Atfi, secrétaire général du CAE. Il ajoute que l’utilisation de l’eau saline n’a pas besoin d’infrastructure spéciale, mais simplement d’un mode d’irrigation et des horaires bien calculés pour éviter de nuire au sol ou à la culture.

Il s’agit notamment de gérer le degré de salinité de l’eau d’irrigation. « Tôt ou tard les pays arabes seront obligés d’utiliser des sources non conventionnelles d’eau. L’eau saline en est une. Utilisée correctement, elle donne de très bons résultats. Les agriculteurs doivent choisir leurs récoltes, en fonction du degré de salinité de l’eau, souvent en y ajoutant de l’eau douce. Ils peuvent aussi introduire de nouvelles récoltes résistantes à la salinité. Les systèmes et les horaires d’irrigation doivent également s’y adapter ... », explique Samia Al-Guindi, chercheur au Centre national des recherches sur l’eau.

« La salinité de l’eau douce est en moyenne de 3 desseins par mètre (dS/m). Ce qu’on essaye de faire c’est d’arriver à amener les agriculteurs à utiliser une eau dont la salinité s’élève à 13 (dS/m). Et pour ce faire, il faut toute une série de mesures à appliquer afin d’éviter des résultats négatifs », explique Ghada Al-Refaï, chercheur au même centre. « Ce sont les gouvernements qui doivent adopter cette méthode et encourager les agriculteurs à l’appliquer. Dans cette région qui souffre de pénurie d’eau, l’usage de l’eau saumâtre est économiquement plus rentable si on le compare avec le dessalement de l’eau des mers ou le traitement des eaux usées », assure Al-Atfi.

« Dans notre région, la quantité d’eau douce disponible par habitant, qui équivaut à 10 % de la moyenne mondiale, a diminué des deux tiers au cours des 40 dernières années et elle baissera probablement encore de 30 à 50 % en 2050. L’agriculture absorbe déjà plus de 85 % des ressources en eau douce », indique le Dr Abdessalam OuldAhmad, représentant régional de la FAO. Cette pénurie d’eau aura des conséquences négatives majeures sur la sécurité alimentaire ainsi que sur l’économie de la région. Toujours selon la FAO, le secteur agricole joue un rôle économique essentiel dans la plupart des pays de la région. Les exportations de produits alimentaires aident de nombreux pays du Proche-Orient et d’Afrique du Nord à financer les importations de denrées. L’activité agricole contribue au PIB, à hauteur de 2 % en Jordanie et plus de 20 % au Soudan et en Syrie. Aussi ce secteur fournit-il des emplois et des sources de revenus à 38 % de la population économiquement active de la région. D’où l’importance de l’exploitation des eaux non-conventionnelles comme les eaux saumâtres et salines. « Cette eau non conventionnelle est, en elle-même, une ressource renouvelable. Mais le plus important c’est qu’elle n’est pas affectée par les changements climatiques », explique à Al-Ahram Hebdo Atef Hamdi, professeur à Institut agronomique méditerranéen de Bari, en Italie.

L’eau saumâtre est déjà utilisée dans l’agriculture, mais de manière aléatoire, ce qui endommage souvent le sol et/ou la récolte. Le CAE et la FAO ont senti, donc, le besoin d’un échange d’expertise au niveau de la région pour professionnaliser l’usage de cette eau dans l’agriculture pour un meilleur rendement.

Des tomates à l’eau saline
Les experts ont passé un an à collecter des données de la région et ont trouvé, par exemple, des tomates irriguées avec des eaux d’une salinité allant de 0,9 à 6 (dS/m) et cultivées dans des sols dont la salinité est entre 4 et 6 (dS/m). « Cela veut dire que les pays qui cultivent les tomates peuvent les irriguer avec de l’eau saline jusqu’à 6 (dS/m), sans nuire à la récolte ni au sol. En effet, les plantes sont comme l’homme, elles peuvent absorber du sel avec une certaine concentration sans problème », indique Mohamad Bakr, professeur à l’Institut des recherches du drainage agricole, dépendant du ministère de l’Irrigation. « En effet, ce genre d’eau pourra être très utile pour la bonification de terrains en Egypte, notamment, dans la région de Wadi Al-Moghra dans le gouvernorat de Marsa Matrouh, où 85 % de l’irrigation dépendra des eaux saumâtres des puits », explique Al-Atfi.

« Dans les années 1980 sur la zone côtière du Maroc, il y avait un terrain de 1 000 hectares, consacré aux cultures destinées à l’export », raconte le professeur Redouane Choukr-Alla, chef du laboratoire de salinité et de nutrition des plantes à l’institut agronomique et vétérinaire Hassan II, à Agadir, Maroc. Choukr-Alla regrette que les gens aient aussitôt épuisé l’eau souterraine et l’intrusion marine a entraîné une augmentation de la salinité de l’eau. Résultat : des 1 000 hectares, il n’en reste plus que 40.

30 ans après, il se félicite d’avoir trouvé la solution dans l’utilisation adéquate de l’eau saline. « On a également besoin d’un système de drainage spécifique, ou alors il faut cultiver des sols perméables ou sablonneux. L’idée c’est d’atténuer les effets de la salinité sur le sol, sur la nappe phréatique et sur la plante », conclut-il tout en se félicitant de ce nouveau manuel, susceptible de promouvoir l’utilisation des eaux salines qui n’ont pas encore été exploitées ou qui sont mal exploitées.

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