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Mohamed Abdel-Wahed : Une instabilité qui s’installe dans la durée n’est dans l’intérêt de personne

Sabah Sabet , Vendredi, 05 mai 2023

Mohamed Abdel-Wahed, expert sécuritaire et spécialiste de l’Afrique, revient sur les différentes tentatives de médiation au Soudan. Il se dit sceptique quant à une solution prochaine.

Mohamed Abdel-Wahed
Al-Ahram Hebdo : Plusieurs tentatives de médiation sont en cours afin de trouver une issue à la crise soudanaise. Peuvent-elles aboutir ?

Mohamed Abdel-Wahed : Avant de parler des tentatives de médiation, il faut d’abord se pencher sur certaines questions importantes : d’abord voir qui propose la médiation, s’il existe, auprès des acteurs du conflit, des puissances régionales et mondiales ont une vraie volonté d’accepter la médiation et de trouver une issue à la crise, ensuite, si le climat est propice aux efforts de médiation. Enfin, il faut prendre en considération les rapports de force entre les deux parties, parce qu’en général dans la plupart des conflits, on n’accepte de passer à la table des discussions qu’après que les capacités des rivaux s’épuisent et qu’ils soient convaincus que seule la négociation apportera la solution.

— L’IGAD a récemment proposé une initiative de réconciliation. Qu’en est-il ?

— L’un des objectifs de l’Autorité intergouvernementale pour le développement de l’Afrique de l’Est (IGAD) est de promouvoir la paix et la stabilité dans la région et de créer des mécanismes au sein de la région pour la prévention, la gestion et la résolution des conflits à travers le dialogue. C’est dans ce cadre que l’IGAD tente de trouver une solution en appelant les belligérants à entretenir des négociations à Juba, la capitale du Soudan du Sud, et aussi à prolonger la période des trêves. Or, la réponse à ses appels n’est pas forcément définitive. Car en général les pays africains sont sceptiques vis-à-vis de ce genre d’organisations qu’ils n’estiment pas neutres. D’autre part, l’IGAD a certes pu contribuer à l’arrêt des conflits dans certains pays à travers le développement et la lutte contre la désertification, mais résoudre un conflit de cette nature n’est pas facile. Déjà, l’année dernière, l’IGAD avait envoyé une délégation à Khartoum pour s’entretenir avec les différentes parties, et elle avait fini par reconnaître, dans un rapport, que la question soudanaise est compliquée et qu’elle nécessite des efforts internationaux. A mon avis, les chances que l’IGAD et même l’Union africaine parviennent à désamorcer la crise sont faibles, d’autant plus que les deux institutions ne possèdent ni les moyens ni les outils de pression nécessaires.

— Une médiation arabe serait-elle plus efficace ?

— Le rôle arabe est certainement très important. Tout d’abord, l’Arabie saoudite et les Emirats jouissent d’une grande influence au Soudan et au Soudan du Sud. Ils ont soutenu la transition pour conserver la stabilité du Soudan. Ils ne peuvent pas accepter les répercussions d’un chaos dans cette région, surtout que la côte de la mer Rouge est déjà sous tension en raison du conflit au Yémen. Or, cette région est stratégique, surtout à cause de l’acheminement du pétrole vers l’Occident.

— Et qu’en est-il du rôle de l’Egypte ?

— L’Egypte peut jouer un rôle important, elle connaît bien le dossier soudanais. Et, vu les liens sociaux, géographiques et historiques, elle est bien placée pour jouer un rôle. Or, pour que ce rôle soit efficace, il faut que la communauté internationale le soutienne politiquement et financièrement. Mais avant tout, il faut choisir le timing convenable pour présenter la médiation, prenant en considération les axes qu’on a déjà cités.

— Mais toute médiation reste tributaire de la volonté des parties en conflit quant à la paix …

— Pour parvenir à des résultats, il faut d’abord connaître les vrais motifs de ce conflit, pour savoir si les acteurs du conflit vont accepter ou non et voir comment les convaincre de s’asseoir sur une table de négociations. Il faut aussi voir ce que gagne chacun des deux belligérants de ce conflit. Pour le général Abdel-Fattah Al-Burhan, chef des forces armées soudanaises (SAF), la crise était à l’origine entre militaires et civils. Or, vu la situation actuelle, il n’est pas possible de remettre le pouvoir à des civils alors que le pays est en guerre. Quant à Mohamed Hamdan Daglo, plus connu sous le nom de Hemeti, chef des Forces paramilitaires de soutien rapide, il a refusé de remettre ses forces et de signer l’accord-cadre sans garanties. En contrôlant les mines d’or, Daglo a pu fonder un grand empire économique, il a pu créer de solides relations économiques avec plusieurs pays. Donc, il a de grandes ambitions, il aspire à la présidence. Dans ces conditions, les deux parties ne vont pas répondre aux initiatives de paix, du moins pas pour le moment.


Pour l’Onu, la situation humanitaire au Soudan atteint un « point de rupture ». (Photo : AFP)

— Et la communauté internationale ?

— Ce qui se passe au Soudan entre dans le cadre du bras de fer entre les Etats-Unis et leurs alliés d’une part et la Russie et la Chine d’autre part. Avec les crises alimentaire et énergétique, l’Afrique, un continent qui regorge de ressources, est convoitée tant par les Etats-Unis, que par la Russie et la Chine et chacun veut y renforcer sa présence. En outre, l’Occident a profité de la crise soudanaise pour détourner le regard de la crise ukrainienne et des frappes américaines en Syrie. Or, une instabilité qui s’installe dans la durée n’est dans l’intérêt de personne.

— Quelle est donc l’issue, que ce soit militairement ou politiquement ?

— Avant d’entamer quelle que négociation que ce soit, il faut admettre que chacune des deux parties a ses propres buts et possède ses propres points forts : Burhan, étant à la tête de l’armée, veut participer au pouvoir, il estime que cette institution le mérite puisqu’elle défend le pays depuis 1956 et a gardé sa stabilité. Quant à Hemeti, qui a pu s’imposer comme une force sur le terrain et a tissé des liens régionaux et internationaux, notamment avec Israël, il estime lui aussi qu’il mérite le pouvoir.

Militairement parlant, l’armée nationale peut réaliser des réussites surtout à Khartoum. Mais le risque est que le conflit s’étende à d’autres régions, ce sera plus difficile pour l’armée. Voire, la séparation du Darfour est tout à fait possible. A mon avis, les deux parties vont poursuivre le conflit jusqu’à ce que leurs forces s’épuisent et c’est seulement là qu’elles vont accepter les médiations. Donc, pour le moment, la seule issue est de tenter de prolonger les trêves, d’abord pour permettre l’acheminement des aides humaines, ensuite pour faire pression sur les acteurs du conflit.

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