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Mohamed Abdel-Wahed : Il faut voir comment la France va mettre en oeuvre sa nouvelle politique africaine

Sabah Sabet , Samedi, 11 mars 2023

Mohamed Abdel-Wahed, expert sécuritaire et spécialiste de l’Afrique, revient sur les enjeux de la nouvelle politique française en Afrique après la récente tournée africaine du président français. Entretien.

Mohamed Abdel-Wahed

Al-Ahram Hebdo : Le président français, Emmanuel Macron, a effectué cette semaine une tournée en Angola, au Congo-Brazzaville, en RDC et au Gabon. Ce n’est pas tout à fait le pré-carré français. Pourquoi ces pays ?

Mohamed Abdel-Wahed: D’abord, il faut préciser que cette tournée africaine est la 18e du président français depuis son élection en 2017. Les pays visités cette fois-ci ne sont pas tous d’anciennes colonies françaises, signe que la France a la volonté de renforcer les liens avec de nouveaux partenaires sur le continent. Cette visite intervient aussi en pleine crise entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo (RDC). Cette dernière accuse son voisin, le Rwanda, de soutenir la rébellion M23, qui s’est emparée depuis l’année dernière de vastes pans de territoire de la province du Nord-Kivu, région riche en minerais. Et la France est accusée en RDC de soutenir Kigali plutôt que Kinshasa. Donc, la RDC attendait de Paris des mesures concrètes et des sanctions contre Kigali. En outre, la coopération qui se renforce entre la RDC et la Russie et l’annonce du président congolais, Félix Tshisekedi, qu’il a recours à des compagnies de sécurité étrangères sur fond de sa crise avec Kigali ont poussé Paris à se dépêcher d’intervenir. La France ne veut pas voir se répéter le scénario du Mali et du Burkina Faso, où les Russes ont été accueillis à bras ouverts et où la Russie prend petit à petit la place de la France. Paris veut stopper le soutien militaire russe en RDC. Je pense que les Etats-Unis soutiennent la France dans cela, car en réalité, la présence russe dans le continent inquiète plus d’un.

— Et qu’en est-il du timing de cette tournée ?

— C’est évidemment un timing important parce que cette tournée intervient dans un contexte marqué par le déclin de l’influence occidentale en Afrique en faveur d’autres puissances comme la Chine, la Russie, la Turquie et Israël. A cela s’ajoute la montée du sentiment anti-français en Afrique francophone, dans les anciennes colonies françaises de l’Afrique de l’Ouest, alors que l’influence de la Russie augmente. Les répercussions de ce recul de l’influence française sur l’avenir des relations franco-africaines inquiètent les cercles politiques et les élites en France. D’où la nécessité de penser et d’agir autrement.

— Avant même sa tournée, Emmanuel Macron a parlé d’une nouvelle politique étrangère vis-à-vis de l’Afrique. De quoi s’agit-il exactement et comment jugez-vous cette approche ?

— Le fait de ne pas réduire l’Afrique à un terrain de compétition ou de rente et de considérer les pays africains comme des vrais partenaires va dans le bon sens. Avec cette nouvelle politique, le président français a dévoilé la volonté de la France de tourner définitivement la page de la Françafrique, avec ses réseaux d’influence hérités du colonialisme, et de mettre en place une nouvelle relation, équilibrée, réciproque et responsable, reposant sur « l’humilité » et des partenariats pragmatiques. Je pense que la France a commencé à prendre l’exemple de la Chine envers l’Afrique: une coopération et un partenariat sans conditions. Aussi, le fait de reconnaître les fautes du passé et tenter de les corriger est le premier pas pour résoudre la crise, surtout que la nouvelle génération africaine ne va jamais accepter les anciennes pratiques.

— Que pensez-vous de la nouvelle coopération militaire entre la France et l’Afrique ?

— La France a dit avoir jeté les bases de sa nouvelle stratégie africaine et a annoncé que les bases militaires seraient désormais cogérées avec les pays où elles se situent. En même temps, Macron a assuré que la réorganisation du dispositif militaire français sur le continent ne constituait « ni un retrait, ni un désengagement », mais qu’il s’agissait de redéfinir les « besoins des pays partenaires » en offrant « plus de coopération et de formation ». Deux points sont importants dans ce sujet: le redéploiement des forces françaises et la nouvelle approche de la coopération militaire. Le fait de construire des académies, d’offrir la formation, l’accompagnement et l’équipement au meilleur niveau est une approche bien meilleure. Les bases militaires installées dans certains pays africains n’ont fait que donner le sentiment que la mentalité coloniale est toujours présente. On a vu la contestation populaire dans plusieurs pays contre l’existence de ces bases. De plus, l’existence de ces bases n’a pas pu éradiquer le terrorisme, on l’a vu au Mali par exemple. En même temps, à l’intérieur de la France, les coûts élevés et les pertes humaines de la présence française ne plaisent pas aux Français.


Macron a dit vouloir en finir avec la « Françafrique  ». (Photo : AFP)

— La nouvelle approche française permettra-t-elle à la France de garder son influence en Afrique, ou bien la concurrence avec les autres puissances présentes sur place lui sera-t-elle fatale ?

— La France a une ancienne histoire en Afrique, on ne peut pas nier qu’elle a mis le modèle de l’Etat-nation en Afrique et a imposé le multipartisme. Elle s’est autoproclamée comme défenseure de la démocratie en Afrique de l’Ouest pendant des décennies. Pendant des années, même les Etats-Unis n’ont pas pu la concurrencer dans ses zones d’influence. En plus de la culture et la langue françaises implantées dans plusieurs pays, le Franc CFA, la monnaie utilisée dans 15 pays de l’Afrique de l’Ouest… tout cela permet à la France de rester présente, d’autant plus qu’elle reste le premier investisseur au continent.

Le plus important est de voir comment la France va mettre en oeuvre cette nouvelle politique vis-à-vis du continent. C’est l’avenir qui nous le montrera.

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