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Mohamed Abdel-Wahed : Le gouvernement somalien ne peut pas lutter seul contre les Shebab

Sabah Sabet , Mercredi, 12 octobre 2022

La Somalie est en proie à une recrudescence de la violence depuis plusieurs semaines. Pourquoi et où en est la lutte antiterroriste dans ce pays au bord du précipice ? Eléments de réponses avec Mohamed Abdel-Wahed, expert sécuritaire et spécialiste des affaires africaines.

Mohamed Abdel-Wahed

Al-Ahram Hebdo : Cela fait de longues années que la Somalie est instable, et ces derniers mois, les attentats terroristes menés par les Shebab se sont intensifiés. Pourquoi ? 

Mohamed Abdel-Wahed : L’influence du mouvement Shebab, qui mène une insurrection contre l’Etat depuis une dizaine d’années, s’est accrue dernièrement, et plus précisément après l’arrivée au pouvoir du président somalien, Hassan Sheikh Mohamud, élu par les législateurs en mai dernier. Ce dernier a promis d’intensifier la lutte contre les insurgés, alors que son prédécesseur n’a pas réussi, ces trois dernières années, à éradiquer le terrorisme. Pour prouver qu’ils sont encore là et qu’ils détiennent une vraie force, les Shebab ont ciblé des personnalités sécuritaires importantes telles que le chef du renseignement et certains ministres, ainsi que des sites gouvernementaux et des bases militaires.

— Mais comment se fait-il que les Shebab regagnent en force ?

— Les crises sociopolitiques favorisent la montée en puissance de ce genre de groupes, elles leur permettent de reconstituer leurs forces. La Somalie a témoigné d’un vide politique pendant plus d’un an et demi jusqu’à l’élection d’un président en mai dernier. Une crise politique doublée d’une crise économique aiguë, d’une sécheresse et d’une famine. En outre, le retrait des forces américaines du pays suite à une décision de l’ex-président américain, Donald Trump, a causé un vide sécuritaire. Les Shebab ont tiré profit de tous ces facteurs.

— Face à cette menace, le président somalien a récemment lancé un plan antiterroriste, comment l’évaluez-vous ?

— En effet, lors de la 77e session de l’Assemblée générale de l’Onu, le président somalien a lancé un plan de lutte antiterroriste contre les Shebab. A mon avis, c’est une stratégie globale, renfermant plusieurs volets, pas seulement l’aspect sécuritaire, et qui dépend en grande partie de l’aide des tribus. Ces dernières ont décidé de coopérer avec les forces gouvernementales après ce qu’elles ont subi des insurgés qui les menaçaient. Ce qui a permis de mener des frappes préventives et fortes contre les bastions des insurgés au nord de la capitale, plus précisément à Hirshabelle et à Galmudug, les régions d’où la plupart des attaques sont planifiées et lancées. Après le nord, le processus va couvrir d’autres régions du sud et du centre comme celle de Hiran. Ces frappes sont menées avec le soutien des Etats- Unis, à travers des renseignements qui ont permis à l’armée nationale somalienne et aux forces de la Mission de transition de l’Union africaine en Somalie de poursuivre l’opération visant à déloger les Shebab de leurs bastions. En visite récemment à Washington, le chef d’Etat somalien a rencontré des personnalités politiques et sécuritaires américaines, dont le secrétaire à la Défense, dans le but de renforcer la coopération sécuritaire. Sur le terrain, la lutte antiterroriste commence à porter ses fruits : plusieurs villes ont été libérées des mains des Shebab et certains de leurs cadres ont été ciblés.

— Les expériences passées montrent que toutes ces opérations commencent avec succès, puis ne parviennent pas à anéantir les Shebab …

— Oui, c’est vrai. Tous les gouvernements précédents n’ont pas réussi à éradiquer les insurgés, car tout simplement, ils ne possèdent ni armée forte, ni organisme de renseignements qui puisse rassembler les informations nécessaires. En outre, dans la plupart des cas, les aides internationales ne durent pas. De plus, la nature du pays formé de tribus donne l’occasion aux insurgés d’y pénétrer et d’y fusionner, ce qui rend difficile leur arrestation.

— Face à ce tableau, y a-t-il un espoir de mettre fin au terrorisme dans ce pays en crise depuis des années ?

— Pour éradiquer le terrorisme, il faut une véritable volonté internationale et un fort soutien au gouvernement somalien. Le gouvernement somalien ne peut pas lutter seul contre les Shebab. Et pourtant, la Mission de transition de l’Union africaine en Somalie (ATMIS) doit préparer le départ des forces africaines de Somalie d’ici fin 2023 pour que le pays soit à même d’assumer seul ses responsabilités en matière de sécurité. La guerre ne peut pas durer éternellement, il faut donc chercher d’autres solutions, investir dans des projets de développement. Il faudrait aussi un jour se mettre sur une table de négociations avec les insurgés. Certains pays ont eu recours à cette solution après des années de conflit.

Le président somalien a déjà dit qu’il ne s’opposait pas à cette idée, mais pas avant de libérer toutes les régions entre les mains des insurgés. C’est vrai que ces derniers ont annoncé leur refus de toute négociation, mais je pense que cela viendra un jour ou l’autre. Le pays est épuisé et le peuple en a marre de cette instabilité chronique et aspire à la stabilité.

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