Al-Ahram Hebdo : En tournée pour trois jours en Afrique de l’Est, le président français n’a pas caché son mécontentement face à la Chine qui multiplie les investissements à grande échelle en Afrique, comment voyez-vous cette attitude ?
Dr Amani El Taweel : La crainte de la présence chinoise sur le continent africain ressentie par l’Occident en général est logique, et arrive peut-être un peu tard, car il y a eu, cette dernière décennie, des signes annonçant cette implantation massive. La Chine, en faisant d’abord mainmise sur une partie des ressources en pétrole et autres énergies, a pu développer ses capacités économiques en Afrique et réaliser un taux de croissance économique de 10 %. De plus, depuis les années 1990, la valeur des échanges économiques entre la Chine et l’Afrique est passée de 10 milliards de dollars à plus de 200 milliards.
— Les relations sino-africaines existent depuis longtemps, pourquoi donc la crainte envers la Chine s’est-elle accentuée de cette façon ?
— Ces deux dernières décennies, les relations entre la Chine et les pays africains étaient d’ordre économique, ou liées aux ressources africaines, dont la Chine a besoin. Mais l’année dernière, durant la cérémonie du 49e anniversaire de l’armée chinoise à Pékin, un possible rôle militaire de la Chine en Afrique a été évoqué. Et c’est ce qui est arrivé avec l’installation d’une base militaire à Djibouti, sur la mer Rouge qui est une des lignes importantes du commerce international.
La chine soutient aussi les élites en Afrique en participant aux projets d’infrastructure. Le nouvel établissement de l’Union africaine en Ethiopie a également été financé et offert par la Chine. Aujourd’hui, c’est le projet géant, nommé « une ceinture, une route ou la route de soie », qui inquiète. Celui-ci part des ports chinois, passe par plusieurs pays d’Asie et d’Afrique pour générer davantage d’échanges économiques, qui n’ont pas de précédent, et ce, dans les intérêts chinois.
Pour l’Occident, ce projet est dangereux, car c’est la Chine qui imposera ses conditions aux pays participants, alors qu’auparavant, c’étaient les Occidentaux. Avant de leur donner n’importe quelle offre, ces derniers imposaient leurs conditions aux dirigeants des pays africains, de leur point de vue occidental. A l’inverse, le premier article du projet chinois de cette route spécifie que la souveraineté des Etats et la non-ingérence dans leurs affaires internes seront respectées. C’est pourquoi les Africains vont sûrement désormais préférer travailler avec la Chine plutôt qu’avec les Occidentaux. Ces derniers ont toujours entretenu des relations économiques déséquilibrées avec les Africains, et donc aujourd’hui les intérêts du bloc occidental sont menacés.
— Comment va réagir l’Occident ?
— On constate que l’Occident essaie de se rapprocher de toutes les façons, comme la France par exemple. Les pays européens essaient d’installer des bases militaires dans les pays où ils ont de l’influence. Le G5, l’alliance de défense au Sahel, est un autre exemple. Fondée pour la lutte contre le terrorisme et composée de 5 000 soldats, dont 1 300 sont des Africains, elle a été financée à hauteur de 300 millions d’euros, en grande partie par les pays du Golfe. De même, les Etats-Unis essaient d’établir de bonnes relations avec certains pays africains, en déployant des troupes sur le terrain, sous prétexte de lutter aussi contre le terrorisme.
— Mais avec tous ces investissements, pourquoi l’Afrique souffre toujours ?
— On doit être plus précis. Ce ne sont pas des investissements, mais d’abord un moyen de défendre les intérêts de chaque puissance. Les Africains doivent donc mettre en place leur propre système de défense pour ne plus avoir besoin des puissances étrangères pour exploiter leurs richesses et leurs ressources. C’est ce que l’Union africaine essaie actuellement de faire. Il faut aussi encourager l’intégration économique et les échanges bilatéraux entre les pays du continent. Former des forces africaines qui peuvent résoudre les crises comme les conflits internes et l’instabilité politique que connaissent certains pays. Cela ne veut pas dire un refus, mais ces investissements doivent être faits en garantissant les intérêts africains, et non au détriment de ceux-ci. Et enfin, les Africains devront être en capacité de contrôler et de négocier ce qui est fait.
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