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Soudan : La gronde

Maha Al-Cherbini avec agences, Mardi, 01 janvier 2019

La décision du gouvernement de tripler le prix du pain a engendré une vague de manifestations sans précédent depuis trois décennies au Soudan.

Soudan : La gronde
Selon le bilan officiel des autorités soudanaises, 19 personnes ont été tuées depuis le début des manifestations. (Photo : Reuters)

Rien ne va plus au Soudan. Depuis le 19 décembre dernier, une vague de révolte sociale — sans précédent depuis trois décennies — s’est emparée du pays à cause du triplement du prix du pain. Une mesure qui a provoqué la colère des Soudanais, alors que le pays connaît depuis plusieurs années une crise économique sévère sur fond de sanctions économiques américaines et de la perte du Soudan du Sud qui a amputé le pays de 75 % de ses revenus pétroliers. A cela s’ajoutent une inflation qui atteint 70 % et une chute sans précédent de la valeur de la livre soudanaise. L’augmentation du prix du pain est donc la goutte qui a fait déborder le vase. Entamée le 19 décembre dernier, la gronde populaire n’a pas fléchi. Les manifestations ont même pris une ampleur inédite le vendredi 28 décembre après la prière, puis se sont intensifiées le lundi 31 décembre, à la veille de la célébration du Nouvel An et de la fête de l’indépendance du Soudan (1er janvier 1956).

Alors qu’à l’origine, la révolte était motivée par la hausse du prix du pain, les manifestants ont élevé le plafond de leurs demandes, allant jusqu’à appeler la « chute du régime » du président Omar Al-Béchir. Et l’opposition a appelé à la grève et à la poursuite de la gronde populaire jusqu’à la chute du régime. En fait, l’étincelle de la révolte a été lancée par le « Rassemblement de professionnels » — une organisation qui regroupe les grands syndicats de Médecins, d’Ingénieurs, d’Avocats et de Journalistes — qui a appelé début décembre à la manifestation contre les conditions économiques lamentables. Un appel qui a trouvé un écho au sein de la population et des partis politiques. Selon les experts, il est vrai que la raison principale des manifestations était économique, mais la colère du peuple a aussi des racines politiques.

Béchir promet des réformes

Au pouvoir depuis 30 ans, le président Omar Al-Béchir a mis en garde contre les violences. « Les violences, le pillage des biens publics et la destruction sont contre la loi et la Constitution. Les violences et les arrestations de la police ont eu lieu pendant le pillage des biens publics », a déclaré, dimanche 30 décembre, le président, tout en appelant la police à s’abstenir de recourir à la force excessive avec les manifestants. « Nous reconnaissons que nous avons des problèmes économiques, mais ils ne peuvent pas être résolus par la destruction et le pillage », a dit le président soudanais, qui a également déclaré ne pas vouloir que le Soudan « finisse comme d’autres pays de la région ». Auparavant, Béchir avait promis « de vraies réformes pour garantir une vie digne aux citoyens » avant mi-janvier, tout en accusant les partis de gauche et les superpuissances d’exercer un chantage politique et économique sur son pays en y alimentant la gronde populaire.

Outre la poursuite de la contestation et l’ampleur qu’elle a prise, le régime de Béchir est également embarrassé par la démission du ministre de la Santé, Abdarouf Grnas, qui a annoncé, jeudi 27 décembre, qu’il quitterait son poste affirmant son soutien aux protestations. Autre indice inquiétant pour le pouvoir : Moubarak Al-Fadiel, à la tête du parti Oumma pour la réforme et le renouveau, a quitté la coalition au pouvoir, affirmant qu’il s’agissait « d’une première étape qui sera suivie d’autres mesures ». Parallèlement, les militants et groupes d’opposition paraissent plus inébranlables que jamais.

Tous les scénarios restent donc possibles dans les semaines et les mois à venir, car c’est la première fois que le régime d’Al-Béchir est confronté à une telle vague de contestations sociales qui menacent son pouvoir. Selon les observateurs, la chute du régime soudanais sera possible si les manifestations ne fléchissent pas et si, face à cela, l’armée est contrainte à choisir entre le peuple et le président dans un pays qui a connu deux révolutions populaires ayant réussi à renverser des dictatures totalitaires : celle du maréchal Ibrahim Abboud en 1964, puis celle du général Gaafar Nimayri en 1985.

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