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Au Pakistan, les talibans provoquent une crise politique

Maha Al-Cherbini, Lundi, 03 février 2014

Le premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, rejette les appels à une offensive militaire contre les talibans qui ont intensifié leurs attentats depuis le début de l'année. Pour lui, le dialogue avec les rebelles reste l'unique option.

Nawazsharif

L’année 2014 commence mal au Pakistan, en proie depuis début janvier à une grave vague de violences talibanes qui ont fait 115 morts. De quoi mettre le premier ministre pakistanais Nawaz Sharif — au pouvoir depuis mai dernier — sous le feu des critiques de certains médias libéraux et de l’opposition menée par Bilawal Bhutto Zardari — fils de l’ancien premier ministre Benazir Bhutto et de l’ancien président Asif Zardari — qui appellent le gouvernement à lancer une grande offensive militaire pour neutraliser les rebelles dans leur fief du Waziristan du Nord. « Le Pakistan doit se réveiller. Je pense que nous avons épuisé les options de dialogue. Même pour dialoguer, nous devons être en position de force », estime Bilawal Bhutto Zardari, co-président du Parti du Peuple Pakistanais (PPP).

Depuis 2001, Washington pousse Islamabad à lancer une telle opération dans cette zone refuge d’Al-Qaëda et importante base arrière des talibans afghans. Pourtant, le Pakistan s’est jusqu’ici gardé de lancer une offensive qui pourrait provoquer des attentats encore plus sanglants du TTP chez lui, mais aussi déstabiliser des talibans afghans à qui il est historiquement lié, même si ces liens sont fluctuants en fonction des intérêts de chacun. Cette « mollesse » pakistanaise a porté Washington à recourir régulièrement à des tirs de drones contre le Waziristan pour neutraliser les rebelles, au grand dam d’Islamabad.

Faisant la sourde oreille à tous ces appels, Nawaz Sharif a tenu cette semaine à relancer le dialogue avec les talibans, annonçant la constitution d’un comité de quatre personnalités, incluant Rahimullah Yousufzai, un spécialiste du nord-ouest et du conflit entre gouvernement et le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), un mouvement qui a fait 7 000 morts dans le pays depuis 2007. « Nous attendons une assurance de la part des talibans qu’ils ne commettront aucune violence qui pourrait saboter les négociations », a expliqué Irfan Siddiqui, un membre du comité. Or, à quel genre d’assurance peut-on s’attendre, alors que cette semaine, trois attentats à la bombe revendiqués par le TTP ont fait cinq morts à Karachi, la mégalopole du sud. « Je sais qu’aujourd’hui, si l’Etat veut éliminer les terroristes par la force, la nation entière le soutiendra. Mais nous voulons donner une chance à la paix », a expliqué Sharif.

Le chaud et le froid

Procédant à une nouvelle manoeuvre, le TTP a indiqué être ouvert à des négociations « à condition que le gouvernement soit sincère », a réagi le porte-parole du TTP, Shahidullah Shahid. Ce dernier a souligné qu’il n’accepterait de discuter que si l’armée libère ses prisonniers et se retire de ses bastions des zones tribales du nord-ouest, et si les Etats-Unis cessent leurs tirs de drones qui tuent ses combattants. Pour peu d’observateurs, Islamabad et Washington vont accepter les conditions des rebelles, surtout au début d’une année cruciale marquée par une présidentielle en Afghanistan, outre le retrait de la grande majorité de la force de l’Otan de ce pays. N’oublions pas que la stabilité de l’Afghanistan est fort liée à celle de son voisin pakistanais.

Plus réaliste, un autre membre du comité de négociation nommé par Sharif, Rustam Mohmand, a déclaré qu’il est difficile de faire réussir ce dialogue à cause de la forte méfiance entre les deux parties.

En fait, la nomination du mollah Fazllulah — un faucon opposé à tout dialogue avec Islamabad — à la tête du TTP en novembre après la mort de Hakimullah Mehsud par un drone américain, a étouffé le processus de paix naissant entre les rebelles et le gouvernement. Dès le premier jour, le nouveau chef a rejeté tout dialogue avec le gouvernement. « Nous allons prendre les forces de sécurité pour cible, les installations du gouvernement, les dirigeants politiques et la police », a menacé Fazlullah. Dans ce contexte qui n’augure rien de bon, la très puissante armée pakistanaise va-t-elle rester bras croisés ? Selon les experts, l’armée pourrait opter pour une offensive contre les fiefs islamistes sans attendre la permission de Sharif, surtout que Fazlullah est « l’ennemi numéro un de l’armée ». La semaine dernière, l’aviation pakistanaise a passé à l’acte, pilonnant le Nord-Waziristan en représailles à une série d’attaques contre l’armée. C’est la première fois que l’armée de l’air pakistanaise ait recours à une telle intervention depuis l’accord de cessez-le-feu avec des chefs islamistes en 2007. « L’armée n’aura pas de marge de manoeuvre les jours à venir. Elle va se résoudre à une vaste opération militaire », tranche un général à la retraite, Talat Masood.

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