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Pakistan : dangereuse volte-face

Maha Al-Cherbini avec agences, Mardi, 12 novembre 2013

La nomination du mollah Fazlullah, un dur opposé à tout dialogue de paix avec Islamabad, à la tête des talibans pakistanais, étouffe le processus de paix naissant entre les rebelles et le gouvernement.

Aussitôt né, aussitôt mort. Le processus de paix naissant entre le gouvernement pakistanais et les talibans n’aura finalement abouti à rien, faute de pouvoir réellement être tenu.

En effet, cette semaine, les talibans pakista­nais ont annoncé qu’ils mèneraient une vague d’attaques contre le gouvernement après avoir désigné un nouveau chef dur, le mollah Fazlullah, à la tête du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP). « Nous allons prendre les forces de sécurité pour cible, les installations du gouvernement, les dirigeants politiques et la police », a menacé un porte-parole du réseau islamiste.

Le mollah Fazlullah, réputé pour ses opinions radicales et son opposition à tout dia­logue de paix, succède à Hakimullah Mehsud, tué la semaine dernière lors d’une attaque de drone américain. Dès le premier jour, le nou­veau chef a rejeté tout dialogue avec le gouver­nement pakistanais, le considérant comme une « perte de temps ».

« Comment peut-on discu­ter avec un gouvernement qui est l’esclave des Etats-Unis ? », a fustigé le porte-parole des talibans pakistanais, Shahidullah Shahid. La nomination de Fazlullah est de mauvais augure surtout qu’elle intervient à un moment critique où le gouvernement du premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, tente de convaincre les rebelles de joindre des pour­parlers de paix. Une coïncidence qui a ulcéré les autorités pakistanaises qui ont promis de « revoir » leurs relations avec Washington. « Mon gouvernement est résolu à mettre fin à la violence, mais cela ne peut être accompli du jour au lendemain, ni même par le déploie­ment d’une force insensée contre nos citoyens. Il fallait d’abord donner une chance au dia­logue », s’est insurgé Sharif, après l’élimina­tion de Mehsud.

Le gouvernement pakista­nais a estimé que la mort de ce chef rebelle n’est qu’une manoeuvre américaine pour avorter les discussions de paix avec les tali­bans. « On ne permettra pas que l’on fasse dérailler le dialogue pour la paix », a menacé Sharif, qui était en visite à la Maison Blanche fin octobre, où il avait demandé au président Obama la fin des tirs de drone qui violent la souveraineté territoriale de son pays.

Un appel resté sans lendemain. Dans ce contexte qui n’augure rien de bon pour l’avenir, l’armée pakistanaise pourrait opter pour une nouvelle offensive contre les fiefs islamistes, estiment des analystes. N’oublions pas que Fazlullah est « l’ennemi numéro un de l’armée ».

« Sa nomination ne laisse aucune marge de manoeuvre pour des négociations. L’armée devra se résoudre à une opération militaire », tranche un général à la retraite, Talat Masood. En 2007, Fazlullah avait établi son petit émirat dans la vallée de Swat, nord-ouest, avant d’en être délogé par l’armée 2 ans plus tard. Dans son refuge de l’est afghan, il commandite encore des opéra­tions contre l’armée pakistanaise, dont une attaque meurtrière contre deux hauts gradés en septembre.

Inquiétude à Kaboul

Cette colère pakistanaise était partagée par le président afghan, Hamid Karzai, qui a affirmé que la frappe de drone contre le chef taliban avait « eu lieu à un moment mal choisi », espérant que cela n’affecte pas le processus de paix. Le choix du mollah Fazlullah, réfugié dans l’est de l’Afghanistan, pourrait envenimer les relations entre Kaboul et Islamabad, au moment critique du retrait des forces de l’Otan en 2014. Si le pouvoir à Kaboul accuse de longue date Islamabad de proximité avec les talibans afghans du mollah Omar, des responsables au Pakistan soupçon­nent les services de renseignement afghans d’aider des talibans pakistanais comme le mollah Fazlullah. Pour ne pas plonger dans le pessimisme, on peut espérer que la promotion de Fazlullah pourrait servir de « monnaie d’échange » à Kaboul qui tente de faire pres­sion sur son voisin pakistanais afin qu’il force le mollah Omar à joindre le processus de paix afghan, pronostiquent des analystes.

Ne se laissant pas perturber par ces calculs d’avenir pakistano-afghans, le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a paru cette semaine plus enthousiaste que jamais, espérant des pro­grès dans les relations entre Washington et Islamabad. Kerry a bien plus défendu l’attaque de drone contre le chef taliban, y voyant une victoire incontestable. De quoi poser une ques­tion : Washington ne craint-il pas la perturba­tion de ses relations avec son « principal allié contre le terrorisme » ?

En effet, Washington réalise qu’Islamabad ne pourra jamais se pas­ser de son soutien financier surtout qu’il tra­verse une grave crise financière. Fin octobre, Washington a débloqué plus de 1,6 milliard de dollars en aide au Pakistan, dont 1,38 milliard pour l’armée, gelés après la dégradation des relations entre les deux pays dans la foulée du raid de la CIA contre Oussama Ben Laden en mai 2011.

Le département d’Etat a aussi demandé 1,14 milliard de dollars pour Islamabad qui doivent être approuvés par le Congrès. Il est difficile donc d’imaginer que le Pakistan oserait dépasser ses limites avec son parrain. Or, comment tendre la main pour prendre de l’argent fin octobre et oser hausser le ton quelques jours après ? Quand l’argent parle, tant de choses doivent se taire .

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