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Nucléaire iranien : Les discussions victimes de la guerre en Ukraine

Sabah Sabet , (avec Agences) , Mercredi, 16 mars 2022

Alors qu’ils s’approchaient d’un texte final, les pourparlers sur le nucléaire iranien ont été suspendus. A l’origine de ce nouveau blocage : la demande russe de garanties concernant sa coopération avec l’Iran.

Nucléaire iranien : Les discussions victimes de la guerre en Ukraine
Pour Téhéran, « aucun facteur externe ne va affecter » le « voeu commun d’un accord collectif ». (Photo : AFP)

L’ombre de la guerre en Ukraine plane désormais sur les négociations sur le nucléaire iranien. Ce dossier, jusque-là indépendant des tensions avec la Russie, a été brusquement rattrapé par cette guerre déclenchée le 24 février dernier. Il a même été pris en otage par le conflit. Les difficiles négociations de Vienne, qui visent à ressusciter l’accord sur le nucléaire de juillet 2015, le JCPoA — vidé de sa substance par le retrait des Etats-Unis en 2018 et les violations iraniennes qui s’en sont suivies — ont traversé bien des embûches. Et elles étaient sur le point d’aboutir quand un nouvel élément est venu semer la zizanie : les exigences russes de garanties que les sanctions à son encontre décidées après le déclenchement de la guerre n’entraveront pas ses échanges avec Téhéran. Résultat : l’Union Européenne (UE), qui supervise les négociations de Vienne, a annoncé une « pause » vendredi 11 mars. « Nous devons faire une pause dans les pourparlers en raison de facteurs externes », a tweeté le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell. Ce dernier, qui coordonne le processus des négociations, a pourtant ajouté qu’un texte final est quasiment prêt et sur la table, disant rester « en contact » avec les différentes parties et les Etats-Unis « pour surmonter la situation actuelle et conclure un accord ».

Frappée par des sanctions occidentales après son offensive en Ukraine, la Russie a ainsi demandé des garanties américaines que ces mesures de rétorsion n’affecteraient pas sa coopération économique avec l’Iran. Des revendications jugées « hors sujet » par le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, mais qui ont mis un coup d’arrêt aux discussions. Pour sa part, le négociateur russe, Mikhaïl Oulianov, a dénoncé « les tentatives de rejeter toute la faute » sur Moscou. Se retrouvant dans une position difficile, l’Iran, proche de la Russie et attaché à elle par plusieurs intérêts, avait rejeté la faute sur les Etats-Unis en les accusant jeudi 10 mars, qui auraient formulé de « nouvelles exigences ». « Aucun facteur externe ne va affecter notre voeu commun d’un accord collectif », a réagi le porteparole iranien des Affaires étrangères, Saïd Khatibzadeh, vendredi 11 mars, sur Twitter, en ajoutant : « La pause peut fournir l’élan pour résoudre les problèmes restants ».

Les Etats-Unis, qui participent indirectement aux pourparlers, avaient de leur côté réaffirmé qu’un « accord » restait « proche ». « Nous exhortons toutes les parties, y compris bien sûr la Fédération de Russie, à se concentrer sur la résolution des questions en suspens pour parvenir à notre objectif commun, qui est de faire en sorte que l’Iran soit empêché de manière permanente et vérifiable d’obtenir une arme nucléaire », avait insisté, jeudi 10 mars, le porte-parole de la diplomatie américaine, Ned Price. Et d’ajouter : « Les nouvelles sanctions liées à la Russie sont absolument sans lien » avec l’accord sur le nucléaire iranien et « ne devraient avoir aucun impact » sur ces discussions. « Nous n’avons aucune intention d’offrir à la Russie quoi que ce soit de nouveau ou de spécifique », « ce n’est pas nécessaire », a-t-il également affirmé.

Stratégie de rapprochement

Avant de relancer l’accord sur le nucléaire iranien, la Russie, mais aussi la Chine qui ont soutenu l’Iran ces dernières années, veulent bien sûr profiter de la levée des sanctions américaines, surtout avec le rapprochement en cours de Téhéran. Le pouvoir iranien, contrôlé totalement par les conservateurs, a également choisi une stratégie de rapprochement avec la Russie et la Chine pour échapper aux pressions occidentales. L’Iran a signé un accord de coopération sur 25 ans avec la Chine et négocie un accord sur 20 ans avec la Russie.

Cette volonté d’aller plus en avant dans la coopération stratégique s’est notamment matérialisée le 19 janvier dernier lors de la visite du président iranien, Ebrahim Raïssi, à Moscou, où il a prononcé un discours devant la Douma. Dans le contexte de l’offensive militaire en Ukraine, l’Iran s’est rangé du côté russe, considérant le potentiel élargissement de l’Otan vers l’Est comme une « menace grave » et s’abstenant de condamner ou de critiquer les actions de Moscou, bien qu’il estime que « la guerre n’était pas une solution ».

Une occasion pour durcir le ton

Selon les experts, toutes les parties, les Etats-Unis, les pays européens participants, la Russie et l’Iran ont profité de la crise ukrainienne pour durcir le ton dans le sens d’obtenir des gains et des concessions de l’autre partie aux négociations. Comme exemple, la Russie exploite l’accord pour réduire les sanctions qui lui sont imposées, et l’Iran est strict dans ses exigences, s’attendant à ce que Washington n’exerce pas plus de pression sur lui compte tenu de sa préoccupation pour l’Ukraine. Les Etats-Unis profitent de l’échec de l’accord pour accuser Moscou d’être derrière.

Reste à dire que la seule partie, qui semble se réjouir de ce nouveau blocage des négociations sur le nucléaire, est Israël. L’Etat hébreu, ennemi juré de l’Iran, voyait d’un très mauvais oeil les avancées dans les négociations de Vienne. Les premiers signes d’une évolution en faveur d’un accord avec Téhéran avaient même conduit Israël, pour la première fois depuis le début des négociations, à envoyer un émissaire aux pourparlers pour rencontrer des représentants américains et exprimer ses réserves sur les grands principes d’un accord.

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