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Haut-Karabakh, un conflit qui renaît de ses cendres

Abir Taleb avec agences, Dimanche, 04 octobre 2020

Plus d’une semaine après leur déclenche­ment et malgré les appels au calme, les com­bats s’intensi­fient entre Arméniens et Azerbaïdjanais dans le Haut-Karabakh, un territoire séparatiste azerbaïdjanais, avec la crainte d’une interna­tionalisation du conflit.

Haut-Karabakh, un conflit qui renaît de ses cendres
Les affrontements ont fait près de 250 morts en une semaine. (AFP)

Rien ne va plus dans la région du Haut-Karabakh. Une région séparatiste azerbaïdjanaise majoritairement peuplée d’Arméniens qui a fait sécession de l’Azerbaïdjan à la chute de l’URSS, entraînant une guerre au début des années 1990 qui a fait 30000 morts. Le front était quasiment gelé depuis, malgré des heurts réguliers. Mais la situation s’est vite envenimée ces derniers jours. Depuis plus d’une semaine, les combats s’intensifient dans cette région, le bilan approchant les 250 morts et l’Arménie et l’Azerbaïdjan refusent de déposer les armes, malgré les appels de la communauté internationale à cesser les combats. L’Arménie a officialisé les nouveaux décès de 51 soldats de l’armée du Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan a de son côté assuré avoir « capturé de nouvelles positions » arméniennes. Et les deux camps assurent s’infliger des pertes très lourdes, chaque fois démenties par l’autre.

L’Arménie fait face « au moment peut-être le plus décisif de son histoire », a déclaré, samedi, lors d’une allocution télévisée, son premier ministre, Nikol Pachinian, en référence au conflit dans cette région que l’Azerbaïdjan cherche à reconquérir. Le ministère arménien de la défense a assuré que les troupes séparatistes avaient repoussé une attaque massive. Les militaires du Haut-Karabakh « ont détruit un gros regroupement militaire », a également annoncé une porte-parole militaire, Chouchan Stepanian. Pour le président du territoire séparatiste, Arayik Haroutiounian, la « dernière bataille » pour le Haut-Karabakh a commencé. En uniforme, il a annoncé qu’il rejoignait le front pour se battre avec ses troupes. De son côté, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, a réitéré son appel au retrait des forces arméniennes des « territoires occupés ». « Nous allons reprendre nos territoires, c’est notre droit légitime et notre objectif historique », a-t-il déclaré. « Il faut que le conflit du Karabakh soit réglé maintenant », a-t-il insisté. Les deux camps ont ainsi largement ignoré les appels de la communauté internationale à faire taire les armes. Moscou, Washington et Paris, capitales des trois pays impliqués dans la médiation sur ce conflit sous l’égide de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), ont aussi réclamé un cessez-le-feu, sans succès.

Vers un conflit régional ?

Un autre sujet d’inquiétude est le déploiement de combattants pro-turcs venus de Syrie en soutien des troupes azerbaïdjanaises. La Turquie est un allié indéfectible de l’Azerbaïdjan et le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a de cesse de rappeler que seul un départ des troupes armé­niennes du Haut-Karabakh peut ramener la paix. Bakou nie que des combattants venus de Syrie aient été déployés mais le sujet a été évoqué vendredi 2 octobre par le président russe, Vladimir Poutine, qui a expri­mé sa « profonde préoccupation », sans citer nommément la Turquie. Le président français, Emmanuel Macron, a également affirmé précé­demment que 300 combattants « dji­hadistes » avaient quitté la Syrie pour rejoindre l’Azerbaïdjan. Selon l’Ob­servatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH), 1200 Syriens qui avaient combattu contre le régime de Bachar Al-Assad ont été envoyés par la Turquie pour se battre aux côtés des forces azerbaïdjanaises contre les séparatistes soutenus par Erevan. Au moins 64 d’entre eux auraient été tués.

Ainsi, alors qu’Erevan et Bakou continuent de se rejeter la responsabi­lité des attaques, plane le risque d’une internationalisation des hostilités dans une zone où des puissances comme la Russie, la Turquie ou l’Iran sont déjà en concurrence.

La Turquie est la seule puissance à ne pas avoir appelé à un cessez-le-feu, encourageant, au contraire, son allié azerbaïdjanais à reprendre le contrôle du Karabakh par la force et se déclarant déterminée à l’aider à « recouvrer ses terres occupées et à défendre ses droits et intérêts selon le droit international », conspuant ainsi l’Arménie, son adversaire historique. Le Kremlin, lui, a appelé les autorités turques à s’abstenir de jeter « de l’huile sur le feu » et à oeuvrer pour la paix. « Vladimir Poutine et Emmanuel Macron ont appelé les parties au conflit à, dès que possible, faire redescendre les tensions et à montrer le maximum de retenue », a déclaré la présidence russe. Les deux présidents se sont dits « disposés » à l’adoption d’un communiqué qui serait publié au nom des coprésidents du groupe de Minsk sur le Karabakh et appellerait à la fin « immédiate » des hostilités et au début de discussions, a ajouté le Kremlin.

Mercredi 30 septembre, le ministre russe des Affaires étrangères a proposé d’accueillir des pourparlers sur la région séparatiste. Lors d’entretiens téléphoniques— séparés— avec ses homologues arménien et azerbaïdjanais, Sergueï Lavrov avait alors « confirmé la disponibilité de Moscou pour organiser les contacts nécessaires, y compris la tenue d’une rencontre ». Mais, Erevan a jugé prématurée l’idée de pourparlers avec Bakou. Le premier ministre, Nikol Pachinian, a fermé la porte à des négociations de paix immédiates, quelques heures après un vote unanime du Conseil de sécurité de l’Onu appelant à la fin des hostilités et à « reprendre sans tarder des négociations ». « Il est inapproprié de parler d’un sommet Arménie-Azerbaïdjan-Russie, alors que des combats intenses sont en cours », a-t-il répondu à des médias russes l’interrogeant, selon l’agence Interfax. « Pour des négociations, il faut une atmosphère et des conditions adéquates », a-t-il fait valoir. De son côté, la diplomatie de l’Azerbaïdjan a fait savoir qu’elle allait poursuivre ses opérations militaires jusqu’au retrait des forces arméniennes. Tant que « nous ne verrons pas clairement les troupes arméniennes quitter le territoire de l’Azerbaïdjan, nous continuerons notre opération militaire légitime », a déclaré la représentation du pays à l’OSCE.

Le regain de tension a également donné lieu à une passe d’armes entre Paris et Ankara, sur fond de tensions diplomatiques croissantes entre les deux capitales. « La France demeure extrêmement préoccupée des messages guerriers que la Turquie a eus ces dernières heures, au fond décomplexant l’Azerbaïdjan dans ce qui serait une reconquête du Nord-Karabakh, et cela, nous ne l’accepterons pas », a réagi, mercredi 30 septembre, Emmanuel Macron. « Je dis à l’Arménie et aux Arméniens, la France sera dans son rôle », a insisté M. Macron. Ankara a vivement réagi à ses propos: « La solidarité exprimée par Macron envers l’Arménie, tandis qu’il ne se préoccupe pas pour les territoires d’Azerbaïdjan, signifie qu’il soutient l’occupation », a répondu le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu.

Un cocktail dangereux, selon Olesya Vartanyan, analyste de l’International Crisis Group citée par l’AFP, qui estime que « nous sommes près d’une guerre à grande échelle, peut-être même à l’échelle régionale » .

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