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Mohamed Mohsen Abo El-Nour : C’est un symptôme d’un mal plus profond

Sabah Sabet avec agences, Lundi, 25 novembre 2019

Mohamed Mohsen Abo El-Nour, fondateur et président du Forum arabe pour l’analyse des politiques iraniennes, décortique les répercussions de la grogne populaire actuelle en Iran sur la politique intérieure et extérieure de Téhéran.

Mohamed Mohsen Abo El-Nour

Al-Ahram Hebdo : Les informations concernant le nombre des victimes et l’ampleur de la contestation sont plutôt confuses et contradictoires. Quelle est la véritable ampleur du mouvement ?

Mohamed Mohsen Abo El-Nour : Tout d’abord, on doit signaler que ce mouvement de contestation populaire est le deuxième depuis 40 ans, après celui de 2017. Et cette fois-ci, tous les Iraniens y ont participé. C’est ce qui donne au mouvement son ampleur et son importance. En ce qui concerne le nombre des victimes, chaque partie donne ses propres chiffres: les rapports internationaux parlent de 106, l’opposition de 205, tandis que les autorités affirment que le nombre est bien moins important. A mon avis, il doit y avoir pas moins d’une centaine de victimes.

— Selon vous, cette grogne peut-elle se poursuivre ou va-t-elle s’anéantir ?

— Actuellement, il est difficile de prédire le sort de ces manifestations. Théoriquement, les forces de sécurité iraniennes ont la capacité de réprimer ou de supprimer tout mouvement de protestation. Mais, dans la pratique, le peuple iranien, connu pour son obstination et sa solidité, a la capacité de poursuivre son mouvement et d’avoir recours à d’autres moyens de pression comme la perturbation de la circulation et le blocage des routes, une méthode à laquelle ils ont eu recours la semaine dernière. Ce que l’on peut dire, c’est que l’Iran, qui tentait d’exporter sa révolution au monde arabe tout au long des 40 dernières années, est en train de faire face à une sorte de révolution.

— Peut-on considérer que la politique américaine de pression maximale commence à porter ses fruits dans le sens où le régime est désormais confronté à un problème de plus, à savoir le mécontentement de la rue ?

— Le président iranien, Hassan Rohani, a lui-même déclaré lors d’un discours le 12 novembre qu’il était très difficile de gérer les affaires du pays sous le poids des sanctions américaines. Il a même estimé qu’il était un président malchanceux, car pendant 40 ans et malgré l’hostilité américano-iranienne, l’Iran était en mesure de vendre du pétrole, ce qui est désormais plus possible après les lourdes sanctions imposées par Trump. En fait, l’Iran vend désormais seulement 150000 barils par jour, tandis qu’il vendait 2,2 millions de bpj et qu’il tentait d’augmenter la production et les ventes à 3,7 millions debpj. Cette terrible détérioration des ventes de pétrole dans le contexte de la stratégie de « réduction à zéro du pétrole » faite par l’Administration Trump a conduit à la préparation d’un énorme déficit budgétaire.

L’Organisation générale du budget et de la planification iranienne a dit aussi, le 23 septembre, que le nouveau projet de budget iranien ne comprendra pas les revenus pétroliers qui sont en baisse, ce qui signifie que le budget de l’année fiscale iranienne, qui commence en mars, affrontera un déficit énorme. La situation économique n’est donc pas prête à s’améliorer, ainsi, la grogne populaire contre le régime prendra plus d’ampleur. Le régime actuel répète les mêmes erreurs stratégiques que celle du Chah, comme s’il n’avait pas lu l’Histoire. Il n’est donc pas improbable que le régime soit confronté au même destin que celui du Chah.

Mohamed Mohsen Abo El-Nour
En Iran, le prochain budget de l'année fiscale affichera un déficit énorme. (Photo:AFP)

— Vous pensez donc que ce mouvement peut avoir de sérieuses conséquences sur le pourvoir, alors que des législatives sont prévues en février prochain ...

— Il existe certainement un effet négatif sur le régime d’autant plus que la contestation, déclenchée pour des raisons économiques, s’est rapidement transformée en des critiques contre la politique de Téhéran. On a pu voir des slogans comme « Quittez Gaza et pensez à nous » dans les manifestations. C’est un mécontentement général où les questions économiques ne sont qu’un symptôme d’un mal plus profond. La politique surtout étrangère du pays dérange les Iraniens. En ce qui concerne les prochaines élections, il est certain que ces événements affaibliront le clan du président Hassan Rohani face aux conservateurs et aux réformateurs.

— Pour sortir de cette crise et s’attirer la sympathie du peuple, Téhéran a parlé d’un complot étranger et pointé du doigt les Américains. Est-ce une stratégie gagnante vu que la rue reste malgré tout largement anti-américaine ?

— Le discours officiel n’a pas seulement accusé les Etats-Unis, trois autres pays sont également pointés du doigt: l’Arabie saoudite, Israël et la France. Il a aussi pointé du doigt des parties iraniennes, comme la famille du Chah et le groupe Moudjahidine Khalq (Organisation des moudjahidines du peuple iranien, un mouvement de résistance armée contre le pouvoir méprisé par le peuple à cause de son appui à l’armée iraqienne pendant sa guerre avec l’Iran dans les années 1980), les tenant responsables de l’incitation du peuple à travers les réseaux sociaux. A travers ces accusations, le régime veut convaincre l’opinion publique et la communauté internationale que ce mouvement de contestation est financé de l’extérieur, qu’il n’est pas spontané et qu’il a des objectifs plus grands.

— Ces développements interviennent également alors que le blocage est total sur la question du nucléaire. Existe-t-il une certaine corrélation? La pression interne peut-elle pousser Téhéran à négocier ?

— En ce qui concerne le nucléaire, deux scénarios sont possibles. Le premier est que l’Iran poursuive la réduction de ses engagements nucléaires en appliquant la quatrième et dernière étape. La deuxième hypothèse est que l’Iran accepte de négocier avec les Etats-Unis, ce qui est rejeté par Téhéran. A mon avis, les Iraniens vont plutôt opter pour plus d’escalade avec Washington dans les prochaines semaines pour le punir d’avoir soutenu le mouvement de contestation.

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