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Nucléaire: Téhéran fait monter les enchères

Abir Taleb avec agences, Lundi, 11 novembre 2019

L’Iran a franchi une nouvelle étape dans son plan de réduction de ses engagements relatifs à l’accord sur le nucléaire, en réaction aux sanctions américaines.

Nucléaire  : Téhéran fait monter les enchères
L'Iran enrichit désormais l'uranuim à hauteur de 50%. (Photo: AFP)

Aussitôt dit, aussitôt fait. L’Iran a indiqué, samedi 9 novembre, qu’il enrichissait désormais de l’uranium à hauteur de 5%, après avoir réduit à plusieurs reprises ses engagements internationaux concernant son programme nucléaire. Deux jours auparavant, Téhéran avait repris ses activités d’enrichissement à Fordo, usine souterraine longtemps tenue secrète. La reprise de l’enrichissement à Fordo est la quatrième phase du plan de réduction des engagements iraniens lancé en mai dernier en riposte au rétablissement des sanctions des Etats-Unis, qui se sont retirés unilatéralement en 2018 de l’accord international. Aux termes de cet accord, Téhéran avait réaffirmé qu’il ne chercherait jamais à développer ou acquérir l’arme nucléaire et avait accepté de réduire drastiquement ses activités nucléaires en échange de la levée d’une partie des sanctions internationales qui asphyxiaient déjà à l’époque son économie. Mais le retrait de l’accord de Washington, assorti du rétablissement de sanctions américaines, a changé la donne. L’Iran a cherché, depuis, à mettre la pression sur les pays toujours engagés dans l’accord pour qu'ils l’aident à les contourner, mais faute d’avoir obtenu satisfaction, il a réduit ses engagements.

Cette politique de pression menée par Téhéran a plusieurs origines et plusieurs objectifs. Elle est d’abord une réponse à l’inaction des Européens qui avaient promis à Téhéran, il y a un an déjà, de prendre des mesures économiques pour compenser ces sanctions et permettre au pays d’exporter son pétrole et restaurer ses relations bancaires avec le reste du monde. En effet, l’annonce de la reprise des activités de Fordo a été faite mardi 5 novembre par le président iranien, Hassan Rohani, au lendemain de l’expiration du délai donné par l’Iran aux Etats encore parties à l’accord (Allemagne, France, Royaume-Uni, Russie et Chine) pour l’aider à surmonter les conséquences du retrait américain et des sanctions rétablies par Washington qui ont plongé son économie dans une sévère récession. Avec cette stratégie, l’Iran espère contraindre ces trois pays européens à tenir leurs promesses de compensation des sanctions américaines. Or, force est de constater que les Européens ne risquent pas de faire grand-chose à Téhéran. Au contraire. Car la position des Européens est délicate: ils ne peuvent pas s’opposer à la pression de l’Administration Trump sans compromettre leurs propres intérêts économiques aux Etats-Unis.

Inquiétudes

Même si le taux de 5% reste en deçà de l’enrichissement à 20% que l’Iran a un temps pratiqué, et très loin des 90% nécessaires pour envisager la fabrication d’une bombe atomique, l’annonce iranienne d’une reprise des activités à Fordo a suscité la vive inquiétude de la communauté internationale. Paris, Londres et Berlin ont appelé Téhéran à revenir sur sa décision. Paris a particulièrement haussé le ton, le président français, Emmanuel Macron, qualifiant de « grave » la décision iranienne. « Un changement profond » : c’est ainsi qu’Emmanuel Macron qualifie les mesures décidées par l’Iran cette semaine. C’est la quatrième fois que la République islamique annonce des gestes de désengagement de l’accord nucléaire, mais selon le président français, c’est « la première fois » que l’Iran sort « de manière explicite et de manière non limitée » du cadre de l’accord.

Les mots sont forts, puisque depuis des mois, la France travaille à une médiation entre l’Iran et les Etats-Unis pour tenter de bâtir « une désescalade » dans le bras de fer nucléaire. L’initiative semble toujours d’actualité, mais Emmanuel Macron annonce « une pression accrue de tous » sur l’Iran, même si la France plaide toujours pour « l’allègement de certaines sanctions ». Les propos du président français signifient-ils que l’initiative française de médiation est à un tournant? Emmanuel Macron précise en tout cas que des discussions sont prévues prochainement avec les Iraniens et qu’il faudra alors « en tirer collectivement les conséquences ».

Si Téhéran a donc opté pour une stratégie de résistance maximale destinée à démontrer l’inefficacité de la politique de pression américaine, les risques sont gros. D’un côté, les Iraniens s’attirent les foudres des Européens, de l’autre, les Américains ne montrent aucun signe de fléchissement et ne sont pas prêts d’alléger les sanctions. Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a ainsi appelé, jeudi 7 novembre, « toutes les nations à rejeter le chantage nucléaire » de l’Iran et à « prendre des mesures sévères pour augmenter la pression » sur ce pays. Et la porte-parole du département d’Etat, Morgan Ortagus, a assuré que Washington « continuera à imposer une pression maximale sur le régime jusqu’à ce qu’il cesse son comportement déstabilisant, notamment les activités sensibles de prolifération » nucléaire.

Seule la Russie — qui avait conseillé en juillet à l’Iran de respecter l’accord sur le nucléaire de 2015 et à « ne pas céder à l’émotion » — a choisi de ne pas blâmer Téhéran, pointant du doigt la responsabilité américaine dans cet enchaînement de décisions. Mercredi 6 novembre, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a déclaré: « Nous sommes très préoccupés et cette préoccupation ne date pas d’hier ou d’aujourd’hui, mais de mai de l’année dernière, lorsque les Etats-Unis ont annoncé leur sortie de l’accord ».

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