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Mohammed Mohsen Aboul-Nour : Avec l’Iran, ce n’est pas sur un ring de boxe que les problèmes sont réglés, mais un échiquier

Sabah Sabet, Mardi, 30 juillet 2019

Mohammed Mohsen Aboul-Nour, président du Forum arabe pour l’analyse des politiques iraniennes, analyse l’escalade entre l’Iran et les Etats-Unis. Il estime que loin de l’option militaire, il existe de nombreux moyens de pression sur Téhéran.

Mohammed Mohsen Aboul-Nour

Al-Ahram Hebdo : La tension ne cesse de monter dans le Golfe, avec des incidents et des invectives de nature guerrière entre Téhéran et Washington. Un embrasement plus large est-il possible ?

Mohammed Mohsen Aboul-Nour : Le pro­blème majeur à l’heure actuelle est que l’Iran et les Etats-Unis tous deux semblent estimer que l’atmosphère actuelle n’est pas propice à la négociation, surtout du côté iranien. L’Iran n’a pas envie de négocier, car les circonstances et les conditions actuelles ne sont pas en sa faveur. L’Iran subit les conséquences néfastes des sanc­tions qui lui ont été imposées par Washington, lequel qui vient d’ailleurs d’annoncer de nou­velles sanctions majeures. Et ces sanctions ont épuisé les Iraniens. De nombreuses entreprises européennes se sont pas retirées du marché ira­nien, notamment celles opérant dans le secteur du pétrole. Cela a de lourdes retombées sur la République islamique.

— Oui, mais l’Iran peut-il prendre le risque de fermer la porte à toute négocia­tion ?

— L’Iran ne veut pas négocier sans conditions préalables, car tout simplement il veut sortir gagnant d’éventuels pourparlers. En fait, il veut trois exigences essentielles : une levée des sanc­tions imposées par les Etats-Unis, un retour à l’accord nucléaire de 2015, dont le président américain, Donald Trump, s’est retiré il y a plus d’un an, et une compensation des pertes maté­rielles qu’il a subies à cause des sanctions amé­ricaines et qui s’élèvent à des milliards de dol­lars.

— Cela paraît surréaliste. Sommes-nous donc face à une impasse ?

— En effet, il est impossible que l’Adminis­tration américaine accepte ces conditions même si l’Iran s’estime avoir gagné un point après avoir abattu un drone américain, jeudi 20 juin, qui aurait violé l’espace aérien iranien, selon Téhéran. Comme je vous l’ai déjà dit, l’atmos­phère générale n’est pas propice à la négocia­tion.

— Ce que vous dites là signifie que l’option du dialogue est quasiment impossible. Cette impasse peut-elle tout simplement conduire à la guerre ?

— L’option militaire est complètement exclue. Les expériences précédentes prouvent qu’un homme d’affaires comme Donald Trump ne va pas s’aventurer dans une nouvelle guerre, d’autant plus que l’Iran résiste dur face aux sanctions qui lui sont imposées. Washington sait parfaitement que le choix militaire n’est ni dans son intérêt, ni dans l’intérêt de la région, ni dans l’intérêt de personne, car la commu­nauté internationale est divisée à ce sujet. Washington est bien conscient qu’en cas de la guerre avec l’Iran, la Russie et la Chine ris­quent d’intervenir d’une manière ou d’une autre et soutenir l’Iran. Ce qui risque de chan­ger les équilibres mondiaux. En effet, le sys­tème international actuel peut changer de sorte que Washington ne sera pas la seule force dominante. La Chine peut exploiter cette situa­tion pour gagner plus d’influence non seule­ment économique, mais aussi politique et mili­taire. Et dans un tel cas de figure, une montée de la Chine se fera aux dépens de la domination américaine dans la région.

— Vous dites que l’atmosphère actuelle n’est pas du tout propice à la négociation, en même temps, vous excluez un recours à l’op­tion militaire. Quelle solution donc ?

— Il n’y a aucun doute que le règlement poli­tique est la seule issue pour sortir de cette crise. Certains pays de la région soutiennent certes la ligne dure et la fermeté de l’Administration du président américain, Donald Trump, à l’égard de Téhéran, il n’en demeure pas moins qu’ils sont conscients des dangers d’une éventuelle guerre. Le ministre d’Etat émirati aux Affaires étrangères, Anwar Gargash, vient, par exemple, de déclarer que « les tensions dans le Golfe ne peuvent être abordées que de manière politique (...) par le dialogue et les négociations ». De plus, l’expérience a prouvé qu’avec l’Iran, ce n’est pas sur un ring de boxe que les problèmes sont réglés, mais un échiquier. Les Iraniens sont de fins stratèges, il ne faut pas l’oublier.

— N’y a-t-il pas d’autres moyens de pres­sion sur l’Iran ?

Mohammed Mohsen Aboul-Nour
Une marche militaire des Gardiens de la Révolution iraniens. (Photo : AFP)

— Certainement. Les méthodes de pression sur l’Iran sont nombreuses et variées, notam­ment à travers le soutien des minorités en Iran par certains pays arabes. Les Perses ne comp­tent que 40 % du peuple, il y a aussi des Turkmènes, les Kurdes et d’autres minorités. Le soutien à ces minorités agace fortement l’Iran. Il y aussi les tentatives d’éloigner le Qatar de l’Iran, ceci en essayant de le faire retourner au giron arabe. Autre point de pres­sion, les pays arabes peuvent boycotter l’Iran tant que ce dernier poursuit ses agissements. C’est une carte de pression importante, car les relations commerciales entre l’Iran et ses voi­sins sont très importantes. Par exemple, selon la Banque mondiale, l’Iraq est le deuxième plus grand importateur de l’Iran après la Chine (hydrocarbures et autres). Il y a aussi la possi­bilité de s’adresser aux institutions internatio­nales, avec, par exemple, des plaintes contre l’Iran sur certains dossiers comme les droits de l’homme et les libertés. Les pays arabes peu­vent également demander de participer dans les négociations nucléaires.

— Justement, les Etats signataires de l’ac­cord nucléaire vont s’entretenir ce jeudi 27 juin, cette réunion semble être inutile vu la conjoncture ...

— Tout à fait. Cette réunion ne mènera à rien, car tout simplement ce que l’Iran réclame aux Européens, ils ne l’ont pas. Téhéran appelle l’Europe à tenir ses promesses financières, or, les entreprises européennes privées ne peuvent plus tenir ces promesses, autrement elles subi­ront elles-mêmes des sanctions. Elles ne peu­vent pas prendre ce risque. Le système libéral appliqué en Europe sépare le secteur privé du secteur public, donc, les gouvernements euro­péens ne possèdent aucun pouvoir sur les entre­prises privées qui ont décidé de se retirer du marché iranien. Economiquement parlant sur­tout, ces sociétés européennes ne vont jamais perdre le marché américain estimé de 18 à 20 trillions de dollars, pour rester dans le marché iranien, 400 milliards de dollars.

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